POURQUOI NOUS AIMONS NOTRE LANGUE
Pourquoi nous aimons notre langue ?
Parce qu’elle est nôtre et quelque chose de nous-mêmes. La langue française est un bien de famille, héréditaire et inamissible. Elle nous fut transmise au foyer. C'est un joyau tombé des lèvres maternelles.
Nous l'aimons parce qu’elle est le verbe qui contient toute la pensée des anciens et où se retrouve et s’exprime encore tout notre esprit.
Nous l’aimons parce qu’elle est inséparable d’une histoire très longue à laquelle, par nos aïeux, nous fûmes mêlés avant que de naître; parce qu’elle raconte une légende qui remonte, dans le passé, aussi loin que l'âme française, et qui, à travers les siècles, s’est prolongée jusqu’à nous.
Notre langue ne date pas des origines de Québec. Ni non plus elle naquit aux lèvres des découvreurs. Elle est de bien plus haute et plus ancienne lignée. Par delà la Cantilène de sainte Eulalie, et par delà les Serments de Strasbourg, elle accorde avec Tâme naïve et robuste des vieux Gaulois sa première harmonie. Puis, tout le long des âges, elle se travaille, se règle et se précise; et elle descend avec les générations qui la parlent, jusqu’à notre âge. Elle vient jusqu’en notre Amérique. Elle y vient en syllabes très douces, chargée de tout ce qu’elle emporte de l’âme et du sol de la France: elle s’y perpétue et s’y enrichit de tout ce qu’elle prend à la terre et à l’âme du Canada.
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La langue, c’est l’expression instinctive, et comme une manifestation appropriée et spécifique d’un peuple ou d’une race. On sait pourquoi deux peuples voisins parlent des langues différentes, et que cela tient précisément à ce que ces voisins n’ont ni même tempérament ni même esprit, ni même vouloir.
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Sur leurs sols aux inégales beautés, dans leurs frontières plus ou moins ouvertes, sous un ciel différemment clair, ils se sont faits des âmes non pareilles, un sang inégalement vif, des mœurs dissemblables et comme une pensée distincte, qui ne sauraient que par des mots différents, de sonorité toute spéciale, et d’une syntaxe propre, se traduire exactement, et se faire tout à fait comprendre. Si l'anglais nous paraît rude ou heurté, avec des façons à la fois brèves et trop vagues de rendre la pensée,^ et s'il est incapable de la souplesse et des nuances subtiles de notre langue française, c'est que l'âme anglo-saxonne n’a pas été comme la nôtre, et pendant des siècles, formée par les
^ Dans la vitrine d’une boutique de la rue Saint-Joseph, à Québec, en plein quartier français, on peut lire en grosses lettres blanches ces trois mots : Cash méat market. On nous assure que cette formule brève, que cette juxtaposition incohérente et brutale de trois substantifs veut dire quelque chose en anglais. On croit, dans le quartier, que c'est un < marché de viande au comptant >. La langue française a besoin de prépositions et d’articles pour lier les mots et faire s’assembler les idées; elle aime qu’apparaissent dans les phrases, par ces articulations, tous les rapports ou tout l’ordre des pensées. Et c’est ainsi plus précis et plus clair. L’anglais, moins subtil ou moins délicat, n’éprouve pas ce besoin.
plus délicates cultures, adoucie par les plus tendres climats, policée à l’image de la terre la plus élégante, illuminée et comme égayée par le ciel le plus radieux. Il y a quelque chose des brumes froides de Londres et de ses humides vapeurs dans l’idiome britannique; et il y a quelque chose du soleil de la France, de ses doux pays et de leurs parfums d’atticisme, dans le verbe que nous parlons; et c’est cela d’abord qui le fait si cher à tous les Français.
Chaque fois que l’on vante les qualités de ce verbe, on s’applique justement à célébrer les convenances manifestes qui existent entre ses mots et les grâces harmonieuses du ciel et de la terre des Gaules. Pourquoi rappeler ici la clarté, la franchise, la finesse très simple, la justesse rigoureuse, la chaleur discrète de notre langue française ? Ce qu’il importe de retenir, c’est la loi qui a présidé à l’organisation et au développement de cette langue; c’est son étroite dépendance des conditions géographiques, historiques et psychologiques de la vie du peuple qui la parle; c’est le rapport de cette langue avec l’âme des ancêtres; c’est tout ce qu’elle contient de l’ancienne patrie, de
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vertus et de tendances, d'idéal et de réalités, de pensées et de gestes qui sont le commun patrimoine de tous les fils de la race.
