‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 80 sur 140 · e Légende : Colère du b> onze · texte numérisé non relu

e Légende : Colère du b> onze

Dieu » (2e Légende) ; les tombes sont « les trous du crible cimetière » {.Contemplations) ; Lafayette se dévouant à la république fait « à Léviathan sa première layette » (Ibid.) ; un pion de lycée est un « matin noyé de ténèbres » (Ibid?) ; l'agonie est « l'affreux coq du tombeau » qui chante « son aube obscure » (Ibid.) ; l'ouragan est un affamé en quête de vivres, et allant, de Quito

Jusqu'à PHécla, mont, gouffre et geôle,

Bout de la mamelle du pôle,

Que tette ce noir nourrisson. (Ibni.)

Arrêtons-nous à ce « nourrisson », et rions un peu, avant d'expliquer pourquoi il est « noir ».

Toute chose se colore en passant devant le prisme de cette cpavracia sans pareille ; disons mieux : de l'impression que le poète éprouve au contact d'un objet qu'il imagine, une teinte rejaillit sur l'objet lui-même. Or, comme le poète est surtout le voyant de l'horreur et du cauchemar, la teinte pour l'ordinaire n'est pas gaie ; d'où cette profusion inouïe des adjectifs fauve, sombre, obscur, livide, pâle, morne, funèbre, sinistre, lugubre... Si quelque Allemand se donne un jour la joie savante de les additionner, il en chiffrera la somme par cent et par mille. Ouvrez un volume de Hugo, parcourez la première page venue et comptez ; si vous choisissez, choisissez la Légende, miroir de Hugo en son beau. Combien d'autres couleurs, toutes d'impression, ce phare merveilleux projette sur les choses les plus abstraites : « La mort est bleue » Contemplations) ; une strophe joyeuse est bhue {Ibid.) ; l'écrivain mêle

Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ;

{Ibid.)

l'histoire est « une grande muse noire » {Année terrible) ; leternité a un « bâillement noir » {ire Légende) ; et, ce qui est aussi remarquable, sur l'abîme du mal rayonne un « affreux soleil noir ! » {Contemplations). Pour les mêmes causes, le poète attribue aux objets les plus inanimés des maladies et difformités humaines : le grès est « lépreux » (/re Légende) ; les rochers aux abords de la mer sont des « scrofuleux » auxquels « l'horreur fait boire une eau mortel {Contemplations) ; les forteresses sont des enrhumées ou des poitrinaires qui « font tousser la foudre en leurs ranqnes poumons » {Année terrible) ; la création, quand elle parle au poète, est « bègue » {Contemplations) ; un plafond obscur est « hagard » et l'obscurité est « sourde », et la pierre est « aveugle » {Année terrible). Par contre, les êtres sans raison ou sans vie reçoivent des qualités morales ; un « bon crapaud » fait la lippe près d'un « mur tremblant et doux », non loin d'un « bon vieux pommier » {Chansons) ; et le petit roi de Galice voit « les bons clochers » sortir des brumes (/re Légende). Nous voilà loin des bonnes vieilles épithètes, dites de nature et de circonstance. Il s'en trouve même qui ne rentrent dans aucune catégorie connue ou possible :

Cent lampions sont-ils plus farouches qu'un astre ?

(7re Légende.)

Je n'ai point lu le dictionnaire tout neuf des Métaphores de V. Hugo, recueillies et coordonnées par M. Georges Duval. Ce dictionnaire, dont le besoin se faisait peu sentir, suit l'ordre alphabétique ; il serait aussi utile et à coup sûr plus rationnel d'en essayer un autre sur ce plan : Impresions et sensations physiques de couleur, de bruit, de son ; impressions morales de

joie, de douleur, d'horreur, chez V. Hugo. Ce livre serait unique, instructif peut-être au point de vue de la psychologie ; du moins très singulier au point de vue des phénomènes subjectifs causés en cette âme incroyablement éveillée, devenue à la fois chambre claire et réflecteur universel. Universel, Hugo prétend bien l'être, puisque, suivant sa définition, « le poète est un monde enfermé dans un homme (') ». Comme son dieu bouddhique, il répète à qui veut l'entendre :

Etant l'énormité, je vois l'immensité ;

Je vois les trous de taupe et les gouffres d'aurore (2).

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