‹ Études et documentsChapitre 30 sur 54 · À COURVILEE (EURE-ET-LOIR · texte numérisé non relu

À COURVILEE (EURE-ET-LOIR

Nous croyons devoir signaler au Comité un vitrail, en bon état de conservalion et de la meilleure époque de la Renaissance, placé dans une fenêtre à deux meneaux de l'église paroissiale de Courville (Eure-et-Loir).

Les trois tableaux dont il se compose ont été habilement remis en plomb et restaurés, mais ils restent intacts et sans retouche. Seuls le soubassement et les flammes de la partie supérieure sont modernes; aussi supprimons-nous les flammes dans la gravure ci-jointe (PL III). Les panneaux, dans leur partie ancienne, ont chacun o m. 55 de largeur, soit en total 1 m. 65, sans compter l’espace pris par les meneaux, sur 1 m. 85 de hauteur.

Les personnages ont une hauteur moyenne de o m. 8o, sauf l’enfant, qui mesure près de o m. 6o, comme on peut s’en convaincre par les proportions du second tableau.

La première scène, à gauche, se passe dans un appartement éclairé de deux fenêtres, garnies de verres coupés en losanges et mis en plomb, entre lesquelles est placé un lit dont nous parlerons tout à l’heure. Le crépi de la muraille, qu’on aperçoit au-dessus du ciel du lit, est teinté en violet, avec des lignes blanches simulant la coupe de pierre; le plafond, orné de figures géométriques, est soutenu par des poutres ou solives apparentes peintes en brun. Une double arcalure en plein cintre, reliée au milieu par une clef qui retombe en pendentif, ornée de gorges remplies d’une rangée de perles ou d’oves, de festons et de figurines, encadre de la manière la plus heureuse le sommet de chacune des trois scènes.

Le sol de l’appartement est recouvert de pavés, les uns blancs avec

bordures jaunes et une croix de Saint-André au milieu, les autres rougeâtres avec des lignes concentriques.

Le lit dont nous avons parlé est drapé d’une e'tolîe rouge retombant de tous côtés jusqu’à terre. Le dossier et le ciel sont de même couleur, mais la bordure de celui-ci est garnie de franges d’argent entremêlées de torsades dorées.

Trois personnes y sont couchées. Un homme d’abord, couvert d’une chemise blanche; la tête, coiffée d une sorte de capuchon très ample, repose sur un oreiller de couleur bleue. Le visage a le calme d’un profond sommeil et porte toute la barbe, blanche comme les cheveux. Les mains, découvertes, croisées sur la poitrine, sont élégantes et fines, nullement déformées par un rude labeur. C’est donc un homme aisé, exempt des œuvres serviles.

À sa gauche repose sa femme, la tète sur un oreiller jaune d’or, couverte d’un bonnet rond qui renferme bien les cheveux, dont un bandeau blanc paraît à peine sur le front. Elle est vêtue d’une camisole blanche; la main gauche est relevée sur la poitrine et la droite étendue sur la couverture.

Enfin, un jeune enfant aux cheveux blonds bouclés penche avec confiance, sur l’épaule de sa mère, sa tête que soutient un oreiller vert. La poitrine, en partie découverte, laisse voir l’attache du bras à l’épaule.

Pendant qu’ils reposent ainsi en toute quiétude, une autre femme, à longs cheveux d’or retombant sur les épaules, vêtue d’un ample manteau bleu de ciel, avec une devantière ou tablier de couleur verte, les manches bouffantes mais retenues par les poignets de la chemise retroussés, s’empresse d’introduire un objet de forme ronde et légèrement doré dans une sacoche de voyage dont les courroies retombent jusqu’à terre. Ce sac est blanc et doit être de toile, et ressemble en tous points à la musette de nos soldats.

A droite de la salle, un escabeau en bois de chêne supporte une lampe à pied dont la lumière brille au-dessus de la traverse de fer; un bâton de pèlerin est appuyé au mur entre ce banc et le lit.

Ce même sujet existe dans un petit vitrail, autrefois dans une fenêtre de la chapelle Saint-Jacques de l’église de Villiers, près Vendôme, et aujourd’hui conservé dans le musée de cette ville.

Signalons de suite une différence. A Vendôme, l’homme est placé au milieu; delà une interprétation fantaisiste et satirique, qu’on

appliquait au fameux scandale attribué à Robert d’ArbrisseL1!, longuement discutée dans le Congrès archéologique tenu à Vendôme en 1872. La présence de deux casquettes d’homme, visibles dans ce vitrail, fit abandonner cette version par les savants congressistes, mais nulle explication plausible ne fut donnée de cette scène étrange.

La vérité n’est point douteuse. C’est une famille de pèlerins. La besace, les bâtons de voyage le prouvent jusqu’à l’évidence. Mais ici les deux panneaux suivants continuent et expliquent le premier.

La seconde scène nous transporte en pleine campagne. Nos trois pèlerins parcourent un paysage enchanteur. Sous un ciel bleu , semé de nuages, se déroulent au loin des montagnes élevées, d’un bleu pâle, légèrement teinté de rose, comme par l’aurore ou les premiers rayons du soleil. A gauche est le château, avec scs tourelles crénelées, réduit à de petites proportions; tout près, au contraire, à droite, se dresse le tronc roussâtre d’un arbre gigantesque à trois étages de branches d’un vert foncé. Sous les pieds, le sol se tapisse d’un gazon verdoyant semé de plantes et de fleurs. Nos pèlerins suivent les replis d’argent de la route, les regards fixés au loin sur un même point qui semble exciter leur admiration ou leur étonnement. La mère ouvre la marche; son grand manteau violet descend jusqu’à terre en plis gracieux; ses épaules sont couvertes d’un voile blanc ou d’un capulet, que retient sur la tète un chapeau dont le bord antérieur est relevé comme une visière, mais dont la c 0 i fie est ceinte d’un cordonnet d’or. Elle s’appuie, de la main droite, sur un long bâton blanc.