Il ne s’agit pas, évidemment, d'affirmer ici un déterminisme psychologique qui exclut toute liberté ou toute spontanéité dans la pensée et le verbe qui l’exprime : nous voulons seulement marquer, dans la mesure où il convient, les influences inévitables qui s'exercent sur l'esprit et sur la langue d'un peuple, pour en rapporter cette conclusion nécessaire que la langue que nous parlons, nous. Canadiens français, est une portion, un prolongement de l’âme et du sol de la France. Par elle nous nous rattachons comme par le lien le plus solide à nos origines les plus lointaines; par elle nous tenons aux racines mêmes de notre vie. Par elle aussi nous rejoignons jusqu'en leurs foyers gaulois, et jusqu'à l'ombre religieuse des vieux temples gothiques, nos chrétiens et vénérables aïeux.
Oui, quand je prononce les mots de ma langue, quand j’en écris les vocables, quand j’en construis les phrases, il me semble qu'au fond de ces mots, au cœur de ces vocables, dans la ligne souple de ces propositions, je vois
briller l’étincelle ou circuler la flamme de la vie française; je surprends un mouvement de l’âme ancestrale, je découvre le rythme d’une lointaine et familière harmonie. Dans la beauté souveraine de ce verbe je vois se refléter toutes les beautés d’une première patrie. Et que ce soit le ciel de Normandie, la mer bretonne, les campagnes angevines, les grèves saintongeaises, ou les jardins de l’Ile-de-France qui se refléchissent ou se dessinent encore dans mes phrases sincères; que ce soit en des mots de Bayard, de saint Louis, de Jeanne d’Arc, ou de Henri IV que mes vocables retrouvent leur parentage, je ne puis être indifférent à toutes ces reviviscences du passé, je ne puis m'empêcher de sentir en moi, et derrière les mots par lesquels je m'exprime, une âme française, et je ne puis me retenir de songer qu’en cette âme et en son langage se perpétuent des âmes qui sont mères de la mienne, et un langage qui seul a pu traduire les formes heureuses de leurs pensées.
Et c'est pour ces premières raisons, les plus lointaines et les plus profondes, que nous aimons la langue de France.
Mais voilà trois siècles que cette langue fut ici apportée par nos ancêtres découvreurs et colonisateurs. Elle les suivit comme le verbe nécessaire et insépârable de leurs grands desseins. Et comme elle traduisit un jour leurs pensées d’héroïque aventure, elle exprime depuis trois cents ans tous les sentiments qui sont nés de leur courage, toutes les générosités qui ont affermi leurs entreprises, tous les rêves qui ont enchanté leur fortune. Depuis trois siècles, les réalités les plus profondes, parfois les plus douloureuses de notre histoire, ont été imaginées, conçues, proposées par des âmes françaises avec des mots français : de toutes façons ces choses essentielles et les formes verbales par quoi elles furent dites, apparaissent comme des manifestations inhérentes au génie de notre race. Et la langue de France s’est donc ici pénétrée de pensées nouvelles, son verbe a ici exprimé des actions neuves; et toutes les ambitions et tous les sacrifices du peuple canadien ont passé comme naturellement dans la flamme ardente, inquiète ou joyeuse de ses syllabes.
C'est notre vie trois fois centenaire, c'est notre terre du Canada, ses forêts mouvantes et ses champs fertiles, ce sont nos Laurentides aux coupoles harmonieuses, nos montagnes discrètes et nos fleuves excessifs; c'est le parfum rude des savanes et le souffle large des grandes plaines; c'est le ciel vif de nos climats et c'est la clarté souple et mobile de nos aurores boréales; c’est l'image du sol et le reflet du ciel, c'est la légende de nos sillons et l’histoire des âmes prochaines qui se retrouvent maintenant dans les mots récents ou usagés de notre langue.
Quand je les prononce, ces mots vivants du vieux parler français, quand je les écris, lorsque je les construis en phrases nouvelles, il me semble que sous leurs formes gracieuses, au cœur de leurs syllabes, et dans la ligne ondoyante de leurs combinaisons, je surprends la vie elle-même de mes frères canadiens, je vois briller l’étincelle de leur esprit, j’entends le rythme de leurs douces affections. Et que ce soit le ciel de Québec avec ses alternances de soleil et d'orages, le Saint-Laurent avec ses flots larges et ses grèves embaumées de varech; que ce soit les campagnes ondulées de la
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Beauce, les vergers abondants de Montréal, les sables arides de Tadoussac ou les baies lumineuses de Gaspé; que ce soit les collines boisées du Saguenay ou les lacs dormeurs des forêts profondes qui se refléchissent et se dessinent dans mes phrases sincères; que ce soit en des mots de Champlain, de Laval ou de Montcalm, d’Étienne Parent, de La Fontaine ou de Crémazie, que mes vocables retrouvent leur sonore harmonie; toujours j’éprouve à les prononcer ou à les écrire l’orgueil d’un si étroit parentage, et j’admire en eux les âmes qui y ont mis leurs ardeurs, les paysages aimés qui ont sur ce métal imprimé leur beauté.
