LA MESSE DU TROISIÈME CENTE¬ NAIRE DE QUÉBEC SUR LES PLAINES D’ABRAHAM
Dimanche.^ Ce fut l’un des plus beaux jours du jubilé: le plus beau peut-être pour cette fête de soleil et de lumière qui s’harmonisait si bien avec l’âme dévote et radieuse de la foule; le plus beau, assurément, pour cette grande démonstration de foi religieuse et nationale dont nous fûmes les témoins.
C’est à l’action de grâces, c’est à la prière que fut exclusivement consacrée cette journée. Et jamais, vraiment, sur les hauteurs de Québec, l’action de grâces et la prière n’avaient monté vers le ciel en un hommage aussi solennel et aussi triomphal.
1 Dimanche, 26 juillet 1908.
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La messe fut célébrée sur les Plaines d’ Abraham, à l’endroit même où toute la semaine s’étaient déroulés les spectacles historiques. De l’aveu de tous, aucun de ces spectacles ne fut comparable à celui de cette messe. Rien ne pouvait égaler l’éclat merveilleux de cette lumière du matin, l’harmonie de ces chants sacrés, le riche déploiement de ces robes de pourpre, et de ces draps d’or; rien surtout ne pouvait être plus impressionnant que l’attitude, la piété, le recueillement de cette foule qui priait, qui recevait du sol même où elle s’était agenouillée, du sol trempé autrefois des larmes et du sang des anciens, l’inspiration sainte et l’élan de sa foi.
C’est à dix heures que devait commencer la cérémonie religieuse. Dès huit heures l’on voyait monter des faubourgs vers les Plaines, les braves ouvriers, les femmes et les filles du peuple, les enfants, les jeunes gens, tous désireux de se mettre en bonne place pour bien voir et pour réciter tout à leur aise leurs dévotes oraisons. Les estrades réservées ne devaient être ouvertes à la foule qu’après l'arrivée des porteurs de cartes et du clergé.
Pendant que le peuple s’en allait à la messe, les militaires, marins et soldats catholiques, se dirigeaient aussi vers les Plaines. Quatre cents marins français, deux cents marins anglais, et une centaine d'américains vinrent se ranger de chaque côté du vaste sanctuaire, l’encadrant de leurs lignes bleues régulières. Les gardes indépendantes de Québec faisaient avec grâce et diligence le service d’ordre . . .
Bientôt l’on put estimer à plus de dix mille personnes, la multitude qui s'était répandue dans le vaste amphithéâtre et sur les terrains voisins.
Aux applaudissements de la foule, à un signal donné qui les y invitait, les marins firent prestement l’assaut des gradins de l'estrade latérale de droite. Le peuple suivit, remplit tous les longs bancs disponibles, et l'on ne vit plus distribuée à tous les degrés de l'immense galerie, qu'une assemblée compacte, un peu distraite d'abord, puis recueillie, où se mêlaient aux costumes ecclésiastiques, les cravates claires et les toilettes fraîches du dimanche.
En face de l'estrade, à plus de deux cents
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pieds vers la falaise, se dressait le large Tabernacle qui abritait l'autel : sorte de kiosque ajouré, soutenu par d'élégantes colonnettes, et surmonté d'une coupole aux flancs brisés d’où s'élançait la croix. De longues draperies, rouges et or, couraient en souples ondulations aux bords du toit; tout autour flottaient dans la brise et le soleil des oriflammes fleurdelisées et des étendards aux couleurs nationales. Sous le toit du kiosque, au centre, s'élevait l'autel décoré de fleurs et de lumières; à gauche, du côté de l'Évangile, avait été préparé le trône de Mgr l'archevêque; des prie- Dieu étaient placés à droite, en face du trône, pour les prélats. Le kiosque, où l'on avait accès par un escalier central d'une dizaine de marches, offrait l'aspect d'un sanctuaire élégant : c'était le tabernacle riche et parfumé d’encens, où tout à l'heure Dieu allait habiter parmi les hommes. Tabernacle véritable, beau et grand sur cette scène historique où on l'avait fixé, mais, en réalité, se dressant minuscule dans un si vaste temple qui était l'univers, sous une voûte profonde qui était le ciel de flamme et d'azur; tabernacle mobile élevé au
bord d'une falaise abrupte, ceinturé à l'arrière de buissons rustiques, et devant lequel se déroulait le tapis vert de la plaine. Des angles du kiosque à l'estrade, les rangs pressés des fidèles faisaient à la scène, où allaient se déployer les processions et les cérémonies, un cadre robuste et vivant.
