DANS < JEAN RIVARD
Toute âme qui vit et qui se traduit par des actes, crée autour d'elle un ensemble de décors, de mœurs, d'habitudes, qui lui font le milieu le plus adapté à ses besoins et à ses tendances. Gérin-Lajoie ne pouvait donc, dans Jean Rivard, animer ses personnages, leur donner une âme canadienne, sans faire en même temps le tableau plus ou moins complet, et plus ou moins coloré des mœurs de ce pays. Certes, il n'y a pas insisté outre mesure; souvent même il n’y a pas donné aux scènes de vie canadienne, qui se déroulent au fur et à mesure du récit, toute l'ampleur, toute l’intensité que l'on eût souhaité; mais il est intéressant, toutefois, de rechercher à travers son livre quelques esquisses
de cette vie forestière et rurale où il a situé ses personnages.
C'est vers la forêt qu’il dirige Jean Rivard. Il ne pouvait donc ne pas décrire l’habitation primitive du colon qui n’a pas encore bâti son logis, et qui se réfugie chaque soir, comme font encore nos bûcherons, sous le toit plat des cabanes que les forestiers appellent des « camps ».
« Ces habitations primitives de la forêt sont construites au moyen de pièces de bois superposées et enchevêtrées l’une dans l’autre aux deux extrémités. Le toit qui est plat est pareillement formé de pièces de bois placées de manière à empêcher la neige et la pluie de pénétrer à l’intérieur. L’habitation forme généralement une espèce de carré d’un extérieur fort grossier, qui n’appartient à aucun style connu d’architecture, et n’est pas même toujours confortable à l’intérieur, mais qui cependant offre au défricheur un abri temporaire contre les intempéries des saisons. A quelquesunes de ces cabanes, la lumière vient par des fenêtres pratiquées dans les côtés, à d’autres elle ne vient que par la porte. La fumée du
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poêle doit tant bien que mal sortir par un trou pratiqué dans le toit.
Tel fut, pendant près de deux ans, le palais qu’habita Jean Rivard. La seule vision de cette cabane, de ce « camp » suffit pour situer le lecteur en plein bois. Mais la description toute simple et un peu fruste qu’en fait Gérin- Lajoie doit être rapprochée d’une autre, où l’auteur a voulu, cette fois, nous faire pénétrer dans l’intérieur d’une de ces maisons comme l’on en voit partout dans nos paroisses nouvelles, et aussi dans quelques-unes de nos vieilles campagnes. Il s'agit de la maison que Jean Rivard fit construire lorsqu’après deux années de travail, il songea à se loger convenablement, à s’arranger un petit nid où il inviterait Louise à venir partager sa vie.
Cette maison est située dans une « éclaircie » de forêt, parsemée encore de souches noirâtres, sur une colline où elle fait briller sa blancheur et sa propreté. Elle est meublée simplement, économiquement, mais tout y est si bien rangé, si propre, si clair, qu’on reçoit en y entrant.
^ Jean Rivard, I, 27-28.
comme un reflet du bonheur de ceux qui l’habitent. Douze chaises de bois et une couple de fauteuils ont remplacé les bancs grossiers de la cabane primitive; une table de bois de pin, d'une certaine élégance, recouverte d’une toile cirée, sert de table à dîner; le lit large et moelleux apporté par Louise a remplacé le grabat des deux années précédentes; quelques lisières de tapis de catalogne, fabriquées à Grandpré par Louise Routier elle-même, couvrent le plancher de la chambre de compagnie. C’est aussi dans cette dernière chambre que se trouve le buffet ou l’armoire contenant le linge du ménage.
« La chambre à coucher des jeunes époux ne se distingue par aucun meuble ou ornement superflu. À part le lit et l’armoire de Louise, une couple de chaises et le miroir indispensable, on n’y voit qu’un petit bénitier et un crucifix en bois peint suspendus à la tête du lit, et un cadre modeste représentant la sainte Vierge et l’enfant Jésus.
« Dans la salle à dîner, à part les chaises, la table et le garde-manger, on ne voit qu’une pendule qui peut avoir coûté de cinq à dix
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chelins, et la croix de tempérance, accolées sur la cloison.
