‹ Études et croquis. --Chapitre 23 sur 27 · L’ÉDUCATION DE LA RACE FRANÇAISE EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

L’ÉDUCATION DE LA RACE FRANÇAISE EN AMÉRIQUE

Pour le teste inscrit à votre programme: « l'éducation de la Race française en Amérique », vous avez bien voulu demander à l’Université Laval de Québec, à son modeste recteur, de dire en quelques mots ce qu’il signifie.

Vous n’avez pas oublié que l’Université Laval, la première, la plus ancienne université française de l’Amérique du Nord, a été, pour l’éducation supérieure de notre race en Amérique, une héroïque pionnière. Par le vieux Séminaire de Québec dont elle est issue, elle

1 Allocution prononcée an banquet de la fête de Saint- Jean-Baptiste, à Chicago, le 23 juin 1926.

remonte en quelque sorte aux origines de la vie française en Amérique, et elle plonge au sol même des plus anciennes, des plus fécondes traditions de notre race, la racine indestructible de sa propre vie. Vous ne l’avez pas oublié, et au nom de Laval, je vous en remercie.

Je comprends que ce soir vous ayez voulu un toste à l’éducation de la race française en Amérique. En une journée comme celle-ci, à l’heure où vous vous groupez pour évoquer des souvenirs communs, et pour formuler des espérances, vous vous préoccupez à bon droit de ce par quoi une race subsiste, grandit, s’illustre, assure dans ses frontières son rôle propre, et dans le monde son influence internationale.

Vous vous rappelez que le principe premier de la survivance, de la fortune, de la grandeur d’une race, c’est son éducation. C’est par l’éducation qu’elle discipline son esprit, qu’elle oriente sa pensée, qu’elle décuple ses valeurs morales, qu'elle se fait égale à elle-même et égale à ses plus hautes destinées.

L’éducation fait la race, comme elle fait les individus.

ÉTUDES

Nous nous en sommes souvenus en Amérique, et nous, de race française, nous n'avons rien négligé, je pense, pour assurer son éducation.

Et le toste que j’ai l’honneur de proposer évoque tout à la fois ce soir un grand fait accompli, un droit essentiel qu’il faut conserver, et un grand idéal à réaliser.

Le fait, vous le connaissez : c’est l’immense effort de notre race en Amérique pour se donner à elle-même l’éducation nécessaire à sa fortune.

Je ne veux pas insister sur ce fait : il est inscrit à toutes les pages de l’histoire canadienne-française, acadienne ou franco-américaine.

Ici, aux États-Unis, vous, nos frères franco-américains, quels héroïques sacrifices vous avez consentis pour organiser vos écoles paroissiales, • pour ériger partout où il a été possible ces forteresses de l’âme française où l’esprit de vos enfants se discipline selon nos

traditions intellectuelles, et se prépare aux luttes inévitables de la survivance.

À ces écoles paroissiales s’ajoute déjà le collège classique franco-américain où vous faites briller, comme une flamme nécessaire à la vie totale de la race, la culture supérieure de l’esprit.

C’est l'école qui vous a sauvés, chers compatriotes des États-Unis, et qui a empêché l’élément franco-américain de se perdre dans l’immense creuset ici préparé pour la fusion des races.

Au Canada, sous le régime français comme sous le régime anglais, ce fut à toutes les époques souvent pénibles de notre histoire, un effort semblable pour assurer l’éducation de l’enfance et de la jeunesse : effort souvent contrarié, en ce qui concerne l’enseignement primaire, par la pénurie des ressources, par la difficulté géographique des groupements, par des hostilités politiques, et souvent par de fâcheuses rivalités de races. Effort, cependant, qui place la province de Québec, au point de vue éducationnel, au premier rang des provinces du Canada; effort qui a doté cette

ÉTUDES

province de collèges classiques et d’univerversités françaises qui assurent à notre race, dans Tordre de la culture supérieure, une illustration de Tesprit que lui envient nos compatriotes d’origines différentes.

C'est le même effort pour l’éducation de la race qui a reconstitué sur une base indestructible TAcadie héroïque, TAcadie ressuscitée malgré ses bourreaux, qui s’enracine de nouveau à ses rivages aimés, qui s’auréole maintenant d’institutions florissantes d’enseignement primaire et supérieur, et qui reprend, au doux pays d’Évangéline, et dans tout le Canada, la place que lui méritent ses souffrances et sa gloire.

C'est enfin le même effort pour fonder et protéger l'école qui assure notre survivance dans l’Ontario, dans cette province où il faut lutter contre une législation hostile, mais où les enfants veulent apprendre quand même leur langue, et où les mères, à l’heure tragique et nécessaire, se font sentinelles pour monter la garde autour de leur école française.

Mêmes sacrifices de nos compatriotes dans le Manitoba, dans l’Ouest canadien, vastes

pays où nous fûmes des pionniers, que sillonna avant les chemins de fer l’apostolat de la France, et où nos frères veulent à tout prix garder intact, avec la trace des anciens dévouements, l’héritage de la vie française.

Voilà le fait, que vous savez tous, que je m’excuse d’avoir trop longuement rappelé.

Ce fait correspond à un droit que je ne veux que vous signaler aussi : le droit pour un peuple de parler sa langue, le droit, pour la parler, de pouvoir l’apprendre, et le droit, pour la bien apprendre, d’avoir des écoles où on puisse l’étudier.

Droit naturel, imprescriptible, pour lequel nous avons sans cesse combattu, et pour lequel nous ne devrons jamais capituler. Avec ce droit s’identifie toute la fortune, tout l’avenir de nos frères en Amérique. Avec ce droit s’identifie encore tout l’idéal de notre race.

