‹ Études et croquis. --Chapitre 14 sur 27 · PATRIE ET PATRIOTISME · texte numérisé non relu

PATRIE ET PATRIOTISME

L’on parle souvent de patrie et de patriotisme, et l'on craint parfois que ces deux mots, trop souvent prononcés, ne s’affaiblissent ou ne s’usent sur nos lèvres. Je ne crois pas à ce danger, si l’on sait mettre toujours dans ces deux vocables le sens vrai qui leur appartient. X

Le patriotisme n’est pas autre chose qu’une piété filiale : une piété qui commence au foyer domestique, qui bientôt le déborde, et s’en va jusqu’au sol et jusqu’à l’âme du pays.

Et c’est une piété que la reconnaissance inspire. Saint Thomas d’Aquin, qui a soumis à sa pensée théologique tous les plus nobles objets de la vie, déclare que nous avons trois grands créanciers : Dieu, nos parents et la patrie. Et si la patrie compte parmi les créan-

ciers dont tout homme est débiteur, c'est qu’elle est douce à ceux qui l’habitent, c’est qu’elle est maternelle et caressante, c’est qu'elle est une personnification de choses sacrées.

On l’a dit bien avant moi : toute patrie est faite d’une âme et d’un corps. Le corps, c’est la terre elle-même : la terre avec ses formes solides et harmonieuses, avec ses prairies, ses montagnes, ses fleuves, avec toute l’architecture gracieuse de ses paysages, et tous ces lieux familiers où s’attachent nos yeux et nos cœurs; la terre bienveillante qui, de l’abondance de son sein, nourrit ses enfants; qui porte comme des fleurs nos berceaux, qui s’ouvre pour recevoir nos tombes, et qui se renouvelle dans la cendre de nos morts.

Toute race épouse en quelque sorte, dans ces relations de tendresse, le sol du pays où elle vit, et c’est de cette union, faite de travail et de fidélité, que résultent pour la race et pour le sol les plus fécondes prospérités. Et il se trouve qu’un jour la race porte dans sa chair et dans son sang quelques choses des générosités, des ardeurs, des vertus du sol; elle porte jusque dans ses yeux des reflets de sa grâce et de sa beauté.

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C’est pourquoi, nous, Canadiens français, qui depuis trois cents ans habitons un pays aux immenses étendues et au sol prodigue, nous avons en nous-mêmes quelque chose de ses exubérances; nous avons sur cette terre robuste fortifié les muscles et l’âme de la race; nous avons mesuré toujours sur des horizons infinis et splendides notre activité, notre vocation, notre idéal. Et cette activité, cette vocation, cet idéal, aussi larges que les horizons de la patrie, jamais nous ne pourrons les contenir, les enfermer dans les frontières étroites d’une province !

Mais autant et plus que la terre de la patrie, son âme doit nous être chère, et se reconnaître dans la nôtre. Or, l’âme de la patrie, elle est faite des multiples choses qui forment l’ensemble de la vie historique et des habitudes morales du peuple qui l’habite; elle est faite des vicissitudes de sa destinée, de ses actions belles ou douloureuses, de ses luttes, de ses épreuves, de ses joies et de ses douleurs; elle est faite des rêves communs qui ont enchanté l’esprit des aïeux, et des aspirations nouvelles qui entraînent les jeunes générations vers l’avenir;

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elle est faite de pensées et de sentiments, de choses immatérielles et impalpables, mais aussi, je m’empresse de l'ajouter, de ces choses très réelles et tangibles, petites au grandes, plus souvent petites, dont l’ensemble constitue le dépôt sacré des traditions.

Les traditions nationales, voilà l’élément le plus précieux peut-être de l’âme et de la patrie; et c’est de cette portion de l’âme de la patrie qu’il faut souvent parler.

Le culte des traditions est l’une des formes les plus fragiles de notre religion patriotique. Toute race est emportée dans un mouvement perpétuel qui l’éloigne sans cesse de son passé, et sans cesse lui offre les nouveautés, les caprices changeants de la mode ou de la fortune. Et il faut constamment, contre ces nouveautés, contre les engouements irréfléchis de l’heure présente réagir et lutter. Autrement l'on verrait bientôt changer l’âme de la patrie; nous deviendrions trop différents de nos pères; il y aurait discontinuité dans la vie nationale; nous serions bientôt installés sur

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les terres et sur les tombeaux de nos ancêtres comme des étrangers ignorants de leurs mœurs et de leurs vertus.

Et c'est pourquoi l'oubli ou le mépris des traditions est toujours une faute, une trahison de la race.

Or, le culte des traditions, nous l'avons, nous. Canadiens français; mais nous l'avions peut-être plus fervent autrefois qu'aujourd'hui. Nous sommes trop débordés par les influences étrangères, anglaises, américaines, européennes, pour que nous n'ayons pas perdu, à ce contact de mœurs cosmopolites, bien des choses, coutumes, goûts, habitudes religieuses ou profanes, qui faisaient partie intégrante de notre vie canadienne. Et c'est pour cela qu'il sera toujours utile de rappeler aux Canadiens exposés à perdre des traditions précieuses, le devoir d'y rester fidèles.

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