Quiconque a vécu à la campagne reconnaît à cette description la véritable maison canadienne, celle que n'a pas déformée le luxe américain, et que décrivait d’une façon plus précise encore, dans sa légende du Tableau de la Rivière-Ouelle,^ l’abbé Raymond Casgrain. C’est dans cette maison qu’ont vécu nos grands-pères, et c’est là qu’ils ont fondé les traditions de vie familiale qui sont l’honneur et la force de notre race. Gérin-Lajoie a souvent appuyé sur ces naturels ornements de la maison canadienne, que sont les vertus simples et cordiales de la vie domestique. Nos pères étaient de bien braves gens. Ils songeaient moins à faire fortune qu’à créer du bonheur autour d’eux; et ils estimaient que l’on est assez heureux quand on a établi sa maison dans la joie des mœurs honnêtes et chrétiennes. Aussi la plus précieuse dot que le père Routier pouvait donner à sa fille consistait, pour
* Jean Rivard. II. 5-6.
* Voir Œuvres Complètes de l’abbé Casgrain, I, 23-26.
parler comme Molière, dans un grand fond de vertu. ^ Cela n’eût pas satisfait Harpagon, mais Jean Rivard savait s’en contenter et s’en réjouir.
Cependant, nos pères avaient quelquefois le plaisir bruyant. Certains événements de la vie domestique réunissaient sous un même toit tous les voisins, et l’on s’y amusait résolument, Gérin-Lajoie n’a guère qu’indiqué la joyeuse veillée de Yépluchette de blé d’inde, qui se terminait infailliblement par la danse. On regrette qu’il n’ait pas marqué de traits plus caractéristiques ce détail des mœurs d’autrefois; il a seulement souligné l’inévitable cérémonie de l’épi de blé d’inde rouge, présenté à Louise Routier par le rival galant de Jean Rivard.
En revanche, notre austère romancier s’est plu à raconter la noce que l’on fit à Grandpré le jour où Jean Rivard s’unit à Louise. C’est d’abord une procession d’environ quarante calèches, « traînées chacune par un cheval frin-
* Jean Rivard, I, 195.
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gant, brillamment enharnaché, » qui se dirige de la maison des Routier à l’église. « Dans la première, on voyait la mariée vêtue de blanc, accompagnée de son père dans la deuxième avaient pris place le garçon et la fille d’honneur; et « dans la dernière calèche se trouvait, vêtu de noir, le marié accompagné d’un oncle qui lui servait de père. » Inutile d’ajouter que tout le long de la route, l’on voyait « les femmes et les enfants se précipiter vers les portes et les fenêtres des maisons, en s’écriant: voilà la noce ! . . . >
Après le mariage, « les deux fiancés, devenus mari et femme, montèrent dans la même voiture, et prirent les devants, leurs pères respectifs occupant cette fois la calèche de derrière »...
« De retour chez Monsieur Routier, — car c’est là que devait se passer le premier jour des noces, — le jeune couple dut, suivant l’usage, embrasser l’un après l’autre tous les invités de la noce, à commencer par les pères, mères, frères, sœurs, et autres proches parents. Près de deux cents baisers furent ainsi dépensés dans l’espace de quelques minutes, au milieu
des rires, des éclats de voix, et d’un mouve- ' ment général »...
La longue table du festin fut dressée dans la grande chambre de compagnie. « Elle était littéralement chargée de mets de toutes sortes, surtout de viandes, dont les pièces énormes, d’un aspect appétissant, faisaient venir l’eau à la bouche et flamboyer les yeux des convives »...
« Parmi les hommes, quelques-uns regrettèrent, sans oser toutefois s’en plaindre tout haut, l’absence de spiritueux . . . Mais depuis quelques années, grâce aux prédications de quelques prêtres zélés, des sociétés de tempérance s’étaient établies dans toutes les villes et provinces du Bas-Canada; et durant les chaleurs de l’été, le sirop de vinaigre, la petite bière d’épinette, et dans quelques maisons, le vin de gadelle remplaçaient invariablement les liqueurs fortes du « bon vieux temps »...
