NOTRE LANGUE ET NOTRE ' LITTÉRATURE
Notre littérature canadienne peut-elle servir notre langue française?
Évidemment une littérature rend à toute langue dont elle est écrite l'inappréciable service — le service extérieur — de la faire connaître à l'étranger, hors des frontières du pays où on la cultive. Une langue sans littérature est vouée à l'obscurité barbare du peuple qui la parle. La réputation, l'influence, la gloire, voilà donc un incomparable bienfait qu'une langue tient nécessairement de ses œuvres écrites. Il serait oiseux de chercher dans l'histoire les faits qui établissent ce lieu commun.
Notre littérature canadienne peut donc rendre à notre parler ce service extérieur : le
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faire rayonner au dehors, prolonger au-delà de nos frontières son harmonie.
Sans doute, notre langue française n’a pas attendu nos productions littéraires pour se faire connaître, et même pour devenir une langue internationale. Nos livres n'ont pas révélé au monde notre verbe. Les poésies de Ronsard ont précédé de quelques siècles les strophes de Crémazie; et certaines pages apologétiques de Pascal sont certainement antérieures à celles que vient d’écrire Monsieur Routhier. Ni la réputation, ni l’influence, ni la gloire ne manquaient à notre langue avant qu’ Étienne Parent se fît journaliste, ou avant que Garneau écrivît notre histoire. Et je crois bien que nos livres n’ont pas augmenté en son intensité artistique l’éclat dont brille devant le monde, et depuis plus de quatre siècles, la langue française.
Mais est-ce à dire que notre littérature canadienne est, à ce point de vue de la notoriété, inutile à notre langue ? Non. Elle peut quand même accroître sa gloire extérieure, puisqu’elle fait mieux connaître son extension géographique, puisqu’elle révèle à plusieurs toute la
profondeur avec laquelle notre race a pris racine au Canada, et avec quelle ténacité se perpétue sur nos lèvres et au bout de nos plumes, le parler des anciens. Et il n’est pas indifférent que ce fait soit plus connu par nos livres, et que par eux il s’affirme avec éloquence. N’y-t-il pas encore des peuples que l’on croit n’être pas barbares, puisqu’ils vivent autour de nos Grands Lacs, et qui ignorent que notre parler soit celui de France, et qui croient que nous nous servons, pour truchement de nos naïves pensées, d’un patois laurentien, inconnu encore des lexicographes, et qu’ils ont dénommé le Canadian patois ?
Mais ce service extérieur n’est pas le seul, ni le plus considérable dont une langue soit redevable à sa littérature. La littérature a pour premier effet, et indépendamment de ses succès de propagande, de mettre en valeur les éléments dont une langue est faite, mots, locutions, syntaxe, de les faire se rencontrer, se coordonner, se construire selon les lois propres
à chaque langue, et de créer en quelque sorte les formes les plus heureuses par lesquelles puisse s'exprimer l'âme d'un peuple. Ce n'est pas dans la conversation banale et quotidienne, c'est dans le livre, c'est dans le discours, c'est dans l'oeuvre d'art qu'une langue atteint sa plus haute valeur d'expression. Évidemment, il ne s'agit pas ici d'un vain jeu de mots juxtaposés pour l'harmonie, et dont l'emploi serait principalement de satisfaire l'oreille : les Isocrates et les Balzacs resteront toujours des représentants secondaires de leur langue et de leur littérature, encore que Balzac et Isocrate aient été nécessaires, comme le seront toujours les professeurs de rhétorique. Nous voulons plutôt parler de l'heureuse rencontre des idées et des mots, des idées les plus hautes ou les plus profondes s'exprimant par les mots les plus justes, les plus clairs, les plus forts et les plus doux; nous voulons rappeler l’alliance incomparable, unique, des idées et des mots qui ont fait la littérature française, et qui honorent à jamais notre langue.
Mais, ici encore, l'on pourra faire observer que nous arrivons bien tard, nous, Canadiens,
et que peut-être même les plus grands chefsd'œuvre dont soient capables notre langue et notre esprit ont été faits. Notre littérature peut-elle donc encore, à cet autre point de vue, servir la langue française ? Nous pensons bien que oui.
Et d’abord, qui pourrait empêcher un Canadien qui aurait du génie et de la science, et qui connaîtrait à fond sa langue, d'écrire le plus beau livre français qui puisse exister ? Est-il bien sûr que ce livre ne soit pas encore à faire ? Et n’a-t-on pas remarqué que ce sont justement des coloniaux, ou tout au moins des écrivains nés aux colonies, Heredia et Leconte de Lisle qui ont écrit, au dix-neuvième siècle, quelques-uns des plus beaux vers français ?
