LES HÔTES DE NOTRE DOUX PARLER
Nos hôtes ! Ce mot est bien français et l'un des plus naturels à notre langue; il a jailli de vive source, du cœur généreux de la race. Une de nos vieilles chansons populaires, que les bonnes gens aiment beaucoup à chanter quand l’amitié les rassemble, déclare que le Canadien, « comme ses pères, est galant et hospitalier ». Ces deux vertus, manifestation exquise de l’âme française, sont nées, en effet, d’un même mouvement de sensibilité cordiale: elles sont inhérentes au tempérament de notre peuple, comme les deux mots qui les expri-
* Teste porté au banquet du Congrès de la Langue française au Canada, le samedi soir, 29 juin 1912, au Château Frontenac, à Québec.
ÉTUDES
ment sont ineffaçables dans notre vocabulaire.
Mais si l’hospitalité est douce en nos mœurs canadiennes, et dans notre vie française, jamais elle n’est plus spontanée, jamais elle n'est plus large, ni plus chaude que lorsqu’elle s’exerce au foyer entre gens de même parenté. Les hôtes, alors, ne sont plus des étrangers qu’il convient d’accueillir avec bienveillance, ce ne sont plus des amis que nous recevons avec cordialité, ce sont des frères à qui nous ouvrons toutes grandes les portes de la maison, et les portes du cœur.
Or, ce soir, ce sont des gens de même parenté que les Canadiens français et les Acadiens reçoivent à leur table. C’est la France qui est venue prendre place au foyer de ses enfants; en ses fils nous la saluons comme une mère; vers cette mère, pour l’étreindre avec filiale piété, depuis huit jours nous tendons tous nos bras; à elle nous ouvrons tous nos cœurs.
Vraiment, il n’y a pas d’hôtes ici, ce soir, puisque nous sommes tous de même langue et de même sang, et que nous formons autour de ces tables une étroite famille; et je ne puis proposer ce toste qu’à la condition de torturer
un peu le sens des mots. Me pardonne la langue de France ! Il lui arrive parfois de souffrir en son vocabulaire des ferventes générosités de la race !
Vous êtes venus, frères lointains, à l'appel de ceux qui organisaient, au foyer de Québec, la fête de notre commun parler. Notre joie n'eût pas été complète, si vous n'aviez pas jeté dans nos concerts la note franche, émue, de l'âme maternelle. Il fallait que la France fût parmi nous, pendant ces jours de rapprochement familial; il fallait qu'elle mît ellemême la main sur nos cœurs pour y sentir battre le rythme harmonieux et caressant des affections fraternelles; il fallait qu'elle entendît elle-même sur nos lèvres le verbe que nos pères ont apporté de la France ancienne dans la France nouvelle, et dont l'écho chaque jour se répète comme un chant de fidélité, depuis l'Acadie, terre d'héroïsme, jusqu'à l'Ouest extrême, terre d'espérance, depuis Québec, la cité qui se souvient, jusqu'à la Nouvelle- Angleterre, le pays qui souffre, jusqu'à la Louisiane, la province qui ne veut pas trahir! . . .
ÉTUDES
Jamais nous ne l'avons mieux éprouvé que pendant ces jours du Congrès, ce qui fait certains peuples frères, c’est sans doute l’âme semblable qui les fait vivre, mais c’est aussi la langue commune qu’ils font chanter sur leurs lèvres. Cette langue n’est, en réalité, que le signe extérieur, identique chez ces peuples, des pensées qui constituent le fond intellectuel, le patrimoine moral de la race; elle n’est que l’expression spontanée de ce qu’il y a de plus intime et de plus inviolable dans leurs consciences: c’est l’instrument forgé par des siècles de joyeux commerce ou de patientes méditations, et dont les notes instinctivement combinées, sont appropriées à l’âme qui y fait passer sa substantielle harmonie. Ce n’est que cela, le parler commun des peuples frères. Mais c’est tout cela. Et si ce sont des aspirations semblables qui importent pour l’unité et pour la fidélité de la race, ces ressemblances supérieures de la vie projettent nécessairement leurs images harmonieuses dans le verbe qui les exprime; aussi est-ce aux lèvres qui parlent, et aux mots qu’elles disent, mieux encore qu’aux regards qui s’illuminent et qui s’échan-
gent, que se reconnaissent d’abord les fils d’un même peuple, depuis longtemps dispersés, mais pour un jour réunis.