« Plusieurs des invités renommés pour leurs belles voix chantèrent pendant le repas diverses chansons populaires, chansons d’amour, chansons à boire, chansons comiques, etc., auxquelles toute l’assistance répondait en chœur.
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« Vive la Canadienne » n'y fut pas oubliée, non plus que « la Claire Fontaine » et nos autres chants nationaux.
« Les premiers violons de la paroisse avaient été retenus d’avance, et les danses commencèrent de bonne heure dans l’après-midi. Le bal fut ouvert par le marié et la mariée, et par le garçon et la fille d’honneur, qui dansèrent un reel à quatre; vinrent ensuite des cotillons, des gigues, des galopades, des menuets, des danses rondes, et nombre d’autres danses dont les noms sont à peine connus aujourd’hui . . . quoiqu’elles soient de beaucoup plus intéressantes, au dire de certains connaisseurs, que la plupart des danses maintenant à la mode dans les salons canadiens ...»
Pierre Gagnon, le compagnon rude et franc de Jean Rivard, son auxiliaire vaillant dans la forêt de Bristol, prit part aux danses et aux chansons. « Il réussit même, dans le cours de la soirée, à faire faire, au son de sa bombarde, quelques pas à sa gentille Dulcinée, au grand amusement de toute la réunion. »
Cette page où la simplicité de bon aloi le dispute à la vérité des détails, est une des plus pittoresques qu’ait écrites Gérin-Lajoie, l’une
de celles où il donne davantage au lecteur l'impression, le sentiment de la vie et des mœurs canadiennes. La corvée, qu’il raconte en un autre endroit de son livre, le jour où Jean Rivard voulut « lever » la maison qui devait remplacer son camp, nous fait voir que si nos pères savaient s’associer pour la joie des fêtes de famille, ils savaient aussi se grouper, s’unir pour les devoirs de la charité sociale. D'ailleurs, la corvée canadienne ne va pas non plus sans ses plaisirs sonores et réconfortants. Les cris, les chants des travailleurs se mêlent aux bruits du marteau, de la scie et de l’égoïne. Et quand, au soir de la journée, on eut planté le bouquet sur le faîte de la maison nouvelle, quand on eut fait honneur à la soupe aux tourtes et aux petits pois qu'avait préparés la mère Guilmette, et que l’on eut épuisé les beaux vaisseaux de lait caillé tout couverts de crème et de sucre d’érable que l’on servit comme dessert aux travaillants, « les jeunes gens s’amusèrent à tirer à poudre sur le bouquet de la bâtisse, et Pierre Gagnon chanta son répertoire de chansons.
® Jtan Rivard, I, 180-183, passim.
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Il est un autre incident, et nous pourrions écrire une autre fête de la vie canadienne, que Gérin-Lajoie ne pouvait se dispenser, dans ce roman du colon, de décrire minutieusement et longuement : c'est la première brassée de sucre.
Le chapitre qu'il a consacré à la sucrerie * nous transporte en pleine forêt, nous fait vraiment courir les érables dans la gaie compagnie de Jean Rivard et de Pierre Gagnon, et nous initie à tous les détails de la cuisson du sucre. Depuis les goudrelles de bois que fixaient autrefois les sucriers au-dessous de l'entaille, et les casseaux qui recevaient goutte à goutte l'eau d'érable, jusqu'à la micouenne que l'on plonge dans le liquide doré, nous revoyons un à un tous les instruments qui servent à l'industrie du sucre d'érable. Nous assistons aussi à toutes les phases de la cuisson; des saveurs de trempette nous reviennent au palais ou à la mémoire; dans la chaudière qui continue à bouillir nous voyons s'épaissir l'eau, puis se gonfler le sirop qui
* Jtan Rivard, I, 56-64.
