LE BAISER DES DRAPEAUX
Nous n’assistons pas, cette fois, à la représentation d’une action historique : c’est un long défilé qui processionne sous le regard de milliers de spectateurs. Mais ce défilé est beau comme une prouesse guerrière; tous ceux qui passent sont des héros. Héros ! Montcalm et Wolfe, Lévis et Murray, Carleton et Salaberry, qui conduisirent leurs armées à la victoire ou à de glorieuses défaites. Héros ! les soldats qui se battirent sur les Plaines, et sur les champs de Sainte-Foy, qui moururent pour le drapeau, ou triomphèrent avec lui. Héros ! les défenseurs de la patrie envahie par l’étranger, qui en 1775, arrêtèrent aux portes de Québec les armées d’Arnold et de Montgo-
1 Parade finale des représentations historiques, aux fêtes du troisième centenaire de Québec, juillet 1908.
mery. Héros aussi, et les plus populaires de notre histoire, les voltigeurs de 1813 qui renouvelèrent, aux fourches de Châteauguay, les exploits des Thermopyles !
Or, voici que tous ces braves ressuscitent à l’appel des clairons; ils arrivent par toutes les avenues de la scène; élégants et crânes sous les costumes multicolores de leur époque. Les tuniques rouges d’Angleterre, les jaquettes bleues de France font éclater leurs couleurs dans la lumière douce du jour qui finit. Sous leurs perruques poudrées et sous leurs plumes légères, les officiers, l’épée au poing, l’œil assuré, commandent encore la victoire. Toutes ces troupes viennent prendre la place qui leur est assignée près des drapeaux; et les soldats sous les armes attendent maintenant l’ordre du départ.
Le signal est donné; les trompettes éclatent, les tambours battent aux champs, et les colonnes guerrières s’ébranlent. En tête s’avancent les drapeaux de Montcalm et de Wolfe, tout près l’un de l’autre, frissonnant au bout de leurs hampes, mêlant leurs couleurs, se caressant sous le souffle léger de la brise, échan-
CROQUIS
géant le baiser pacifique de la réconciliation. Derrière ces drapeaux, côte à côte, deux à deux, un soldat français coudoyant un soldat anglais, marchent les fantassins de Montcalm et de Wolfe: ils s'en vont désormais, fraternels, aux mêmes batailles et aux mêmes labeurs.
La foule applaudit ce symbolisme significatif, et proclame à sa façon l'union féconde de deux grandes puissances et de deux grandes races.
Après les soldats de 1759 et de 1760, défilent ceux de 1775, et, peu après ceux-ci, les soldats de 1813. Et le peuple ne cesse de prodiguer ses acclamations à tous ces revenants qui lui apportent du passé lointain des souvenirs de gloire . . .
Ainsi se termine la représentation des scènes historiques. Elle a duré près de trois heures, évoquant tour à tour quelques-uns des épisodes les plus fameux de nos origines françaises. La lumière peu à peu s'éteint sur la falaise; en toute hâte, la foule se disperse, et chacun emporte dans sa mémoire l'image ineffaçable des grandes actions d'autrefois.