Et sur tout cet ensemble merveilleux de grâce et d'harmonie, le soleil épandait toujours sans mesure le flot d'or de sa vibrante lumière.
Dix heures ont sonné à toutes les horloges de la ville. Les fidèles attendent sans impatience. Tout à coup des cors et des trompettes retentissent. C'est le cortège épiscopal qui s'avance sur les Plaines. Les archers du guet et les hérauts d'armes sont en tête. Ils défilent maintenant devant l'estrade, suivis des Chasseurs de Salaberry et des Zouaves. Ceux-ci précèdent immédiatement la voiture de gala, tramée par deux chevaux, où ont pris place, revêtus de leur costume de pourpre. Sa Grandeur Mgr Bégin, archevêque de Québec, et son auxiliaire, Mgr Paul-Eugène Roy. Au moment où le carrosse, découvert, passe devant
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l'estrade, la foule se lève et acclame son archevêque, pendant que la fanfare de l’artillerie royale joue la Marche des Prêtres. Suivent d'autres voitures occupées par les prélats en habits de chœur. La Garde Jacques-Cartier ferme le cortège.
Monseigneur l’Archevêque, qui doit célébrer la messe, revêt ses ornements pontificaux, en dehors de la scène, à droite de l'estrade. Les ministres qui l’accompagnent prennent la chape et les dalmatiques; les enfants de chœur ont déjà leur costume rouge, si joli sous la dentelle légère des surplis blancs. Au signal donné par les cérémoniaires, la procession du clergé se met en mouvement vers l’autel.
Le défilé est imposant, solennel, d’une majesté incomparable. Un héraut d’armes ouvre la marche, suivi de cinq archers qui s’avancent de front. Le clergé, croix en tête, vient ensuite. C’est, d’abord, la longue file, gracieuse et pittoresque, des enfants de chœur, puis les prêtres, les prélats, le sous-diacre et le diacre d’office, vêtus de la dalmatique, l’archiprêtre, et, précédé de la croix d’or archiépiscopale, le pontife, mitre précieuse en tête, enve-
loppé d’une chape de drap d'or, balançant sa crosse qui scintille sous le soleil. De chaque côté de lui, retenant les pans de sa chape, les diacres d’honneur.^ Immédiatement après viennent les chantres, revêtus de la chape. Le cortège s’avance lentement, selon le rythme grave et solennel des cathédrales. La foule s’agenouille pour recevoir la bénédiction du pontife; puis elle regarde cette harmonie qui passe, elle se recueille devant ce spectacle d’église; et sa piété qui va des choses à Dieu admire cette longue théorie sacrée, la dignité calme des officiants, l’éclat somptueux des costumes et des vêtements liturgiques: aubes de dentelles, surplis de mousseline blanche, robes rouges, manteaux de pourpre, houppes violettes, dalmatiques et chapes d'or mariant leurs couleurs, sous les rayons dardants du soleil.
1 Voici les noms de ceux qui assistaient Mgr l’archevêque : Mgr O.-E. Mathieu, archiprêtre: MM. les abbés François Pelletier et Walter Cannon, diacres d’honneur: Victorien Grenier et Adélard Turmel, diacre et sous-diacre d’office: Eugène Laflamme et Jules Laberge. maîtres des cérémonies. Les prélats présents étaient: S. G. Mgr P.-E. Roy, évêque auxiliaire, Messeigneurs H. Têtu, C.-O. Gagnon, Th. -G. Rouleau, prélats de la Maison de Sa Sainteté.
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Plus d’une fois, pendant les jours précédents, la foule avait vu se déployer sur cette même scène le faste suranné des cours royales du XVIIe siècle; elle avait applaudi des acteurs grimés et maquillés, couverts des livrées de l'étiquette de Fontainebleau; mais elle avait toujours aperçu la convention dans les attitudes, l’acteur sous le masque, et le mensonge derrière la réalité. Aujourd’hui, au moment où défilait sous les regards la longue procession pontificale, l’on avait conscience que toute comédie, que toute fiction avaient cessé, et que l’on était en présence de la plus auguste vérité. C’était non plus l’histoire imparfaitement ressuscitée, mais la religion vivante qui passait avec ses prêtres, sa foi et ses bénédictions. Et c’est pourquoi la foule, saisie par la puissante impression du vrai, se tenait si respectueuse devant cet autre spectacle; et c’est pourquoi aussi ce spectacle parut à la foule plus grand et plus vénérable que tous les autres.