ressemble au miel; sur un lit de neige nous versons une couche de ce sirop devenu plus solide, et nous savourons, pendant que Pierre Gagnon chante à tue-tête, la vraie tire canadienne. Nous sommes même presque trop absorbés, retenus par ce repas des dieux, et c’est à peine si nous nous apercevons que la sève a continué de se transformer, qu’elle s’est réduite maintenant en solides granulations. Heureusement que Pierre Gagnon, qui veille, annonce lui-même par un hourra qui retentit dans toute la forêt, que la première brassée de sucre fabriquée au canton de Bristol est cuite ! Aussitôt on enlève du brasier la chaudière que l’on dépose sur des branches de sapin; on l’y laisse refroidir lentement pendant que l’on agite encore, avec une mouvette de bois, le sucre en grain qui achève de se former. C’est dans des moules préparés d'avance que l’on transvase le sucre, et Jean Rivard n’a pas oublié, entre tous ces moules de formes variées, de remplir avec soin un « cœur » qui sera pour Louise le plus savoureux témoignage de sa fidélité.
Mais si nos mœurs de la vie privée peuvent fournir à l’écrivain des sujets multiples, et des thèmes sur lesquels il peut sans fin broder les variations de nos agréments, de nos joies domestiques, il ne manque pas dans notre vie publique de scènes originales, d’habitudes louables ou mauvaises qu’un romancier peut exploiter à loisir. Et l’on sait comme Jean Rivard fut appelé, par des circonstances qu’il n’a pu éviter, à se mêler à la vie municipale et politique de sa paroisse. Gérin-Lajoie ne pouvait donc, en suivant sur ces terrains nouveaux son personnage, ne pas créer des situations où s’affirmeraient quelques-unes des vertus, et quelques-uns des travers de notre vie sociale.
Tout le roman de Jean Rivard est plein des qualités incontestables, des vertus que nous portons dans la vie publique, et par exemple, de cet esprit de fraternité que Gérin-Lajoie s’est plu à louer souvent chez nos compatriotes. Mais à côté de cette charité sociale qui est un héritage que notre race transmet à ses fils, il y a ce besoin malicieux que l’on éprouve de heurter sa volonté à la volonté d’autrui, et
quand il s’agit de la vie municipale ou politique, de faire de l'opposition quand même, pour le plaisir — très normand celui-là — de n’être pas de l’avis des autres. C’est dans le personnage de Gendreau-le-Plaideux que Jean Rivard a incarné ce travers: et l’homme qui, en quittant la paroisse où il était conseiller municipal, refusait de démissionner, et avertissait ses collègues que pendant son absence il devait être considéré comme opposé à toutes les mesures que l’on proposerait, méritait bien de jouer ici le rôle de la chicane.
Mais il est rare que ces héros de discorde ne rencontrent pas un jour quelque adversaire qui les frotte d’importance. Et c’est bien ce qui arriva à Gendreau-le-Plaideux, quand on discuta à l’assemblée des commissaires l’opportunité d’imposer une taxe scolaire. Gendreau avait sorti toute sa rhétorique d’avocat de village: « On veut vous taxer, on veut vous ruiner à tout jamais pour le seul plaisir de faire vivre des maîtres d’écoles: à bas les taxes, à bas les gens qui veulent vivre aux dépens du peuple, à bas les traîtres ...» et il allait continuer sur ce ton quand survint Pierre Gagnon qui le
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saisit par les épaules et lui cria dans les oreilles: « Ferme ta margoulette, vieux grognard ! » Ce geste éloquent, et les deux poings de Pierre Gagnon qui restaient fermés terminèrent, sans réplique, la harangue de Gendreau-le-Plaideux/
Les querelles municipales sont, d'ailleurs, bien dépassées par les violences de nos mœurs électorales. Gérin-Lajoie, qui détestait franchement certaines habitudes de notre vie politique, et tout ce qu'elles comportent d'étroitesse d’esprit, et de jalousies mesquines, a plus d’une fois insisté sur ces graves défauts du peuple canadien. Il a tout particulièrement regretté que nos jeunes gens, nos jeunes étudiants aient l'imprudence de se mêler si tôt aux luttes électorales, de monter sans préparation suffisante sur les hustings, pour n'y porter guère que les ressources d'une éloquence creuse, grossière ou sophistique. Gustave Charmenil raconte un jour à Jean Rivard ses exploits.® Comme beaucoup d’étudiants.
