‹ Études et croquis. --Chapitre 6 sur 27 · QUÉBEC. UN SOIR · texte numérisé non relu

QUÉBEC. UN SOIR

C'était le soir de la grande journée du 21 juillet, consacrée à Champlain. Québec s’irradia dans une fête splendide de lumière.

Une foule plus considérable encore que celle qui, l’après-midi, s’était répandue par les rues, envahit les hauts lieux. Hommes, femmes et enfants voulaient voir les brillants spectacles qu’on avait promis. Il semblait que les habitants de la ville, confiants dans les « hommes du guet », s’en étaient remis à eux, ce soir-là, de garder leurs foyers abandonnés.

La Terrasse, les remparts, les pentes de la citadelle, les toits des édifices publics, furent de nouveau couverts de la multitude curieuse. En montant vers la Haute-Ville, la popula-

1 Le soir du 23 juillet 1908, pendant la grande semaine des Wtes du troisième centenaire de Québec.

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tion des faubourgs pouvait admirer déjà, tout le long des rues, les parures éblouissantes qui décoraient de leurs feux variés, les maisons privées, les façades des magasins, les bâtiments publics, les arcs de triomphe et les monuments.

Des hauteurs de Québec ou de Lévis, il était possible de jouir tout à son aise de scènes également merveilleuses. Lévis s’était nimbé d’une large auréole de flamme : au sommet de la falaise couraient des traînées de feu, s’éparpillait le brillant chapelet des lampes ardentes. Au pied de cette falaise, dans la demi-obscurité, se dressaient, toutes dessinées en formes étincelantes, les tourelles crénelées de la gare de r Intercolonial.

Québec, aperçu de Lévis, avait à son tour l’apparence d’une ville de fée. Depuis les quais jusqu’au sommet du cap, depuis le marché Finlay jusqu’à la place du Parlement, ce n’était que faisceaux et jaillissements de lumières. Tout près du fleuve, sur les flancs sombres du rocher, se détachait en lignes incandescentes l'Abitation de Champlain. La place de l’Abitation paraissait elle-même tout embrasée : elle faisait du marché Finlay un

foyer électrique qui éclairait tout le quartier de la Basse- Ville, et projetait vers la Terrasse ses ondes de lumière.

Au second plan, à l'extrémité est du Cap, l’Université Laval déroulait sur son toit, d’un clocheton à l’autre, la ligne souple, flottante, multicolore de ses guirlandes d’ampoules électriques: au centre, derrière le dôme enflammé des kiosques de la Terrasse, et derrière les cordons de feu qui les reliaient les uns aux autres, apparaissait comme une forteresse ou un palais enchanté de la Renaissance, le Château Frontenac. Les arêtes des toits, les lignes des tours et des donjons, les corniches, l’encadrement des fenêtres, les fenêtres elles-mêmes, tout étincelait de milliers de lampes électriques: le Château rayonnait comme un phare immense, dressé au bord de la Terrasse, versant sa lumière sur le bronze de Champlain, inondant de clarté immense la foule des promeneurs qui se pressaient autour de ses larges murailles. Plus haut que la citadelle et plus à l’ouest, sur la colline des députés, et couronnant tout le paysage nocturne de leurs lointaines irradiations, l’on aperce-

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vait les mansardes et les tours du Parlement. La tour principale plongeait hardiment dans le ciel obscur son diadème de feu, d’où s’échappaient et retombaient en courbes gracieuses vers les tourelles angulaires, trois banderoles de lumières tricolores, flottant comme une longue écharpe au-dessus de l’édifice.

Une immense auréole enveloppait toute la ville; on eût dit un incendie partout allumé et faisant monter dans un ciel sans étoiles ses lueurs fulgurantes.

Entre Québec et Lévis, sur le fleuve, l’on voyait partout, immobiles sur les eaux sombres, de longs palais illuminés. C’étaient les neuf cuirassés et croiseurs ancrés en face de la ville, et tout gréés de lumières. De la poupe à la proue, suivant la ligne de flottaison et tout le long des bordages d’acier, couraient des cordons de feu qui dessinaient avec une netteté parfaite la forme des navires. On a particulièrement admiré la décoration vraiment artistique et toute française du Léon Gambetta et de V Amiral Aube. Au milieu de ces vaisseaux géants, apparaissait le Don de Dieu, la caravelle de Champlain, dépourvue, comme

il convenait à un tel revenant, de tout appareil électrique, mais qu’enveloppaient de clartés vives les puissants projecteurs du Lady Grey. Le long des quais illuminés, les vaisseaux amarrés avaient aussi fait toilette de lumière, et là-bas, à l’extrémité du brise-lames, l’énorme transatlantique de la compagnie du Pacifique, VEmpress of Ireland, tout éblouissant, rivalisait, par sa parure splendide, avec les navires de guerre eux-mêmes. À travers le fleuve et parmi les vaisseaux géants, des chaloupes, des yachts, des petit bateaux pavoisés, décorés de lampes et de lanternes chinoises ou vénitiennes, promenaient les curieux. Le fleuve était tout sillonné de ces esquifs rapides, d’où partaient des chants joyeux. Jamais notre port n’avait été à la fois si animé, ni si pittoresque.

Mais la foule qui se repaissait de ces spectacles nouveaux, attendait avec une curiosité plus grande les feux d'artifice que l’on avait mis au programme de la soirée. On ne la fit pas longtemps languir. Dès neuf heures et quart fut lancée, sur la falaise de Lévis, la première pièce qui annonçait le commencement du spectacle. C’est de là, en effet, sur

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les terrains qui avoisinent, à l’est, l’Hospice de la Délivrance, que devaient partir toutes les pièces.

Pendant plus d’une heure et demie, le ciel fut déchiré par les fusées qui s’y enfonçaient avec rage pour retomber en pluie d’étoiles sur les falaises et sur le fleuve. Quelques-unes de ces pièces aériennes produisirent les plus brillants effets : elles éclataient dans le ciel en des gerbes si éblouissantes qu’elles éclairaient, comme en un midi plein de soleil, le panorama de Québec; de ces gerbes tombaient des épis d’or, des cascades de rubis ou d’émeraudes, qui s’égrenaient en poussière ardente, ou dont les feux plongeant vers le fleuve s’éteignaient tour à tour.

Parmi les pièces fixes qui faisaient tableau sur la falaise de Lévis et qui pouvaient le mieux intéresser la foule, il y eut des portraits de personnages officiels, bruyamment dessinés dans leurs cadres flamboyants, puis la cataracte de Niagara, et la chute de Montmorency, où des flots d’étincelles et de flamme simulaient l’écroulement des eaux; il y eut aussi des bombardements de forteresse où le

bruit du canon s’ajoutait à l’éclair fulgurant des boulets, et enfin l’incendie, tout d’artifice, de l’Hospice de la Délivrance.

À cause de la pluie qui, par intervalle, était tombée sur Québec et Lévis, l’on dut remettre à un autre soir le lancement de pièces importantes. Il parut à la foule que le programme si merveilleux qu’on lui avait annoncé n’était pas complet, mais l’ensemble de cette fête de nuit fut d’une telle splendeur que chacun, s’en retournant, en apportait dans son œil et dans sa mémoire une vision qu’il ne pouvait pas oublier.

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