I. L. Veuillot
et le plus parfait éloge de V. Hugo serait, — non pas celui qu'eût osé V. Hugo lui-même, comme le souhaiterait M. E. Dupuy ('), — mais le simple recueil des hommages rendus à ce génie «disparate» et « splendide » par ses adversaires en religion, en littérature, en politique ; à condition d'y joindre ceux des princes et seigneurs de la critique contemporaine, arbitres austères, compétents, intègres, soit d'Avignon, soit de Nantes, soit de Paris.
Parmi toutes les études récentes où l'éloge de V. Hugo reste la note dominante, il en est une qui m'a vivement intéressé et presque entièrement satisfait ; l'une des plus courtes; de laquelle je retrancherais environ une demi-douzaine de demi-phrases, à laquelle j'ajouterais à peine deux pages ou trois. C'est le chapitre intitulé Victor Hugo, dans les Études littéraires de M. Emile Faguet (2). Nulle part plus de calme, d'impartialité, de raison. M. Emile Faguet traite son sujet « sans superstition et sans ingratitude, comme si Hugo n'était ni un sot, ni un dieu ». Cent pages, et la besogne est faite. On a vu de très près et d'assez haut, le caractère, l'esprit, la sensibilité, les idées générales de Hugo ; on a pénétré fort avant dans ses secrets de style et de rythme. Je regrette seulement que l'on n'ait pas un peu plus approfondi la morale du maître ; d'autant que le maître se pose partout, non en moraliste, — il n'en est pas capable, faute de principes, — mais en moralisateur ; ce qui fait pâmer d'aise tous les hugolâtres. La conclusion de M. Faguet, très juste et très justifiée, est que V. Hugo ne fut ni un grand homme
2. Études littir. sur le dix-neuvihne siècle. Paris, Lecène et Oudin,
ni un grand auteur, mais uniquement un grand écrivain, un grand artiste. M. Faguet ne dit pas très grand, parce qu'il est sobre de superlatifs ; mais le superlatif est dans sa pensée et scintille au travers des lignes.
Si M. Faguet est sobre, il est toutefois plus que modeste, quand il met à cent piques au-dessus de son travail sur V. Hugo, la critique et la philosophie de M. E. Dupuy touchant le même Hugo ('), critique et philosophie qui sont d'un bout à l'autre le contre-pied de ses affirmations ; celle-là est le Nox, celle-ci le Lux des Châtiments. M. Dupuy découvre partout en V. Hugo un demi-dieu, une copie de ce « dieu Glaucus dont Platon et M. Renan (quelle antithèse!) ont délicieusement parlé ». Tout au rebours, M. Faguet voit dans l'homme un «bourgeois», un « parvenu », et dans l'auteur un « pédant » aux idées très peu fournies. J'admire, dans le sens du latin miror, le désintéressement d'un penseur qui félicite le voisin d'avoir dit oui, précisément là où lui-même dit non et prouve qu'il faut dire non.
Des ouvrages susnommés je cueillerai cinq ou six phrases, que je veux allonger d'un point d'interrogation. De là, cinq ou six paragraphes. En tête de ces études un peu décousues, je pourrais écrire, comme M. E. Dupuy, Victor Hugo, Vho7nme et le poète ; mais je me garderai de glaner un titre dans le champ d'autrui. Au demeurant, ce titre serait trop présomptueux. Si j'avais à diviser mon travail par chapitres, je les désignerais
comme il suit :
/ i° Le cœur de V. Hugo ; 2° La philosophie de V. Hugo ; i. V. Av.-Pr., p. xii. '•
3° Les principes littéraires de V. Hugo ;
40 La poésie de V. Hugo ;
50 Quelques mensonges de V. Hugo.
Malgré les blasphèmes ineptes que V. Hugo a expectorés contre tout ce que j'adore et vénère, j'essaierai de traiter ces cinq points avec calme. Sans voir en lui un grand homme, je vois l'artiste très puissant, 1' « artiste supérieur », comme s'exprime M. Faguet. — L'artiste a conquis en ce monde sa récompense, une popularité énorme, presque égale à son ambition ; il a rimé et joué au prophète jusqu'aux approches de l'agonie :
La mort derrière lui surgit pendant qu'il chante ; Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante Avec l'éternité (').
Quel est le salaire éternel de cette âme enivrée d'orgueil, saturée d'adorations? Dieu l'a jugée ; silence !... Son cadavre a été hissé au Panthéon, au milieu d'une bacchanale qui a fait sourire de pitié toute l'Europe, et de dégoût tout ce qui, en France, garde la pudeur des convenances et le respect de la mort.
Naguère encore, V. Hugo n'avait pas assez d'indignations contre les cadavres privilégiés, contre les « gisants vains et bêtes » pour lesquels on bâtit « des tours et des coupoles » et qui prennent « dans le tombeau des places de premières » ; qui peuvent
Dormir en paix, jouir d'un caveau bien muré
Et se donner les airs d'être à jamais pleuré,
Et s'adjuger, derrière une grille solide,
Des fleurs que le temps garde en habit d'invalide ( ).