Ibid., t. II, p
Études et Causeries. — I. g
le prince Président vient de former, V. Hugo se réveille républicain, démocrate, socialiste, Tyrtée du bagne. La montagne n'était pas venue à lui ; il était allé à la montagne — la montagne rouge.
Dès lors, Napoléon, l'ancien sauveur, n'est plus qu'un bandit. Désormais, V. Hugo, après s'être proscrit lui-même, par prudence, et s'être mis à l'abri du tyran, secouera toutes les loques de sa prose, tous les grelots de ses vers, sur l'Empire et sur toute monarchie ; il traitera d'imbéciles et de scélérats les ministres que Napoléon lui a préférés. Ce sont des laquais, des cœurs de boue, des ours, des citrouilles, et
le reste. — Ministre ! être ministre ! ô rage ! ne pas
l'être !
Quelle mémoire et quelles rancunes ! Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un poète et tant d'injures dans des alexandrins ?
Avec M. Biré, nous nous arrêtons là, aux environs du deux Décembre, en répétant au rebours les vers de Musset :
Poète si l'on veut, mais grand homme, non pas.
V. Hugo demeure sans doute, comme le disait Emile Augier, « le père de la littérature » au dix-neuvième siècle (quoique Chateaubriand et Lamartine soient bien des pères, eux aussi) ; mais il n'est pas tout à fait, comme le veut M. A. Barbou, « le grand-père du genre humain » ; autrement il faudrait plaindre le genre humain d'avoir un grand-père qui ne lui fait pas beaucoup d'honneur.
Grâce à Dieu, l'humanité n'est pas en cause ; les petitesses énormes de V. Hugo ne rapetissent que lui,
et les clameurs, les louanges furibondes de ses derniers satellites, ne le rehaussent guère; pas plus que les apothéoses fastueuses et ridicules de l'Arc de l'Étoile et du Panthéon. Et qui sait, après tout, si les courtisans posthumes qui exploitent le nom de V. Hugo, ne méritent point qu'on leur applique, à eux et à lui, la rigoureuse apostrophe de V Expiation, dans les Châtiments :
Ils t'appellent tout haut grand homme : entre eux, ganache !
Parmi les personnages célèbres du dix-neuvième siècle qui ont manqué de vraie dignité, de caractère, de fierté, disons le mot, de cœur, V. Hugo tient le premier rang : primus inter pares. S'il mérite, comme poète, la première palme, il ne mérite, comme individu, que le mépris.
C'est ce qu'il fallait démontrer. M. Edmond Biré l'a fait avec autant d'à-propos que de succès ; ses livres ne sont pas seulement le travail d'un érudit et d'un lettré, c'est bien l'œuvre d'un justicier. Le critique a surpris V. Hugo et ses compagnons en flagrant délit de fourberies et de falsifications ; il a crié : Au voleur ! et tenant en main toutes les pièces à conviction, il a bravement traduit tous ces faussaires, avec leur immense Fra Diavolo, à la barre du bon sens public. Son œuvre durera autant que les plus beaux poèmes de V. Hugo, c'est-à-dire longtemps encore.
Car, pour le répéter en finissant, si V. Hugo n'est pas un grand homme, V. Hugo est un grand poète, le plus merveilleux versificateur de France. Toutefois, les petitesses de l'individu n'ont-elles pas amoindri l'écrivain ? Oui, et de beaucoup. Le style, c'est l'homme
même. Si les deux tiers au moins des poèmes de V. Hugo sonnent faux, c'est que, dans sa vie, rien ne sonne juste. L'homme et l'auteur ne sont point deux êtres distincts, vivant, agissant, pensant, et parlant à part ; presque toujours, l'un traduit l'autre et le trahit.
Si, chez les trois poètes qui ont occupé, en ce siècle, les sommets de notre Parnasse, Hugo, Lamartine, Musset, il ne se rencontre rien, ou si peu de chose de complètement beau, d'entièrement achevé, n'est-ce pas que l'esprit faussé et le cœur corrompu ne furent jamais sublimes ? Voltaire le croyait, et Voltaire n'avait pas à en chercher bien loin les preuves.
De ces trois poètes, quel est le plus grand? Grammaîicicertant. Ils se ressemblent si peu, qu'il est malaisé de les comparer et de les classer. Victor Hugo eut l'imagination plus puissante, Lamartine plus de souffle, Musset un génie plus sobre et partant plus français. Aucun des trois n'est un grand homme ; mais Lamartine eut plus de dignité, avec des vues plus hautes, ou plus généreuses. La palme de l'orgueil, de l'orgueil poussé à la folie, des palinodies, des haines féroces, des vengeances lâches, appartient à Victor Hugo ; en cela il est le maître — Ego Hugo.
Il ne nous reste, tout en admirant leurs œuvres dignes de louanges, qu'à les plaindre tous trois de n'avoir point mis leur caractère et leur conduite à la hauteur de leurs talents ; mais aussi à nous plaindre nous-mêmes. Avec une si prodigieuse somme de génie, quel siècle aurait été le nôtre, si tant de personnages illustres, ou fameux, avaient été des hommes !
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