Mais quand bien même nos prosateurs et nos poètes n’écriraient pas la plus belle phrase ou la plus belle strophe qu’attend peut-être encore la langue française, n’auront-ils pas rendu à notre langue un service évident, si par leurs œuvres saines, correctes, soignées, ils contribuent à maintenir ses traditions artistiques et lui conservent jusqu’en notre pays la beauté de ses lignes, l’éclat ferme de son
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métal, la variété harmonieuse de ses couleurs ? Et si l’on conteste que nos livres puissent rivaliser avec ceux de France, si l’on prétend — avec quelque raison — que notre langue du Canada est moins souple, moins nuancée, et plus pesante que celle que l’on écrit à Paris, qu’elle se meut un peu plus difficilement à travers les formes anciennes de notre vocabulaire ou de notre syntaxe, si l’on estime, en un mot, que notre littérature canadienne est artistiquement inférieure à la française, n'at-elle pas alors, et pour toutes ces raisons ellesmêmes, et en notre pays, une mission très spéciale à remplir, et une œuvre particulièrement bienfaisante à faire ? N’est-ce pas elle qui doit par tous ses moyens de publicité et de propagande contribuer à l’enrichissement de notre vocabulaire, à l’assouplissement de notre phrase, au progrès de notre langue? Plus se multiplieront parmi nous les écrivains qui s’appliqueront à faire œuvre d’artiste, et plus notre langue littéraire s’enrichira de formes variées, plus elle s'affinera, plus elle rendra le son clair, harmonieux du verbe français.
Il n’est pas étonnant que notre langue soit
relativement pauvre, quand on connaît son histoire en ce pays, quand on sait de quelles sources d’alimentation on l'a privée, et de quels moyens insuffisants on a disposé pour en développer la valeur. Le rameau trop tôt détaché de l’arbre a manqué de sève nourricière. Nul doute que cette langue canadienne — supérieure déjà aujourd’hui à celle que l’on écrivait en 1830 dans les recueils de Michel Bibaud — reconquerra toutes les énergies et toutes les grâces de sa nature par l’effort constant et multiplié de ses écrivains. Il ne nous suffira pas, pour perfectionner cette langue littéraire, de lire d’excellents livres français : il faudra tâcher d’en écrire nousmêmes. En bonne pédagogie, les lectures ne servent pas beaucoup à la formation artistique, si l’on n'a pas soin d’y ajouter le principal exercice, qui est la composition personnelle.
Loin de moi la pensée d’insinuer que notre langue française du Canada, notre langue populaire, est de qualité inférieure, et qu’elle
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mérite la dédaigneuse pitié dont l'accablent certains voisins ignares. J’affirmerais plutôt que nos gens du peuple, dans l'ensemble de nos paroisses rurales, parlent un français meilleur que celui que l’on entend dans maintes provinces de France. Ce n’est pas la langue populaire qui a le plus pâti de l’insuffisance de nos moyens de développement français, c’est plutôt notre langue littéraire, la langue de nos gens instruits; c’est elle qui, en général, s’est quelque peu alourdie, qui manque de vocables et qui a laissé se nouer les articulations de la phrase: c’est donc à elle surtout qu’une littérature canadienne laborieuse peut être utile.
Il ne s’agit pas, d’ailleurs, de nous faire ici une langue qui soit en tous points semblable à celle de France. Il est même désirable que notre langue française du Canada se distingue en certaines formes et en certains tours de la langue de Paris ou de Marseille. Nous avons des archaïsmes charmants qui n’ont plus cours là-bas et qu’il faut garder, précieux comme de vieilles monnaies qui portent encore l’effigie de la France ancienne;
nous avons des néologismes, que notre vie très spéciale a créés, et qui expriment des choses de chez nous : il est à propos de leur donner ample circulation, et d’enregistrer soigneusement dans nos livres ces vocables que le bon usage a inventés et consacrés.
Quels services notre littérature ne pourraitelle pas ici rendre à notre langue ! Sans doute, ce ne sont pas les écrivains qui font les mots et qui les imposent; trop d'expériences fâcheuses, depuis la Renaissance, leur ont appris à être prudents ! Mais ils peuvent du moins prendre aux lèvres du peuple ces mots savoureux ou pittoresques qui expriment de façon si juste sa pensée ou sa vie, qui peignent si admirablement les objets et les mœurs, et leur donner dans la littérature écrite cette consécration spéciale qui les anoblit, et les élève à la vie et à la dignité de l’art. À ce point de vue, nos livres ont déjà été secourables à notre langue populaire. Il faut louer de Gaspé, Gérin-Lajoie, l’abbé Casgrain, Joseph-Charles Taché, et combien d’autres d’avoir fait effort pour reconstituer, dans leurs romans ou dans leurs récits, le parler des gens de chez nous.