Et nous la chérissons donc, cette langue devenue deux fois nôtre, et nous la vénérons pour ce qu’elle contient de l’âme et de la terre canadiennes.
Mots hardis des explorateurs qui descendirent sur nos rivages, s’avancèrent à travers le pays inconnu, et portèrent toujours plus loin la frontière changeante de la patrie; mots pieux des « robes noires » et des martyrs, qui dans la forêt ou les wigwams révélaient aux indigènes le Dieu rédempteur; mots très doux.
plaisants ou résignes, du colon qui raconte à son foyer le labeur des journées fécondes, et chante près des berceaux ses espérances vivantes; mots naïfs et adorables des mères qui y enferment toute l’âme chrétienne de la race, et les confient comme un tendre baiser aux lèvres des petits; mots héroïques de Dollard au Long-Sault, paroles sublimes de nos miliciens, qui ont retenti comme une victoire à Carillon et à Sainte-Foy, et qui ont salué d’un si dolent adieu l’aile blanche et repliée du vieux drapeau; mots fidèles de l’allégeance anglaise, qui ont révélé la sincérité de nos serments, mais aussi la fierté de nos défaites et la loyale survivance de nos souvenirs ! Tous ces mots nous appartiennent: ils n’appartiennent qu’à nous, puisqu’ils ont été renouvelés en leur sens original par notre unique histoire, et qu’ils ont ici signifié ce que jamais encore ils n’avaient dit.
Et que d’autres vocables ont reçu l’empreinte, l’ineffaçable marque de notre vie ! Mots du terroir sortis du sol en touffes rustiques, et qui portent encore la fleur de notre esprit ! Syllabes frileuses de nos rudes
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hivers qui redisent pendant les soirs, au coin du feu, les poudreries de la rafale, et le revers des longues tempêtes; syllabes grasses des bûcherons qui flottent dans la boucane des camps, qui racontent, entre deux touches, les gaudrioles plaisantes de nos gars, ou les convenables aventures du «père Michel»;^ syllabes sonores et rutilantes que les gelées d'avril font éclater dans nos érablières, et qui, autour de la cabane des sucriers, à l'heure où déjà la tire suspend à la palette ses fils d'or, ou se répand en couches d'ambre sur la neige éclatante, s'imprègnent sur les lèvres des convives de tous les arômes de la sève nourricière; syllabes amoureuses des garçons et des filles quand, au soir des épluchettes, dans le vieux hangar où s'abrite la joyeuse corvée, l'épis rouge qu'une main timide a dépouillé, fait saillir les propos galants et s'égrener les rires moqueurs I Comment les pourrions-nous oublier, tous ces mots qui enferment des parcelles vives de notre âme, qui contiennent toute notre piété, et où s'incrustent chaque jour nos
1 Voir Forestiers et Voyageurs de Joseph -Charles Taché.
plus chers souvenirs ? Ils font partie de notre substance et de notre vie; et notre langue s’attacherait à notre palais plutôt que de cesser jamais d’en redire l’inépuisable harmonie.
Et voilà donc encore pourquoi nous avons le culte profond, inaltérable du parler de France. Et voilà pourquoi aussi, sachant bien que les lois du langage sont liées aux lois de la pensée, et qu’il y a des unes sur les autres des répercussions mutuelles et fatales; sachant que la pratique trop hâtive et trop exclusive d’une langue étrangère peut insensiblement changer les cerveaux, nous voulons que ce soit en langue maternelle que soient disciplinées chez nous les petites âmes françaises. Nous ne pouvons accepter qu’en ces âmes d’enfants soient rompues ou altérées les lois nécessaires du verbe familial.
Il est inouï que, dans ce pays du Canada qui fut éveillé aux accents des mots de France, et où nous sommes chez nous, des hommes s’imaginent que l’on peut faire taire « le doux par-
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1er », circonscrire son légitime domaine, en limiter l'indispensable usage, et dans nos écoles canadiennes-françaises substituer à son étude principale celle d’une langue qui n’offre à nos oreilles que le son d’une âme ou l’écho d’une terre étrangères.
Cela est inouï parce que cela implique un grave contresens psychologique, et une sorte d’égarement de l’esprit; et cela est inouï parce qu’une telle politique ou une telle exigence méconnaissent violemment la conscience que nous avons de notre vie, blessent en son inviolable sanctuaire le sentiment juste de notre dignité nationale.