VERTUS ET TRADITIONS ' DE NOTRE RACE
Nos traditions nous viennent de nos vertus. Elles en sont le produit nécessaire et souvent fragile.
Les traditions ne se forment pas au hasard de la fantaisie populaire. Elles sont déterminées par les instincts et les qualités de la race. Elles poussent comme des fleurs familières sur le fond permanent de la conscience du peuple. Et les peuples ont donc les traditions qu'ils méritent.
Si nous avons de belles et glorieuses traditions, si notre âme a pu se transposer en des habitudes de vie à la fois nobles, pittoresques et joyeuses, c'est qu'elle porte en elle-même de hautes vertus, c'est qu'elle est faite, elle aussi, de rares qualités spirituelles; c'est qu'elle est
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toute pleine de pensées élevées, de charité ardente, de gaieté claire, de franche et belle humeur. Très apte aux relations sociales, elle sait les faire servir à l'agrément de la vie. Et elle jette pour cela, sur tous ses plaisirs, et sur toutes les choses qu’elle touche, les mots alertes, sonores, savoureux ou piquants de son délectable parler.
Il faut donc bien conserver notre joie, notre esprit, nos vertus et notre langue : c’est par tout cela que nous ferons survivre nos traditions.
Traditions aimables du foyer, traditions charmantes, naïves ou sublimes, de la vie close, intime et familiale: traditions plus larges de l’amitié, qui débordent le foyer, qui groupent de multiples sympathies, et lient d'une chaîne gracieuse les âmes prochaines: elles sont toutes le trésor précieux de notre vie sociale. Ces traditions, fleurs exquises de notre tempérament français, il faut avoir soin de les cultiver et de les perpétuer : elles sont aujourd’hui menacées par tant d’influences étrangères qui nous pénètrent: elle sont mises en si grand péril par tout le cosmopolitisme de notre vie contemporaine.
Il y a aussi, chez nous, les grandes et austères traditions de la vie historique et nationale : les traditions profondes qui nous ont faits, comme peuple, ce que nous sommes aujourd'hui. Traditions de labeur opiniâtre, de ténacité dans l’épreuve, de persévérance dans les desseins, de courage invincible à accomplir toujours nos destinées. C’est par ces traditions de volonté forte que nous avons colonisé, défendu, labouré, peuplé ce pays; c’est par elles que nous avons été partout des pionniers, et que nous avons tracé sur ce continent tous les chemins de peine et de gloire où s’en va notre race.
Prenons garde de laisser s’amoindrir de telles vertus, de laisser s’énerver de telles habitudes austères et laborieuses.
Dans tous les domaines, dans ceux-là surtout de la vie économique et de la vie intellectuelle, soyons des ouvriers diligents, appliqués à augmenter sans cesse notre avoir, et à faire rayonner notre génie. Les succès solides, ceux de la richesse comme ceux de la pensée, coûtent de pénibles efforts. Issus d’un peuple qui n’a pu survivre que par le bienfait du plus
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héroïque effort, n’allons pas trop à la recherche des fortunes faciles et fragiles. Partout où nous sommes, dans la Province de Québec ou ailleurs, soyons des travailleurs appliqués, capables d’initiatives clairvoyantes, de progrès constants et nécessaires.
Dans l’ordre intellectuel nous n’avons pas encore de tradition assez longue ni assez ferme de haute et patiente culture. Nous sommes encore coupables de paresse de l’esprit: et nous nous complaisons trop souvent dans de faciles médiocrités. Et nous ne souffrons pas assez qu’on nous reproche notre infériorité. Nos susceptibilités nationales sont sur ce point trop vives et trop jalouses: elles s’accroissent chez beaucoup des nôtres de l’ignorance où ils sont de ce que peut être la véritable supériorité.
Ce sont les conditions pénibles où nous avons vécu notre histoire, qui nous ont empêchés, dans une grande mesure, de produire assez les œuvres de l’art et de la pensée. Mais l’effort
intellectuel, le grand effort de l’esprit, est une tradition de notre race, et nous nous devons à nous-mêmes de le reprendre au Canada et de l’appliquer à l’illustration de notre vie nationale.
Nos collèges classiques peuvent, en cet ordre de choses, rendre les plus précieux services. C’est chez eux, et sous la direction de leurs maîtres, que se forme l’élite de notre race. Ils jouissent d’une sorte de monopole qui leur crée les plus graves obligations. Ils ont longtemps été empêchés de faire assez bien leur œuvre : faute de ressources et faute d’un personnel suffisamment préparé à l’œuvre difficile de la formation intellectuelle. Ce n’est pas la volonté des hommes qu’il faut ici accuser; ce sont les conditions de fortune de nos maisons d’enseignement secondaire qui retardèrent leurs désirables progrès.
Mais il faut, aujourd’hui que notre vie nationale s’agrandit de toutes façons, que nos éducateurs soient préoccupés d’une plus haute culture personnelle, et que nos collèges deviennent des foyers de plus vive lumière. Il faut que par l’exemple et le travail des maîtres, il
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se forme, dans ces maisons et dans notre pays, une atmosphère propice à de plus féconds labeurs de l’esprit. La jeunesse a besoin de cette atmosphère pour s’appliquer à sa formation, pour se hausser au-dessus de la médiocrité, et pour échapper à tant d’influences utilitaires qui veulent abattre son élan.
La création, il y a quelques années, d’une École Normale Supérieure à Québec, favorise désormais une meilleure préparation de nos professeurs de l’enseignement secondaire. Cette création fut assurément, dans ces derniers temps, l’une des entreprises les plus opportunes et les plus louables de l’Université Laval.