Et il fallait que la France vînt elle-même, pendant ces jours de rencontre fraternelle, entendre ici les mêmes syllabes qu’il y a trois siècles elle confiait aux lèvres de nos pères. Il fallait qu’elle vînt écouter, au bord du Saint- Laurent, la mélodie de ce verbe qui est le sien, dont les variantes ne peuvent étonner ses oreilles, puisqu’en ces variantes se retrouve surtout l’accent pittoresque, naïf et gracieux, de ses vieilles provinces. Il fallait qu’elle vînt contempler ce spectacle unique de rameaux fraternels, sortis des vieilles souches de Québec ou de l’Acadie, couvrant comme d’une parure la terre d’Amérique, faisant fleurir, chanter et bruire dans un ciel libre leur riche et inépuisable frondaison.
Et la France est venue.
Elle est venue : et M. le consul général nous a dit, l’autre jour, comment, toute entière, l’ancienne mère patrie s’émeut du spectacle de notre inlassable fidélité. Elle est venue: l’Académie française, la gardienne séculaire de la
langue, a proclamé ici, pour la première fois, un droit de royauté qu'aucun de nous ne lui conteste sur ses possessions d’au-delà des mers. C’est l’impérialisme du verbe qu’elle a fondé à Québec ! Nous nous glorifions d’avoir provoqué cette politique nouvelle et pacifique de Richelieu. Nous avons été heureux d’applaudir l’ambassadeur éloquent, courtois, délicat, le penseur avisé et profond que l’Académie a bien voulu envoyer vers nous. Nul ne pouvait mieux que M. Étienne Lamy nous faire sentir comme la royauté de l’Académie française est constitutionnelle, et qu’il n’y a qu’honneur et profit à recevoir ses lois classiques et sages.
Elle est aujourd’hui chez nous, la France : et c’est un poète de sa bonne terre, c'est le chantre épique des conquêtes de sa langue, qui est venu — M. Gustave Zidler nous permettra de l'espérer — accorder sa lyre aux harmonies encore neuves, parfois un peu rudes, de la vie canadienne.
Les victoires de la langue : M. Zidler les multiplie chaque fois qu’il chante; combien d’autres triomphes de notre doux parler lui
auront appris ces journée laborieuses où il a voulu travailler avec nous, et mêler aux austérités de notre prose le reflet de sa claire poésie.
Elle est chez nous, la France: et c'est un apôtre qui représente ici son inépuisable sacerdoce.
Le prêtre de France ! Quelle formule, messieurs; et quelle grande chose elle signifie! Le prêtre de France ! il se dessine en toute grandeur sur le fond séculaire de l'histoire du peuple. Son geste, qui est le geste de Dieu, symbolise la providentielle mission de la race; sa parole, qui est à la fois le verbe de France et le verbe du Christ, se traduit depuis plus de dix siècles en des formes où ont souvent passé en larges souffles les accents les plus profonds, les plus puissants de l'âme nationale. Le prêtre de France est resté le type du dévouement, de la piété, de la science sacerdotale: et nous saluons en M. l'abbé Thellier de Poncheville, en celui qui représente si dignement parmi nous l'admirable clergé français, l'un des ouvriers les plus aimés, les plus actifs, les plus éloquents de la grande et actuelle restauration.
ÉTUDES
Comme il nous plaît d'associer au nom du fils celui du père : tous deux dignes l’un de l'autre, tous deux incrits au livre d’or de l’action catholique française !
Heureux les pères quand ils se sentent glorieusement revivre en leurs fils ! Heureux les fils quand ils peuvent prendre au cœur de leurs pères la flamme ardente des chrétiens dévouements, dans leurs pensées les leçons qui orientent la vie, sur leurs lèvres l’éloquence qu'ils feront à leur tour retentir comme une harmonie bienfaisante !
Ce bonheur, ce fut celui du fils que Québec a souvent acclamé; ce fut celui du père vénérable, du Français catholique, du président si distingué des Congrès des catholiques du Nord, que nous voyons ce soir parmi nous, vieillard dont le front blanchi s’auréole d’une gloire ancienne où se mêlent déjà les premiers rayons de la gloire plus jeune et grandissante d'un apôtre qui est deux fois le fils de son amour !
Messieurs, c’est pour toutes ces raisons, que vos esprits et vos cœurs ont comprises, c’est parce que la France est ici représentée par ce qui symbolise le mieux l’idéal si élevé de sa
pensée, l’essor conquérant de son génie ; c’est parce que ce soir nous avons à notre table des convives aimés qui sont des frères, qu’à cette heure à la fois tardive et matinale ^ je propose, à mes frères dans le sacerdoce de bénir à l’autel ce matin la France, et à tous ceux qui peuvent encore boire à leurs verres d’y boire à la santé de nos hôtes !
1 Minuit était sonné quand fut prononcé ce toste.