‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 84 sur 140 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

La mort, chienne de l'ombre, à qui Satan fait signe. (IIe Lcg.) Le soleil paradis traîne l'enfer planète. {Contemplations.)

Après l'adjectif à outrance, après le mot trivial à profusion, après les mots doubles à satiété, signalons les noms propres, dans l'emploi desquels (je cite M. de Pontmartin) V. Hugo va jusqu'au « gâtisme ». S'étaitil réellement fait arranger un dictionnaire de noms propres, comme quelqu'un le supposait un jour devant moi ? J'en doute ; et ceci reste à l'état d'hypothèse ou de probabilité : toujours est-il que les syllabes les plus inattendues, les plus réjouissantes, blotties dans les feuillets les plus inexplorés du dictionnaire universel, ou n'existant que dans le cerveau du maître, bondissent et défilent au long de ses poèmes : tantôt comme rime, ce qui est richesse ; tantôt pour incarner la pensée dans une allusion historique, ce qui est puissance et splendeur ; tantôt uniquement pour stupéfier, pour faire liste ; et quelles listes !

Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne,

Welf, dont l'écu portait : Ma peur s'appelle AUCUNE ;

Zultan, Nazamystus, Othon-le-Chassieux,

Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux-trois-yeux, etc.

{Eviradmis.) A quoi bon être Arsès, Darius, Armamithres, Cyaxare, Séthos, Dardanus, Dercylas, Xerxès, Nabonassar, Asar-Addon, hélas 1

(Zim-Z/zùni.)

« Hélas ! »... Lisez le dénombrement des 300, dans la deuxième légende ; 150 vers de ce goût :

Les Sospires camards, Les Lygiens, pour bains cherchant les immondices, Les Daces, les Micois, les Parthes, les Dadyces, etc., etc. ;

et allez, sans rire, jusqu'à « Pathyramphus », cocher de Xerxès ; de là passez chez l'Ane, si vous avez quelque mélancolie ; je vous promets guérison sûre et prompte. Au cas où le mal serait invétéré, cherchez au travers des pages quelque échantillon de cette « fiente de l'esprit qui vole », du calembour, à quoi Hugo emploie aussi les mots. J'en ramasse seulement une poignée. Majorien dit à Attila : « Cimber vous a battu » ; et Attila tout heureux : « Nous n'avons de battu que le fer de nos casques » (2e Légende). Le Zénith et le Nadir causent ensemble. Le Zénith : « Je regarde voler les aigles » ; le Nadir : « Moi les Juifs » (Quatre Vents) ; et le poète, interpellant le «participe passé du verbe trop choira : Tu es, dit-il, € capable de servir ton pays et la messe » (Année terrible). Enfin tâchez de tomber sur quelque naïveté voulue et drôle, par exemple :

Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort ? Le roi Sennachérib fait ceci qu'il est mort.

{Zim-Zizitni.)

Paulo majora. V. Hugo a rendu d'autres services à la poésie française, et de meilleurs. Il a vraiment redonné souffle, couleur, vie et mouvement à nos vers décharnés et pétrifiés par la séquelle voltairienne, et par le clan académique, voltairien aussi. Il a reconquis le rythme brisé ; il a rappelé de l'exil la rime neuve et sonore. Je me sers de ces termes à bon escient ; car en cela Hugo est, non point inventeur, mais conservateur, conservateur sincère et qui agit. Ronsard avait décrété l'enjambement ; La Fontaine, et Racine dans les Plaideurs, avaient formé aux allures dégagées « ce grand niais d'alexandrin » ; Saint-Amant, Scarron, le bon Jean Loret, avaient cousu mainte rime riche au bout

de leurs lignes pittoresques ; et Roucher, si pauvre d'idées, fut un millionnaire, du chef des consonances. V. Hugo a repris, pour son propre compte, cette prosodie et ces manières d'antan ; il a fait valoir jusqu'à la perfection, jusqu'au prodige puis jusqu'à l'excès, comme toujours, son incomparable talent d'artiste en vers. Je dis incomparable, personne n'ayant mieux compris les ressources de la rythmique française.

