LA DÉFAITE VICTORIEUSE DE QUÉBEC
Québec est la ville des souvenirs, et il se complaît toujours dans les choses précieuses de sa longue histoire. Aussi éprouve-t-il aujourd'hui une joie très douce à revoir cet écusson que lui ravit, en 1759, le général Murray et que lui renvoie si aimablement la ville de Hastings.
Quelle que soit l’origine incertaine de ce trophée, qu'il ait été détaché des portes de Québec ou de nos remparts, qu’il ait été pris
1 Allocution pour la remise officielle à la ville de Québec d’un écusson des rois de France, enlevé à Québec par le général Murray, après la bataille des Plaines d’ Abraham, et qu’il donna à la ville de Hastings, Angleterre. L’écusson, conservé à l’hôtel de ville de Hastings, fut gracieusement remis par cette ville à la ville de Québec. La cérémonie se fit à Québec, sur l’Esplanade, dans l’après-midi du 9 septembre 1925,
ÉTUDES
à notre citadelle ou au vieux château Saint- Louis, il est assurément un souvenir de victoire auquel les Anglais, vainqueurs de 1759, attachaient quelque prix.
Mais il est aussi un souvenir de défaite que les Canadiens français reçoivent aujourd’hui avec fierté, parce que ce souvenir d’une défaite des armes françaises, ils le reçoivent, après plus d’un siècle et demi d’absence, dans une cité que 1759 n’a pas abattue ni amoindrie, dans une ville qui fut à la fois loyale à son roi et fidèle à son passé, dans une capitale qui sous le drapeau anglais a pu conserver, par tant d’efforts, ses anciennes et impérissables traditions françaises. Et donc, ce souvenir d’une grande défaite militaire, ils le peuvent auréoler aujourd’hui de tout l’éclat d’une grande victoire morale.
C’est pour cela, d’ailleurs, que la ville de Hastings, après les démarches si bienveillantes, si pressantes de l’honorable Peter Larkin, Haut-Commissaire du Canada à Londres, remet si gracieusement à la ville de Québec, un écusson qui est devenu moins un souvenir de conquête qu’un rappel de nos énergies souveraines, et un gage de fraternelle amitié.
Le Canada, qui vient de s’asseoir à la présidence de la Société des Nations, occupe aujourd’hui une place prépondérante dans la communauté des nations sœurs qui vivent sous le drapeau britannique. Et dans ce Canada nos deux races anglaise et française, s’affrontent depuis 1760 dans une émulation que nous. Canadiens français, nous voulons toujours progressive et pacifique, fraternelle. Aujourd’hui, il ne dépend ni de nous, ni des Pères de la Confédération qui ont fondé sur des principes de justice, et sur le principe d’égalité de nos deux races, le pacte interprovincial, que chacune de ces deux races reçoive de sa voisine et de sa sœur toute la considération, toute l’amitié, toute la justice qui lui sont dues.
Et le geste de Hastings tendant la main à Québec, à travers tant d’espaces qui les séparent, nous est une précieuse leçon. Il rappelle aux Canadiens anglais et aux Canadiens français ce devoir de bonne entente, de réciproque bienveillance qui doit être la première obligation de notre vie commune.
Et placée dans cette lumière, la cérémonie
ÉTUDES
de ce jour reçoit une signification dont l’importance dépasse celle même du trophée qui nous est rendu.
La présence ici de M. le gouverneur de la province de Québec et de tous les gouverneurs des provinces du Canada ; la présence de M. le consul général de France, de l’honorable Haut-Commissaire du Canada à Londres et de tant de citoyens distingués, de races différentes, qui confondent ici, dans un même esprit toutes leurs pensées ; tout cela marque avec quel empressement chez nous on saisit toute occasion de se rechercher, de se comprendre et de s’unir.
Les Canadiens français de Québec, qui sont les premiers nés du Canada, mettent toujours en ces rencontres de l’amitié, d’inlassables espérances.
Dans notre Hôtel-de-ville, où il sera mis en place d’honneur, cet écusson, marqué au chiffre de Louis roi de France, et que Hastings remet à Québec, cet écusson sera toujours pour nous à la fois un souvenir et un symbole ; il sera le souvenir d’un grand passé auquel nous ne renoncerons jamais ; il sera le symbole
d'un avenir commun à nos deux grandes races, et que nous voulons édifier toujours sur de mutuelles sympathies et sur une véritable fraternité.