D’ailleurs, nos universités canadiennesfrançaises, elles-mêmes si longtemps et encore si mal pourvues de ressources, ne demandent qu’à collaborer au grand travail de restauraration et d’élévation de notre vie intellectuelle. Elles y collaboreront avec plus d’efficacité le jour où, comme leurs sœurs les universités américaines, elles trouveront dans la générosité plus grande des fortunes privées, des concours indispensables.
Dans Tordre économique, on nous accuse d’avoir été un peu lents à organiser l’industrie et à nous établir solidement dans les affaires. Nous avons consenti trop longtemps à aller chercher ailleurs ce que nous aurions dû produire chez nous. Nous n’avions pas la fortune, et il fallut compter avec le temps pour faire la conquête des ressources naturelles de notre province, ou pour en établir une fructueuse exploitation. En attendant, nous restions un peuple d’agriculteurs : ce qui est encore la façon la plus certaine de rester les maîtres du sol.
Il est possible que, dans les luttes ardentes de la vie économique, nous ayons parfois manqué de flair et de hardiesse. On nous a opposés aux Anglo-Canadiens, et on nous a reproché d’être, par tradition, trop idéalistes. De grâce, ne laissons pas s’accréditer la légende que, étant Français, nous sommes impropres aux affaires.
Nous sommes assurément les fils d’une civilisation qui a toujours placé la richesse spirituelle au-dessus des fortunes commerciales, et qui a porté aussi haut que possible
le regard et les pensées de Tâme humaine. Notre esprit est latin, et la France dont nous nous réclamons est idéaliste : c’est entendu. Mais depuis quand l’idéalisme d’une race lui est-il un obstacle à ses progrès matériels ? Souvenez-vous d’Athènes au temps de sa splendeur artistique, qui n’avait alors d’égale que la prospérité de la république. Depuis quand est-ce une infériorité pour l’action économique que de vouloir superposer toujours à la vie matérielle les travaux et les joies d’une vie supérieure ? Depuis quand est-ce une infériorité que de pouvoir jeter sur les réalités moins nobles qui nous entourent, la poésie et les clartés d’un grand idéal ? L’idéalisme n’est-il pas, au contraire, la plus irrésistible des forces, et ne l’a-t-on pas vu travailler toujours avec autant d’efficacité pratique que les plus pesantes énergies ? N’a-t-on pas vu la France idéaliste, brusquement arrachée à son rêve pacifique, improviser plus prestement que certain voisin réaliste, et qui se croyait plus pratique, la plus merveilleuse des résistances, se jeter avec entrain et méthode dans l'action la plus précise et la plus vigoureuse ?
Et ne l’a-t-on pas vue renouveler ainsi, en les agrandissant, les gestes les plus glorieux de son histoire ?
Et la France idéaliste n’a-t-elle pas toujours été l’une des nations les plus laborieuses et les plus riches du monde ?
Soyons donc, à sa manière, un peuple idéaliste et restons ce que, depuis toujours, nous sommes par atavisme et par tradition. Dans l’Amérique utilitaire, ne perdons pas de vue l’étoile qui appelle en haut le regard de tous les travailleurs, mais soyons capables aussi, toujours, des plus pratiques prospérités.
C’est assurément à notre idéalisme que nous devons d’avoir été sur ce continent un peuple d’apôtres. Et quelle tradition précieuse que celle de notre apostolat ! Apôtres de la foi et de la plus haute civilisation, apôtres de la pensée chrétienne et de la pensée française, apôtres des plus nécessaires et des plus loyales vertus civiques : nous avons été tout cela à toutes les périodes de notre histoire; et cela
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devrait bien nous être un titre indiscutable au respect de toutes les races qui sont venues ici après nous, et qui ont bénéficié de nos premiers labeurs. C’est dans les sacrifices de l’apostolat que nous avons construit, pour eux comme pour nous, les bases solides, les assises de la patrie. Et depuis, ce que nous avons jeté d’idées, de vertus, de paroles et d’actes dans la vie commune de la nation, nous ne l’avons voulu mettre que pour faire cette nation plus noble et la patrie plus belle.
C’est pourquoi, notre apostolat fut toujours un ministère de charité. La charité affectueuse et tolérante, douce et familiale : c’est la fine fleur des vertus françaises. Combien nécessaire elle fut toujours chez nous! Dans ce pays composite, où les âmes sont parfois si disparates, il faut entre toutes les races la charité suave et conquérante. Elle seule peut faire régner la justice. Et ce sera la gloire de la Province française de Québec, où se rencontrent, comme en toutes les autres provinces, des populations d’origines différentes, d’avoir toujours montré à tous les peuples de ce pays, dans ses institutions comme dans ses lois, l’image sainte de la fraternité.
Gardons en nos âmes sensibles et justes cette tradition généreuse de la charité. Notre verbe, dont les syllabes sont faites de tendresse, n’est jamais lui-même plus doux, ni plus persuasif, ni plus victorieux, que lorsqu'il annonce la charité. Ne nous lassons pas de faire retentir par tout le Canada cette nécessaire harmonie.
Ainsi toutes nos traditions, les petites et les grandes, les graves et les pittoresques, celles du foyer et celles de la vie publique, celles de la charité et celles de la justice, tout en nous conservant fidèles à nous-mêmes, seront pour tous nos concitoyens des autres provinces, l’exemple des plus bienfaisantes vertus sociales. Elles nous permettront de réaliser toujours de mieux en mieux, malgré tant d’obstacles et d’efforts contraires, l’idéal nécessaire vers lequel toujours nous voulons tendre: la fortune prospère, la noblesse et l’unité de la Patrie.