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d’avoir consigné pour des générations prochaines déjà oublieuses, des mots qu'il ne fallait pas perdre. Les Anciens Canadiens, Jean Rivard, Forestiers et Voyageurs, et combien d’autres pages depuis les récits de M. Pamphile LeMay jusqu’au Chez nous de M. Adjutor Rivard, sont des oeuvres précieuses pour notre langue autant que pour notre littérature, et qui contribuent à fixer dans la matière solide de l’oeuvre d’art les formes changeantes et fuyantes du verbe populaire. De tels livres nationalisent à la fois notre parler et notre littérature : ils sont deux fois utiles.
Ajouterai-je, enfin, que notre littérature peut aussi rendre à la langue française du Canada un autre service, qui est de la défendre ?
Depuis plus de trois cents ans qu’elle est parlée dans ce pays, il se trouve encore des gens qui lui contestent ses plus légitimes libertés, et qui, au mépris de tous les droits naturels, historiques, constitutionnels, cherchent à cir-
conscrire le plus possible son action et son influence. Nos livres, pour cette seule raison qu'ils seront nombreux, bien faits, de haute valeur, rendront témoignage, auprès de ceux qui ne nous entendent pas parler ou qui ne nous connaissent pas assez, de la qualité de nos mots, et aussi de l’irrésistible force de notre génie. D’autre part, nos livres pourront eux-mêmes publier, faire valoir les titres indiscutables de notre langue française, et construire les plaidoyers qui fortifieront sa cause.
Tel a toujours été, d’ailleurs, le rôle traditionnel de nos lettres canadiennes. C’est pour défendre le parler français que notre éloquence parlementaire a essayé ses premiers discours, en 1792, quand Richardson proposait dans la première séance du premier parlement l’abolition de notre langue. En 1806, le Canadien a été fondé pour lutter contre les empiètements des bureaucrates et des « chouayens»; et quand Étienne Parent le ressuscita en 1831, il lui donna pour mot d’ordre la fameuse devise : « Nos Institutions, Notre
Langue, Nos Lois». Plus tard, après 1840, après l’Acte d’Union qui décrétait brutale-
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ment la radiation du français de tous nos débats et documents officiels, c'est encore notre éloquence politique qui se fit secourable, et Lafontaine voulut prononcer en Chambre, dans sa langue méconnue et ostracisée, son premier discours. L’éloquence canadienne s'est toujours empressée de défendre notre langue comme un bien essentiel, comme l’instrument merveilleux et nécessaire de notre vie nationale. On a souvent reproché à notre éloquence patriotique ses harangues vaines et solennelles; ces reproches ont pu être mérités surtout par nos orateurs du 24 juin ; encore faut-il ajouter que leur éloquence a été plus souvent banale qu’inutile. Cette éloquence patriotique s’est, d’ailleurs, relevée plus d’une fois en de vigoureux accents dont l’écho n’est pas perdu.
D’autre part, n’est-ce pas un plaidoyer toujours renouvelé en faveur des droits du français, que tous ces livres qui racontent l’histoire de notre race, ou son action civilisatrice sur ce continent ? Ces oeuvres de Carneau, Ferland, Casgrain, pour ne parler ici que des historiens disparus, constituent un
fond solide et comme un terrain sacré sur lequel peuvent s'édifier avec assurance nos revendications. Et que d’autres livres où sont accumulées les preuves historiques ou morales de notre droit à la vie française ! Je ne veux signaler que l'un des derniers, mais le plus complet qui ait jamais paru, le volume des Mémoires de l'inoubliable Congrès de 1912. Ces Mémoires, avec le compte rendu du Congrès lui-même, sont le livre d’or de la langue française au Canada.
Faisons donc ici une bonne littérature canadienne; et cette littérature sera le prolongement nécessaire des vertus de notre langue française, et elle en sera aussi comme un rempart solide et respecté. Faisons cette littérature aussi nationale que possible, c’est-à-dire aussi chargée que possible des choses et des pensées et des sentiments de chez nous, et elle portera ainsi au grand jour, en plein soleil, la fleur de notre vie ; faisons-la aussi artistique que possible, et elle montrera que notre parler
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n’est pas celui de colons barbares, mais qu’il est plein des harmonies de la plus belle langue du monde; faisons-la militante, appliquée à défendre le verbe gardien de la foi, et elle s'érigera jusqu'à la hauteur du plus généreux apostolat.