‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 89 sur 140 · Victor Hugo après 1830. 2 vol., Paris, Perrin · texte numérisé non relu

Victor Hugo après 1830. 2 vol., Paris, Perrin

3. Ce vœu a été depuis pleinement réalisé. Voir V. Hugo après /8j2. un vol., Paris, Perrin.

pleine lune sur les mâtins de ferme. M. Biré déboulonnait l'idole immense ; avec des chiffres, des noms, des dates, de toutes petites phrases, bien simples et bien claires, il réduisait aux proportions de l'humanité, de l'humanité la moins héroïque, celui dont la seule initiale H dépasse les deux tours de Notre-Dame !

Grâce aux révélations de M. Biré, le mont Blanc n'était vraiment pas plus haut que M. Perrichon ; un peu moins haut peut être. Quel scandale ! Ne faudrait-il donc plus appeler V. Hugo le Maître, le Père ! ou, avec M. E. Dupuy, V Homme-Océan ; ou comme V. Hugo lui-même, Olympio ; ou comme la Justice : « Le Géant » ; ou comme le Rappel : « La Colonne de lumière » ; ou comme le Figaro : « Ce Dieu » ?

Hélas ! non, il faut dire bonnement, comme tout le monde : « Le pauvre homme ! »

Jamais mortel n'a été encensé autant que celui-là, par une phalange d'acolytes et par lui-même. Les Propos de table de V. Hugo, par M. Richard Lesclide ; V. Hugo chez lui, par M. Gustave Rivet ; V. Hugo intime, par M. A. Asseline ; V. Hugo et son temps, par M. A. Barbou ; V. Hugo raconté par un témoin de sa vie, c'est-à-dire par Hugo en personne ; ses Actes et paroles, arrangés, embellis et publiés par lui, et combien d'autres écrits, brochures, articles... autant de coups de tam-tam, autant de fanfares étourdissantes. Tout un chacun, y compris le maître, mettait en pratique, selon ses moyens, la maxime du maître : « Il faut admirer le génie comme des brutes. »

Il y avait là quelque exagération. Dans les livres composés par les sujets ou par le maître, il y avait des grossissements énormes, des erreurs voulues, des

inexactitudes, et, disons le mot, des mensonges. Jamais, depuis longtemps, depuis Voltaire peut-être, on n'avait tant et si bien menti, dans l'espoir qu'il en resterait quelque chose. Pour bon nombre de points, après le travail de M. Biré, il n'en reste plus rien. Mais nous y gagnons un chef-d'œuvre de rectification historique.

Il y fallait une certaine bravoure, un peu d'audace môme, beaucoup de patience, des recherches sans fin, du flair, de la verve, de l'érudition, du bonheur. Rien n'a manqué à l'auteur de V. Hugo après i8jo. C'est une bibliothèque entière qu'il a dû remuer et feuilleter ; d'abord les Œuvres du maître, voire les parodies, comme GotJion du passage Déforme, l'Ogresse Gorgia, les Hures graves et les Buses graves, Cornaro tyran pas doux, le Retour du roi d'Yvetot ;... les livres des amis et des autres ; des correspondances publiées ou inédites ; les revues, les registres de mairie, les archives des théâtres ; les journaux, de 1830 à 185 1, le Moniteur, le Constitutionnel, la Quotidienne, la Gazette de France, les Débats, la Nationale, le Temps, l'Avenir, la Gazette des tribunaux, etc.

Parmi les documents inédits ou moins connus qui ont servi à M. Biré, il faut citer en première ligne les Cartons de M. Victor Pavie, ancien membre du Cénacle, poète et fervent chrétien, mort à Angers, sa ville natale, en 1886. M. Victor Pavie, ami fidèle de V. Hugo et de Sainte-Beuve, correspondit de longues années avec ces deux frères ennemis ; cette double correspondance éclaire plusieurs points obscurs et met souvent dans le vrai jour le caractère de ces pauvres grands hommes qui, avec leur confident angevin, n'avaient pas à jouer la comédie. C'est à dater de telle lettre à

Victor Pavie, dans laquelle V. Hugo avoue les hontes de sa conduite privée, que l'on voit tout à coup éclater son incroyable démence d'orgueil, et qu'il commence à se poser en rival de Dieu :... « Je n'ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n'ai jamais été meilleur... Autrefois, j'étais innocent, et maintenant, je suis indulgent ; c'est un grand progrès, Dieu le saitQ...»

Que de paragraphes instructifs on pourrait glaner dans les vingt-trois chapitres de M. Biré ; par exemple, sous ces titres variés :

i° V. Hugo et la morale. Cela servirait de réponse aux éloges cyniques décernés au grand vieillard et à cette digne Mme Drouet, l'ancienne princesse Negroni de Lucrèce Borgia, qui faisait les honneurs de la maison chez le poète quasi octogénaire. Mais il serait bon de glisser avec discrétion, comme le fait M. Biré, et comme le fit le bon roi Louis-Philippe, pour sauver la réputation du poète pair de France ;

2° V. Hugo et les libraires. On verrait là comment V. Hugo traitait ses éditeurs avec un désintéressement, une loyauté, une bonne foi, heureusement assez rares ;

3° V. Hugo et le tribunal de commerce ; où il serait établi que V. Hugo eut presque autant de procès que Maître Chicaneau et Mme de Pimbesche (2) ;

4° V. Hugo finajicier. Personne en effet ne sut mieux faire suer de l'argent au papier, préparer une affaire, attendre ou choisir le moment propice, lancer un volume et une réclame, grossir le nombre des éditions en changeant les couvertures d'un livre qui tourne au rossignol, etc. ;

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