NOTRE LITTÉRATURE EN SERVICE NATIONAL
Il faut être secourable aux lettres canadiennes. Il faut se préoccuper de les développer, de les faire produire, chez nous, la fleur de vie qui doit s’épanouir à la surface de toute civilisation.
Sans doute, la littérature n'est pas toute la vie d'un peuple ; elle n'en est pas le premier besoin, ni non plus le premier bienfait. Pour nous. Canadiens français, à l'heure première de notre histoire, il y eut antérieurement au besoin d’une littérature, le besoin de la vie matérielle, qui est bien le premier de tous, et sur quoi s'appuient ou se fondent tous les autres ; et il y eut, après 1760, le besoin d’une liberté politique égale à nos droits naturels et historiques, liberté sans laquelle ne pouvait subsister l'âme elle-même de notre race.
A notre peuple et à notre histoire, comme au peuple et à l'histoire de France, s’applique cette phrase que prononçait, le 25 novembre 1926, sous la Coupole de l'Académie française, M. Louis Bertrand qui y allait prendre le siège de Maurice Barrés :
« Qu'importe que nous soyons les premiers littérateurs, les premiers artistes du monde, si nous ne sommes pas les Maîtres chez nous ? »
Il fallait aux Canadiens français commencer par être maîtres chez eux ; et la littérature ne pouvait ici s'animer, prendre force, vivre, qu’à la condition d’être l'expression d'un peuple libre, qu'à la condition de faire passer dans ses premières pages, et dans le rythme de ses premières strophes, d’abord sans doute un sentiment d'espérance, puis un hymne, un chant de liberté !
Et ceci nous indique déjà quel fut, quel doit être dans notre histoire le rôle des lettres canadiennes.
Ce rôle est, avant tout, un rôle de service national. Servir : telle doit être la mission de
ÉTUDES
récrivain, et telle la mission d'une littérature.
C’est pourquoi l'écrivain doit rester en contact étroit avec son pays et, si l’on peut dire, exister en fonction de sa race.
L’écrivain qui n’est pas fortement enraciné au sol de son pays, ou dans son histoire, peut bien s’élever vers quelque sommet de l’art, monter vers les étoiles ... ou dans la lune, mais il court risque de n’être qu’un rêveur, un joueur de flûte, ou d’être inutile à sa patrie. Certes, je ne dis pas que seule la littérature patriotique, ou la littérature régionaliste, ou la littérature de terroir, puisse servir la nation à laquelle appartiennent le poète et le prosateur. Non ! la littérature peut chercher son objet plus loin que l’horizon du pays où est né l’écrivain, et plus haut que les choses ou les monuments de son histoire : elle peut aller même jusqu’aux étoiles; elle peut être, elle doit être, au besoin, humaine, c’est-à-dire qu’elle peut alors et doit dépasser toutes frontières, s’étendre à tout ce qui est digne de la pensée et de la destinée de l’homme. Servir l’humanité, n’est-ce pas, et d'une façon supérieure, servir son pays ?
Seulement, alors même que réciivain porte sa pensée sur des sujets supérieurs à tout intérêt national, ou extérieurs à son pays, il ne peut pas, s’il est fortement original et sincèrement lui-même, ne pas mettre sur ces produits de sa pensée la marque de l’esprit national, et ne pas les imprégner des vertus de sa race. Le Cid de Corneille a beau être un sujet exotique de tragédie, il est un chef-d’œuvre français; les Pensées de Pascal ont beau être un sujet d’universelle philosophie, elles sont de telle sorte exprimées et mises en axiomes qu’elles portent le sceau du génie de la France.
Corneille et Pascal étaient l’un de Rouen, l’autre de Clermont-Ferrand, l’un de Normandie, l’autre de l’Auvergne. Tous deux, fortement enracinés au pays natal, tous deux sortis des entrailles de la France, nourris de son sang et de la substance de ses traditions classiques, n’ont pas pu ne pas être tout à la fois humains et français, et écrire des œuvres qui sont et l’honneur du monde et la gloire d’un peuple, parce qu’en ces œuvres resplendissent tout ensemble et le génie de l’homme et le génie d’une race.
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Il reste donc vrai de dire que la littérature pousse ses premières racines, et les plus profondes, dans la terre natale, et dans la vie spirituelle de la nation, et que, quelle que soit la fleur qu’elle produit, fleur d’humanité ou fleur du terroir, cette fleur porte en son éclat un reflet nécessaire de l’esprit qui l’a fait monter dans la lumière.
Je sais bien que chez nous l’on a reproché à nos écrivains de n’avoir pas toujours été assez eux-mêmes, et d’avoir trop souvent démarqué la littérature de France, et que ce reproche, en ce qui concerne surtout nos ouvrages d’imagination, comporte beaucoup de vérité; et que cette vérité constatée prouve soit l’insuffisance encore trop grande de nos moyens, soit une déviation de certaines disciplines intellectuelles.
Mais je sais bien aussi que, malgré ce défaut d’imitation trop livresque dont peu à peu nous nous débarrassons, notre littérature est dans une grande mesure, et dans la plus grande, canadienne. Elle a fatalement obéi à cette loi qui veut qu’une littérature, dans son ensemble, accompagne de ses œuvres et de son art
les développements, les évolutions de la vie d'un peuple, et que son rôle prenne de ce fait une nécessaire valeur historique.
Depuis Étienne Parent qui créa notre journalisme, et depuis Garneau qui écrivit notre première histoire; depuis Crémazie qui composa le poème du Vieux Soldat, depuis Fréchette qui chanta notre héroïque « Légende et depuis Pamphile LeMay qui parfuma des odeurs du terroir ses strophes familières; depuis de Gaspé qui raconta nos Anciens Canadiens et Arthur Buies qui burina ses vives Chroniques; depuis tous ces pionniers de nos lettres jusqu’aux écrivains qui aujourd’hui, dans le domaine de l’histoire, de la poésie, du roman, de la philosophie et de l’éloquence, produisent une œuvre toujours meilleure, notre littérature s’est appliquée aux choses de chez nous, elle s'est alimentée principalement de substance canadienne. Malgré certaines naïves ou trop serviles imitations, elle fut, en somme, et en son fond, une littérature canadienne.
Depuis ses origines jusqu'à nos jours, notre littérature canadienne-françaisc est en service national.