C'était jadis une sorte d'axiome que les vers de Hugo devaient être fatalement durs, âpres et baroques; on récitait là-dessus certains couplets de mirliton, doués d'une harmonie réputée imitative. Qu'il y ait chez Hugo des expressions aussi ennemies de l'oreille que de la raison, d'accord ; mais chez nul autre notre langue poétique ne s'est assouplie, au point de rendre avec tant de précision tout sentiment, toute sensation, d'onduler avec toute nuance de pensée, de sonner aussi heureusement toute mélodie. Nul autre n'a manié la strophe mieux que lui, n'a su aussi bien que lui enfermer dans un moule symétrique, régulier, une pensée lyrique et capricieuse. Hugo adopte un mètre ancien, celui de Malherbe, celui de Chénier, ou il s'en arrange un à sa guise : une fois adopté ou arrangé, il s'y condamne, il le remplit. Jamais de ces jnètres libres qu'affectionne Lamartine, dont le rythme flottant, à l'image de ses rêveries, se déploie comme des ailes inégales parmi les nuages où il se berce et s'endort. Encore un coup, « nul n'a fait tant de vers, ni si beaux », ni si variés d'allures, de césure et de coupe (*). Relisez, en preuve, les Pauvres gens :

1. Je ne trouve, dans les meilleurs vers de Hugo, qu'une négligence de rythme qui m'étonne : les vers léonins reviennent presque aussi souvent que chez Boileau»

Dur labeur ; | tout est noir, | tout est froid, | tien ne luit. Au ciel, | aux vents, | aux rocs, | à la nuit, | à la brume. Les flots | le long du bord glissent, | vertes couleuvres. La vague sonne | ainsi qu'une cloche d'alarme. J'ai cru que le bateau se couchait ; | et l'amarre A cassé...

Voilà comment Hugo fait « basculer la balance hémistiche. » Par malheur, surtout lorsqu'il vieillit, sa balance bascule avec frénésie et ne retrouve plus le repos normal. Les derniers vers des derniers temps vont boitant d'antithèse en antithèse, sautant d'une image étrange à un aphorisme risible , caracolant d'hémistiches heurtés aux mots saccadés comme sanglots et hoquets. C'est alors surtout que ses alexandrins courent,

L'un sur l'autre enjambant, Comme des écoliers qui sortent de leur banc.

En faisant trop basculer sa balance, en ouvrant trop large « la cage césure », il sème des hexamètres bancals, que ses copistes prennent pour des merveilles et pour des excuses à leur paresse prosodique. Chez nos Parnassiens, héritiers et serfs de Hugo,

Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge (?), Au beau milieu du vers l'enjambement patauge;

( Contemplations. )

et l'hémistiche n'a même plus de syllabe accentuée : de quoi Hugo n'osa jamais donner l'exemple fâcheux ; pourtant il mit les versificateurs lâches sur cette voie :

Mort il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre.

(IIe L gende.) Mon fils boira la même eau pure que je bois.

{Année terrible.)

Ce que les écoliers imitent le plus volontiers, ce sont les défauts du maître ; ainsi les écoliers de Hugo ontils fait pour la rime. La rime, vous le savez, n'est pas ce qu'un vain peuple pense, une manière de marquer la fin d'une ligne prosodique ; rime et césure, c'est, au point de vue du rythme, tout le vers français ; « les rimes sont des dents, des ongles et des ailes (x) », par où l'idée nous prend et nous emporte. Rien ne satisfait l'esprit et l'oreille comme une rime qui tombe à point, juste, pleine, et ne rendant pas le son fêlé des assonances à la Voltaire. Hugo, dès les premiers jours, chercha cette rime; et depuis, tout poète de France est tenu de la conquérir, sauf le cas exceptionnel où il tournerait la phrase poétique comme La Fontaine et comme Musset. Maïs à force de poursuivre sans halte la consonance pleine, ferme, inopinée, on tombe dans la rime burlesque, ou, comme parlerait M. Th. de Banville, funambulesque (2). Dire que V. Hugo a enrichi les dictionnaires de rimes de la façon la plus excentrique, ce n'est point dire une nouvelle : et le recueil de ses syllabes imprévues serait bien plus divertissant que le « Promptuaire d'unissons » du sieur Le Gaigniard. C'est surtout avec les noms propres que Hugo produit ces effets ; ouvrez et lisez, ad aperturam libri. *

Le poisson qui rouvrit l'œil mort du vieux Tobie,

S'endort au fond du golfe où dort Fontarabie. {Orientales.)

Hélas ! le Bas-Empire est couvert d'Augustules,

Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules. (Ire Légende)

Ce Pa^s, qui pour tous fit toujours ce qu'il put,

Est parfois Sybaris et jamais Lilliput. {Année terrible.)

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