Après le défilé de la procession religieuse, les Zouaves, arborant le drapeau du Pape et celui de Carillon, vinrent prendre place au centre de la scène, en face de l'autel: c'était la
garde d’honneur. De chaque côté se développèrent, en lignes rigides, les gardes Champlain, de Salaberry et Jacques-Cartier.
La messe commence. Pendant que le Pontife prie au pied de l’autel, un chœur de quatre cents voix pousse vers le ciel, en un puissant unisson, le cri qui s’échappe de toutes les âmes : Gaudeamus in Domino^ C’est la joie de tout un peuple qui monte vers Dieu et chante sa reconnaissance, La fanfare de l’Artillerie Royale accompagne et soutient les voix. On chante encore à l’unisson, avec accompagnement de fanfare, le Kyrie, le Gloria, le Sanctus et l’Agnus Dei de Rillé. Le Credo en plain-chant, du second ton, de Dumont est merveilleusement rendu par le chœur et par la foule. Le peuple s’empare de l’air et des mots qui lui sont familiers: sa grande voix peu à peu domine le son des cuivres; et bientôt, ce n’est plus quatre cent choristes, mais
^ On faisait ce jour-la la solennité de la fête de sainte Anne, patronne de la province de Québec. LTntroit de la messe de sainte Anne commence par ces mots : Gaudeamus in Domino.
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c’est dix mille qui font éclater sous le ciel l'affirmation vigoureuse de la foi catholique. Les falaises et les eaux du fleuve retentissent de cette harmonie souveraine: elles en répercutent l’irrésistible clameur; elles portent d'échos en échos, à la terre et à Dieu, l’hommage spontané, profondément sincère, de toute une race.
Mais voici que les clairons sonnent, et annoncent le moment solennel de la consécration de l’hostie. Au commandement :
« Genoux terre ! » gardes et zouaves s’agenouillent; la foule fait de même; les têtes se découvrent; les officiers présentent les armes. De nouveau les cors se font entendre: l’hostie s’élève lentement sous la coupole; les tambours battent aux champs, les drapeaux s’inclinent, les fronts se penchent, les chœurs adorent: sur toute la multitude, prosternée dans l’immense cénacle où la coupe d’or s’est maintenant remplie du sang de Dieu, passe le souffle du ciel.
Jamais ce coin de terre canadienne n’avait été témoin d’un tel prodige.
Sur le sol même où les soldats de Montcalm avaient versé leur sang, le Christ maintenant
répand le sien. Au sacrifice qui sauva l'honneur d'un peuple, s'ajoute le sacrifice qui racheta l'humanité. Jésus bénit, entre les mains du Pontife qui deux fois le montre aux fidèles; et deux fois, dans les mêmes gestes d'harmonie, les fidèles offrent au Christ la foi pieusement gardée des ancêtres, la foi sainte qui avait consolé dans leur agonie les héros malheureux des Plaines d' Abraham.
Après la communion, on chanta la prière pour le Roi, Domine saîvum fac regem, et après la messe le Pontife officiant entonna le Te Deum. C'était le cantique d'action de grâces. Cette fois encore les fidèles chantaient avec les choristes; toutes les voix se confondirent, soutenues par les fanfares militaires, et firent lentement monter au ciel la reconnaissance du peuple.
Après le Te Deum, on rendit à l'unisson Dieu sauve le Prince de Galles ! Cet hymne, traduit du God save the Prince of Wales, fut suivi de l'autre, devenu populaire et cher à notre loyal patriotisme : Dieu protège le Roi!
Le clergé quitta l'autel, retournant au vestiaire dans l'ordre que l'on avait suivi au com-
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menccment de la cérémonie. A droite et à gauche, Mgr l'archevêque donnait une dernière bénédiction aux fidèles qui se signaient pour la recevoir. Il était midi. La foule s’écoula lentement par tous les sentiers des Plaines. Time tout heureuse du grand acte de religion qui venait de s’accomplir.
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