UNE LEÇON DES < ANCIENS CANADIENS
Il est facile de dégager du roman des Anciens Canadiens la leçon qu’il enferme. De Gaspé lui-même nous l’indique : conservons les habitudes, les mœurs de notre vie canadiennefrançaise. Faisons, à la manière des Anciens, « la petite histoire. »
Or, savez-vous à quoi l’on peut reconnaître notre « petite histoire », le caractère traditionnel et précieux de notre vie canadienne? C’est, d’après les Anciens Canadiens, à la langue savoureuse que nous parlons, et à la simplicité chrétienne, cordiale des mœurs populaires.
^ Extrait d’une conférence faite au Cercle Charest, de l’A. C. J. C., à Saint-Roch de Québec, le 10 mars 1909.
ÉTUDES
La langue que nous parlons ! C’est pour en graver l’expression franche, harmonieuse, pittoresque dans toutes les mémoires que de Gaspé a écrit son livre, et qu’il a rempli ce livre du vocabulaire familier des conversations canadiennes. De Gaspé excelle à reproduire le langage des gens du peuple, à faire revivre leurs mots significatifs, leurs locutions originales, et toute cette manière de dire qu’on retrouve encore dans Saint-Roch, sans doute, mais surtout dans nos bonnes campagnes de Québec. Et il nous fait aimer cette langue si délectable, qui nous est deux fois sacrée, puisque nous. Canadiens français, nous la parlons par droit de naissance et par droit de conquête.
Or, respectons-nous assez cette langue ? et faut-il vous recommander de n’en pas laisser refroidir le culte dans vos âmes de jeunes gens? Certes, ce n’est pas à Saint-Roch, dans ce centre de vie française, dans cette paroisse qui est bien, n’est-ce pas, le cœur de Québec, qu’il faut prêcher la conservation de notre parler ancestral. Cependant, me permettriez-vous de vous adresser quelques reproches, à vous
surtout les jeunes, et de vous déclarer comme nous regrettons parfois que dans votre paroisse même, comme dans tout Québec, la langue du commerce et de l'industrie ne soit pas assez pure, qu’elle se laisse trop pénétrer de mots anglais, qu’elle emprunte à l’idiome saxon beaucoup trop de ces vocables qui sonnent à une oreille française comme des mots étrangers ?
Oh ! je sais bien qu’à vos foyers, près de vos mères, vous parlez aussi bien que possible la langue très douce qu’elles vous apprirent sur leurs genoux; c’est votre âme canadienne qui monte alors à vos lèvres d’adolescents, et elle y porte avec elle la pensée française qui est une part précieuse de sa substance, et avec la pensée française, les mots français qui seuls la peuvent bien rendre et bien chanter. Non, ce n’est pas dans vos maisons, dans l'intimité de la vie familiale que vous négligerez votre langue française; c’est plutôt dans l'atelier, dans la boutique, dans les bureaux, dans la manufacture que vous émaillerez votre langage, vos conversations, votre prose, de locutions anglaises, et que vous déflorerez la beauté pure de votre idiome maternel.
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Je n’ignore pas, certes, que les exigences du commerce vous obligent souvent à vous servir de l’anglais, et que ce n’est pas toujours votre faute si vous ignorez les noms français qu’il faut donner à tel instrument que vous employez, à tel article que vous fabriquez ou que vous vendez. Mais, est-ce que vraiment parfois nous ne poussons pas trop loin notre empressement à nous servir de l’anglais, et est-ce bien dans Québec, et surtout dans Saint- Roch qu’il faut lire sur la façade de certaines boutiques, et de certaines manufactures qui appartiennent à des Canadiens français, des annonces qui ne soient qu’en anglais ? Si, plus tard, mes jeunes amis, la fortune vous fait propriétaires et patrons, n’imitez pas ceux qui ne savent s’afficher qu’en anglais: vous imiterez plutôt tels ou tels propriétaires et patrons que vous connaissez, que je ne veux pas nommer, mais qui font de leurs établissements, et à n’en pas douter, des établissements canadiens-français.
Vous estimerez que notre langue est un patrimoine sacré, et qui nous a coûté trop cher, pour que nous n’en soyons pas très jaloux.
Et peut-être que, scrupuleusement fidèles à votre langue, vous garderez avec soin cette autre part de votre héritage qui consiste dans nos bonnes vieilles mœurs françaises.
Comme M. de Gaspé les aimait, et comme il les a bien racontées ! Mais, est-ce qu’en lisant son livre nous n’avons pas l’impression de voir repasser sous nos yeux, dans notre mémoire, le souvenir de choses qui s’en vont ?
Je vous disais que c’est à la simplicité toute cordiale des manières et de la vie, que l’on reconnaît le caractère traditionnel et français de nos coutumes canadiennes. Cette simplicité ne tend-elle pas à disparaître pour faire place au luxe et au snobisme américain ? Et s’il y a dans nos habitudes de vie des améliorations que ne connurent pas nos grands-pères, et qu’il faut approuver, est-ce que vraiment nous ne donnons pas trop parfois dans des dépenses et des extravagances qu’ils eussent justement condamnées ? Et n’est-ce pas précisément ce goût effréné du confort et de la
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toilette qui bannit de notre vie canadienne ces bonnes vieilles coutumes, si simples, si naïves, si aimables que regrettent bien nos grand’ mères, et que parfois dédaignent trop leurs petits enfants ?
Il y a quelques années, vous avez ressuscité dans Québec la guignolée; et je pense bien que c’est du cœur de Saint-Roch qu’est partie cette pittoresque inspiration. Et il arrive maintenant qu’à vous voir passer joyeux dans nos rues, le soir de Noël, chantant les vieux refrains de la charité française, vous donnez à notre ville une gaieté, un entrain qui nous font croire que pour quelques heures sont revenus parmi nous les compagnons d’Hébert, les soldats en congé de Montcalm, ou les colons généreux du régiment de Carignan !
N’y aurait-il pas lieu d’appliquer à d’autres coutumes moins bruyantes peut-être, mais bien françaises encore, ce zèle si louable ? Et puisque l’on veut nous rendre nos Noëls français, ne pourriez-vous pas faire en sorte que le petit Jésus qui visitait autrefois les cheminées, et remplissait les souliers, ne soit pas remplacé par ce grotesque et lourd Santa-
Claus ? Voyez donc encore, si sur vos lèvres ne meurt pas aujourd’hui la vieille chanson française, remplacée par je ne sais quelles romances sentimentales, fades ou trop piquantes, qui font se pâmer aux dépens de nos traditions, et souvent aux dépens du bon goût, les jeunes filles qui vous entendent.
M. de Gaspé a pris soin de consigner dans son livre quelques-uns de ces vieux couplets que chantaient nos pères, et qui étaient l'accompagnement obligé des joyeuses agapes, des soupers si gras, si copieux, que voisins, parents et amis s'offraient avec la plus large cordialité.
Je n’insiste pas sur tant d’autres vieilles choses que l’on oublie : il faudrait y consacrer toute une conférence; et dans cette conférence, il faudrait précisément faire une large place à ces relations de voisins à voisins, de familles à familles, de parents à parents, qui avaient peut-être alors une franchise, et une allure, et une simplicité, et un entrain qui tendent à diminuer, que remplace déjà l’égoïsme froid et besogneux de nos mœurs nouvelles.
Mais rappelez-vous que c’est tout cela qui
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fait la vie intime des peuples, et qui lui donne son cachet spécial; et que c’est aussi tout cela qui compose ce que, dans les Anciens Canadiens de M. de Gaspé, nous avons appelé notre « petite histoire ».