^ Jean Rivard, II, 132.-133.
® Jean Rivard, II, 60-62.
il profitait du temps des élections pour tâcher de faire quelques piastres qui étaient la récompense d'un verbiage inappréciable.
« Juchés sur un escabeau, sur une chaise, sur une voiture, sur n’importe quoi, à la porte d’une église, au coin d’une rue, dans une salle publique ou dans un cabaret, nous haranguons de toute la force de nos poumons, les libres et indépendants électeurs. Nous parlons avec force, car, dans ces circonstances, il importe plus, comme dit Voltaire, de frapper fort que de frapper juste. Nous passons en revue toutes les affaires du pays, et tu comprends que nous ne ménageons pas nos adversaires: nous leur mettons sur le dos tous les malheurs publics, depuis le désordre des finances jusqu’aux mauvaises récoltes. Quand nous nous sommes bien étrillés, que nous avons épuisé les uns à l’égard des autres les épithètes de chenapans, de traîtres, voleurs, brigands, et mille autres gracieusetés pareilles, et que les électeurs ont paru nous comprendre, nous nous retirons satisfaits ... Ce qu’il y a de désagréable dans le métier, c’est qu'il prend quelquefois envie à ces messieurs de nous
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empêcher de parler, et qu’ils se mettent à crier, d’une voix qu’aurait enviée le fameux Stentor de la mythologie : « il parlera; non, il ne parlera pas: il parlera; non, il ne parlera pas», et que nous sommes là plantés en face de cet aimable auditoire, n’apercevant que des bouches ouvertes jusqu’aux oreilles et des bras qui se démènent en tous sens. Nous recommençons la même phrase cinquante fois sans pouvoir la finir : bien heureux encore si, pour ne pas nous faire écharper, nous ne sommes pas obligés de prendre la poudre d’escampette ...»
Gustave Charmenil se dégoûte vite de ce métier méprisable, où l’on se moque de la sincérité, et du devoir social ; et Gérin-Lajoie, pour en dégoûter ses lecteurs, leur propose, dans la personne de Jean Rivard, l’idéal d’un candidat honnête, qui ne compte, pour gagner le vote des libres et indépendants électeurs, ni sur les hâbleurs de tréteaux, ni sur le whisky, ni sur l’argent, ni sur les cadeaux, ni sur les promesses d’emploi public ; et il fait voir comment cette honnêteté, ce désintéressement finit toujours par être compris des foules, puis-
que Jean Rivard fut élu par une immense majorité.
La votation, il est vrai, n'en fut pas moins très accidentée et mouvementée. On était à l’époque des grandes violences électorales. Des fiers-à-bras, très zélés pour l'adversaire de Jean Rivard, étaient descendus à Rivardville, pour s'y emparer du poil, et empêcher de voter les amis du candidat des honnêtes gens. La foule se rassembla. « On entendit des cris, des menaces. Un électeur, suivi de plusieurs autres, voulut s’approcher du poil ; les fiersà-bras les repoussèrent ; il insista en menaçant : on le repoussa de nouveau, en se moquant de lui. Il se fâcha alors, et d’un coup de poing, vigoureusement appliqué, étendit par terre l’un des fiers-à-bras qui s’opposaient à son passage. Ce fut le signal d’une mêlée générale. Deux ou trois cents hommes en vinrent aux prises et se déchiraient à belles dents. Les candidats eurent beau intervenir, leurs remontrances se perdirent dans le bruit de la mêlée. Cette lutte ne dura pas moins de dix minutes, et il devenait difficile de dire comment elle se terminerait, lorsqu’on aperçut
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le chef des fiers-à-bras étrangers tomber tout à coup, renversé par un des partisans de Jean Rivard. L'individu qui l'avait ainsi repoussé continua de frapper de droite et de gauche ; chaque coup de poing qu’il assénait retentissait comme un coup de massue ; en moins de rien, une vingtaine d'hommes étaient étendus par terre, et le reste des fiers-à-bras crut plus prudent de déguerpir . . L’Hercule qui les avait mis en fuite n’était autre que Pierre Gagnon.