Cet idéal, messieurs, il correspond à notre caractère, à notre génie et à la mission providentielle qui est notre suprême honneur.

On l'a répété souvent, chaque fois que l’on a voulu nous définir et opposer trop brutalement des âmes et des choses ; le Français est idéaliste, et l’Américain est pratique. En somme, ce qui est vrai, c’est que le réalisme et l’idéal sont, en mesure variable, à la base et au sommet de l’histoire de tous les peuples.

L’Amérique, si attachée qu’elle soit à sa richesse matérielle, a des aspirations hautes qui justifient la présence de l’étoile dans son drapeau. Et la France, si passionnée qu’elle soit pour l’idée, n’a pas dédaigné de devenir, même au milieu des crises financières provoquées par la grande guerre, l’une des nations les plus riches du monde.

On a parfois souri en parlant des Canadiens français idéalistes et pauvres, des Athéniens de Québec. Québec, comme Athènes, peut avoir des vicissitudes de fortune; mais Québec idéaliste n’oublie pas qu’ Athènes, aux plus beaux siècles de sa gloire intellectuelle, s’y entendait en impérialisme commercial, et butinait son immense fortune sur tous les rivages asiatiques.

La race française est idéaliste : oui ! Elle est faite pour le règne de l’esprit : oui ! Elle est faite pour l’apostolat : oui, encore ! Et elle attend le reste par surcroît: pas toujours !

Depuis le Moyen Âge, où sa pensée et sa culture s’imposaient déjà à toute l’Europe, jusqu’à nos jours où la baisse du franc n'infirme pas la hauteur de sa destinée, toujours la France s’est préoccupée de cet apostolat de l’idée, de cette expansion de vie supérieure qui assurent et retiennent dans sa main le sceptre de la royauté intellectuelle.

C’est pourquoi, malgré tant d’apparences et d’actions politiques contraires, elle garde au fond de sa conscience historique et nationale, l’instinct religieux, la vertu généreuse et féconde du christianisme, et elle porte encore jusqu’aux extrémités du monde, par ses aumônes, par ses livres et par ses missionnaires, la doctrine, l’influence, le bienfait de l’Évangile.

Eh bien ! nous, en Amérique, nous de race française, nous avons sans doute et sûrement modifié, au contact des réalités américaines, l'idéalisme ancestral; des influences géogra-

ÉTUDES

phiques et ethniques, des événements d’une spéciale histoire, des habitudes nouvelles de l’esprit nécessitées par des situations différentes, ont peu à peu, et en mesure appréciable, changé notre âme, l’ont tour à tour dépouillée de qualités anciennes et enrichie de vertus nouvelles; mais, en dépit de ces transformations inévitables de la vie, notre race est en son fond restée elle-même, et nous avons conscience que, de par Dieu, nous avons toujours la mission d’exercer en Amérique le sacerdoce intellectuel et moral de la France.

Ce sacerdoce est nécessaire au monde, à tel point que nous aurions le devoir d’en recueillir toute l’onction et tout l’apostolat, si jamais il venait à se perdre — ce qu’à Dieu ne plaise ! — au pays des ancêtres.

Mais pour ce sacerdoce, il faut à notre race, en Amérique, une éducation qui y corresponde, qui le prépare, qui le consacre.

Il faut que l’éducation de la race française en Amérique, tout en s’adaptant aux nécessités économiques des pays où elle se développe, tout en faisant au réalisme pratique la part qui convient, reste dans cette grande tradition clas-

sique qui a fait l'originalité et la force de l’esprit français.

Dans l’ordre primaire, connaissance exacte de la langue qui garantisse, assure son intégrité, son harmonie, sur les lèvres des petits et des grands, et qui la préserve de l’anglicisme envahissant.

Dans l’ordre secondaire et supérieur, culture classique à base gréco-latine, qui replonge notre âme française au bain nécessaire de ses origines linguistiques, qui lui redonne toujours le sens premier de son parler, qui l’imprègne à nouveau de tout le génie ancien dont elle a été pétrie, qui discipline ses forces sous la règle austère des humanités, et qui lui assure cette vigueur, cette logique, cette souplesse, cette subtile clarté, cette élégance et cette harmonie gracieuse qui depuis des siècles sont la séduction et la gloire de son génie.

D’autre part, notre apostolat en Amérique doit être à la fois intellectuel et religieux. Nous sommes chargés de mettre dans la vie commune de l’Amérique, dans l’âme ou la conscience américaine, ce qu’il y a de meilleur dans l’âme ou la conscience française; aussi

ÉTUDES

devons-nous être sur ce continent, en même temps que des ouvriers de la beauté classique, des porteurs de vérités et d’Évangile. C’est à cela surtout que se doit reconnaître la vocation principale de notre race, et c’est pour cela qu’il faut pénétrer de vérité religieuse et d’Êvangile notre éducation. L’école franco-américaine ou canadienne-française, à tous les degrés de l’enseignement, doit être catholique. Et l’enfant qui y étudie doit apprendre à la fois le credo de sa race et de le credo de l’Église.

Fort de cette double foi patriotique et religieuse, il sera capable des responsabilités supérieures qui l’attendent; il sera capable d’être canadien ou américain sans doute, mais pour l’être mieux et supérieurement, capable aussi d’être français et catholique.

Voilà, messieurs, l’idéal que nous portons dans nos âmes franco-américaines, acadiennes, canadiennes-françaises.

Que notre effort d’hier pour le réaliser se prolonge toujours dans les victoires de demain !

Messieurs, levons nos verres à l’éducation solide, bienfaisante, supérieure de la race française en Amérique î

Page 1