‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 72 sur 140 · Littérature et Thilosophie mêlées · texte numérisé non relu

Littérature et Thilosophie mêlées

folle ; jamais il n'aurait bâti la cathédrale des Maurice et Odon de Sully ; il n'aurait pu ou voulu faire que les arcs-boutants, mais prodigieusement surhaussés ; que les tours, mais pyramidales et laides comme celle d'Eiffel ; que les gargouilles, mais bien plus grimaçantes et crachantes. Comme son Iblis il réussit, à miracle, les monstres. La Légende des siècles est l'œuvre la plus complète d'Olympio, et selon ses vues, l'épopée de l'humanité. Mais que l'humanité y est chétive ! Certes depuis six mille ans, il y eut des vertus et de l'héroïsme chez les hommes ; V. Hugo y touche à peine et en courant ; les crimes l'attirent et les monstruosités. Au moyen-âge, sur lequel il a versé tant d'alexandrins, il a vu des Barbe-Bleue chargés d'une panoplie effrayante, gens très farouches ; il n'a pas aperçu les Croisés, ni Godefroy de Bouillon, ni saint Louis, ni Jeanne la bonne Lorraine sa compatriote, ni Christophe Colomb, ni Bayard, ni aucun chevalier sans peur et sans reproche. Son Charlemagne comme son Cid n'ont rien à démêler avec l'histoire, très peu même avec la légende. Je ne parle point des Papes, d'un Grégoire VII, d'un Innocent III, ni des saints François, Dominique et autres. V. Hugo n'en a souci, ne se doutant même pas que ces hommes ont ennobli le genre humain, et qu'auprès de ces héros très réels et très sublimes, les siens sont des caricatures, des grotesques, des tapageurs et de sanglants Fier-à-bras — qui bien souvent ne se sont pas donné la peine d'exister. D'horribles géants comme Ratbert, des pourceaux comme Mourad, des excommuniés comme son Job, voilà ses plus chères conceptions. Les autres, chères aussi, sont un composé de don Quichotte et de Joseph Prud'homme,

du Misanthrope et du Bourru bienfaisant, de Cartouche et d'Hercule, parfois d'un Caïn qui prendrait des poses de « bonhomme attendri. » Son Eviradnus « a l'air d'un loup qui serait bon », ce qui est pour le poète un archétype, un idéal familier et caressé. En somme, orgie, tuerie, fantasmagorie et forfanterie de loups qui seraient bons : « V. Hugo... a tiré des charniers de l'histoire (ou de ses rêves) tout ce qu'ils contenaient de charognes infectes, de suppliciés en putréfaction, de chaînes rouillées (') » ; par contre, ou par suite, rien d'humain, ou peu s'en faut.

Je ne veux point trop médire de la Légende des siècles, où se rencontrent des perles comme la Rose de V Infante, les Pauvres gens, le Cimetière d'Eylau et Petit Paul ; mais dans l'œuvre culminante de Hugo, ainsi que dans l'œuvre la plus vibrante, les Châtiments, Hernani et les Bnrgraves, dans l'œuvre la plus éblouissante, les Contemplations, la plupart des peintures sont exagérées, exorbitantes, fausses ; fausse histoire, fausse philosophie, fausses figures de héros en attendant les fausses roulades en l'honneur de la « sainte canaille » dans Y Année Tej'rible. Quand je veux me faire une idée exacte de la poésie de Hugo, prise dans son ensemble, je me représente un antre de Cacus, auprès duquel l'antre décrit par Virgile ou par Ovide serait un Eldorado : un Himalaya creux, flanqué de roches noires qui surplombent et branlent, plein de monstres qui sifflent ou meuglent. L'entrée en est encombrée de chairs rongées et d'os pourris ; çà et là des crevasses, d'où pendent et sourient les fleurs les plus fraîches et les plus voyantes, d'où tombent des sources bruyantes et vives.

i. M. E. Montégut, p. 21.

En haut, des arbres géants, tordus par les tonnerres ; puis tout autour du mont et de l'antre planent des condors aux yeux de feu et aux ailes de vingt mètres d'envergure. Devant sa demeure, sinistre et fauve, Cacus, espèce de Han d'Islande et de Ouasimodo, vêtu en burgrave et orné de grelots, prend des poses, et fait des cabrioles, de l'air le plus sérieux du monde. Cacus, c'est le poète. Et il me semble ouïr les sorcières de Macbeth qui passent et crient : « Le beau est le laid, le laid est le beau ; » ou Henri Heine rugissant : « Tout chez M. V. Hugo est barbarie baroque, dissonance criante et horrible difformité (x). »

Heine exagère aussi ; mais nombre de bons esprits, en raison des laideurs, et des difformités, et des dissonances, refusent la première palme à ce génie sans équilibre ; d'aucuns estiment, comme fait M. Brunetière, que Hugo est un grand poète, mais que Lamartine est la poésie même. M. Nisard octroie le premier rang à ce Musset qui « a pleuré » ; M. E. Biré place en tête de la liste Chateaubriand, donne un second prix à Lamartine, et le premier accessit ex œquo à Hugo, Vigny et Musset. D'autres,excellents juges néanmoins, n'hésitent guère à inscrire V. Hugo à la première ligne du palmarès de notre siècle ; L. Veuillot était, je crois,*decet avis (2). Pour M. E. Faguet, Hugo, plus que Chateaubriand et que Lamartine, est « de ceux qui durent. » M. S tapfer formule ainsi son verdict : « Jusqu'à l'heure de la renaissance que nous attendons, mais qu'aucun signe n'annonce comme prochaine, il (V. Hugo)

i. Lutèce, p. 54.

. 2. Passim., Les Odeurs de Farts, 7e édition, p. 208 : V. Hugo, « le plus grand poète et l'écrivain le plus saugrenu; des platitudes magnifiques et un sublime absurde », etc.

est le dernier poète de notre littérature, et, je crois, le plus grand ('). » Jugement provisoire, dont les considérants et la conclusion me semblent acceptables ; à condition que notre littérature s'entende du dix-neuvième siècle, ou encore du dix-huitième, qui ne compte pas. Quant à moi, si j'osais formuler un sentiment en semblable matière, j'emprunterais au prosateur L. Veuillot un alexandrin qui dit beaucoup, et qui, pour moi, dit tout :

Nul n'a fait tant de vers, ni si beaux, ni si drôles (2).

Reste à étudier comment cet artisan de cent mille vers a exercé son métier, comment il s'y est pris pour aligner tant de vers, tant de vers admirablement beaux, tant de vers admirablement drôles, dont pas un, suivant le même L. Veuillot, n'est médiocre : « V. Hugo semble ne pouvoir faire un ver^ prosaïque (3). » — De là, quelques aperçus forcément brefs touchant sa conception poétique et son expression rythmique.

A la fin des Contemplations^ V. Hugo a écrit cette parole drôle (je biffe un autre adjectif monosyllabe plus fort) : i Dieu dictait ; j'écrivais. » En dépit de cette affirmation répétée ou sous-entendue en maint endroit, je fais abstraction de la dictée divine, et je m'occupe uniquement de l'écrivain. Je ne me soucie même pas des brindilles d'histoire intime recueillies par les familiers ; celles-ci par exemple : L'homme immense écrivait debout, presque sans ratures ; il usait de plumes d'oie, objets si « nécessaires à l'expression des sentiments humains », comme le fait observer L. Veuillot, qui en

i . Études sur la littérature française moderne et contemporaine, p. 19c»

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