Les scènes de la vie religieuse contrastent étrangement dans notre vie publique, et dans le roman de Jean Rivard, avec celles de la vie électorale. Celles-ci sont tapageuses et toutes pleines des divisions qu’engendre la politique; celles-là sont plutôt recueillies, et elles témoignent de l'union étroite qu’établissent entre les hommes une foi commune, et une active charité. Dans notre Province de Québec, où la foi des croyants est vive, où les vertus sont encore fortes, rien n’est beau comme les spectacles de la vie religieuse paroissiale ! et rien
• Jean Rivard, II, 151-152.
n'est au même degré salutaire et réconfortant ! Les dimanches à l’église sont les plus beaux jours de l’année, et ils laissent dans la mémoire des souvenirs qui ne s’effacent pas.
Comme Jean Rivard, exilé dans sa forêt de Bristol, y songeait souvent à ces cérémonies dominicales dont il fut longtemps privé ! Pendant les longs jours du dimanche, où il s’enfermait avec Pierre Gagnon dans sa rustique cabane, il reconstituait dans sa pensée les scènes si touchantes, et aussi celles-là, si joyeuses, qui à Grandpré avaient frappé son imagination d’enfant. « Il voyait la vaste nef de l’église remplie de toute la population de la paroisse, hommes, femmes, enfants, qu’il pouvait nommer tous ; il voyait dans le sanctuaire les chantres, les jeunes enfants de chœur, avec leurs surplis blancs comme la neige, puis, au milieu de l’autel, le prêtre offrant le sacrifice ; il le suivait dans la chaire où il entendait la publication des bans, le prône et le sermon ; puis au sortir de l’église, il se retrouvait au milieu de toute cette population unie comme une seule et grande famille, au milieu d’amis se serrant la main et, tout en allumant leurs
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pipes, s’enquérant de la santé des absents. Il lui semblait entendre le carillon des cloches sonnant le Sanctus ou l'Angélus, et, après la messe, le son argentin des clochettes suspendues au poitrail des centaines de chevaux qui reprenaient gaiement le chemin de la demeure.
Aussi ce fut une grande joie pour lui-même et pour Pierre Gagnon, quand, au jour de Pâques, ils s’en allèrent tous deux faire leurs dévotions à la plus proche paroisse. « Parlezmoi de ça, s’écrie Pierre Gagnon en sortant de l’église, ça fait du bien des dimanches comme ça. Tonnerre d’un nom ! ça me faisait penser à Grandpré. Sais-tu une chose, Lachance ? C’est que ça me faisait si drôlement en dedans que j’ai quasiment braillé !... Et moi étou, dit Lachance. »
Gérin-Lajoie a longuement décrit dans la deuxième partie de son roman, la vie religieuse de Rivardville, et il y a très largement indiqué la place qu’occupe le prêtre dans la paroisse canadienne. Jean Rivard y était, d’ailleurs, le
Jean Rivard, I, 54.
Il Jean Rivard, I, 160.
bras droit du curé ; il y fut marguillcr, et plus d’une fois il fit avec l'abbé Doucet, à l'occasion du jour de l'an, la visite pastorale et la quête de l’Enfant Jésus.
« Quelle touchante coutume, écrit Gérin- Lajoie, que cette quête de l’Enfant Jésus ! C'est la visite annuelle du pasteur à chacune des familles qui composent son troupeau. Pas une n’est oubliée. La plus humble chaumière aussi bien que la maison du riche, s'ouvre ce jour-là pour recevoir son curé. L’intérieur du logis brille de propreté ; les enfants ont été peignés et habillés pour l’occasion ; la mère, la grand’mère ont revêtu leur toilette du dimanche ; le grand-père, a déposé temporairement sa pipe sur la corniche, et attend assis dans son fauteuil. Tous veulent être là pour marquer leur respect à celui qui leur enseigne les choses du ciel. »
Et c’est ainsi que Gérin-Lajoie peint en quelques traits rapides et justes l’une des coutumes les plus anciennes et les plus respectueuses de notre vie nationale.
Jean Rivard, II, 83.