Derrière elle, le père, la main gauche levée dans un geste d’admiration, est vêtu d’un manteau rouge vif, avec un large collet blanc rabattu. Le chapeau est moins gracieux que le précédent, le rebord est plus large et plus relevé. La culotte, de couleur bleue, se noue au genou sur des chausses blanches un peu ballantes. Les chaussures sont plutôt des pantoufles montantes de couleur rose. 11 s’aide également cl’un bâton légèrement incliné sur l’épaule.

L’enfant qui le suit le lient, au contraire, couché; il est vêtu d’un chapeau semblable à celui de son pèi’e, d’un manteau flottant

R) On sait que le céicbre abbé de Vendôme, Geoffroy, écrivit une lettre de reproches très vive à Robert d’Àrbrissel; on avait cru voir là une traduction sensible de celte quérimonie, précisément placée dans une église dépendant de l’abbaye de Vendôme.

violet, à collet blanc rabattu; la manche d’un vêtement de dessous est bleue; chausses et pantoufles comme les précédentes.

Les traits du visage du père et du fils sont bien dessinés; celui-ci plus gracieux; celui-là plus accentué, aux rides profondes.

La troisième scène est plus mouvementée. Le père et la mère, bien reconnaissables, sont dans la désolation; l’un lève les yeux au ciel comme pour le pi'cndre à témoin de l'injustice dont ils sont victimes; la mère pleure et s’essuie les yeux avec son voile; l’enfant, dont le surcot bleu à bordure fleurie est maintenant très apparent, est dans la plus profonde surprise et joint les mains.

En effet, un homme d’armes, tenant de la main gauche une longue hallebarde à la lance recourbée, d’acier poli, le tient à l’épaule de sa main droite. Il est vêtu d’un large manteau bleu, d’une culotte blanche et de chausses rouges; un casque rond avec des ailes sur les côtés donne à son visage déjà peu agréable un air plus repoussant encore.

De l’autre côté, un autre garde se penche, fouille dans la musette de l’enfant et en retire l’objet précieux que la femme de la première scène y avait caché.

Ce garde est conforme au type traditionnel et bien connu de François Ier. Il porte un chapeau bleu à plumes d’or retenu par une jugulaire rouge. Ses cheveux frisés sont blonds, comme sa barbe. Sur les épaules, un vêtement rouge presque entièrement caché par une cuirasse à larges rebords jaunes ornés de rainures, ou mieux par des baudriers qui s’enlre-croisent dans le dos. La ceinture a des pendeloques ou des sabretaches bleues pendantes. La manche sortant de la cuirasse est verte et fendue dans toute sa longueur de nombreux crevés.

Le haut-de-chausse bouffant en plis nombreux est couleur bleue, mais les chausses collantes sont d’un violet clair, tandis que les pantoufles sont d’un violet foncé. L’épée pend au côté. C’est un cavalier élégant, sans doute aux ordres de la grande et belle damoiselle qui préside fièrement à ces investigations et les dirige.

En partie cachée par son homme d’armes, cette jeune fille est remarquable par son visage jeune et gracieux encadré de cheveux bouclés ondulant sur les épaules, la gorge dégagée, les épaules bien dessinées sous les plis très fins d’une guipure éclatante de blancheur, bordée à la partie supérieure d’un point croisé formant dentelle; sur le tout, un corsage largement échancré de velours

vert avec une bordure d’or; enfin la tête est couverte d’un chapeau rouge élégamment posé.

Derrière elle, on aperçoit deux autres têtes d’archers vêtus de casaques rouges, coiffés l’un d’un casque jaune et l’autre d’un casque vert. L’un d’eux brandit une hallebarde dont le fer recourbé brille comme l’acier au-dessus du père et de la mère de l’enfant.

Dans le lointain, à gauche, les montagnes, et à droite le château fort, flanqué d’une haute tourelle et dont le pignon pointu est percé d’une fenêtre géminée, se perdent dans un ciel bleu semé de gros nuages.

Les figures de ce dernier tableau sont de toute beauté et d’une grâce parfaite. Le vitrail lui-même, dans tous ses détails, est extrêmement soigné et de la meilleure école.

Evidemment, l’histoire est incomplète; le dénouement fait défaut. Pourquoi, au premier tableau, cette femme dépose-t-elle un objet précieux dans la besace de l’enfant endormi et le fait-elle reprendre dans le troisième par ses archers, jetant ainsi l’ignominie sur ceux qu’elle avait naguère si noblement hébergés ?

Il nous restait à découvrir la clef de cette énigme.

Le rapprochement du premier tableau de notre vitrail avec celui du musée de Vendôme, provenant d’une chapelle dédiée à saint Jacques, les caractéristiques évidentes de pèlerinage de nos trois voyageurs, dirigèrent nos recherches.

Les Bollandistes, au qo juillet, dans le commentaire historique de la vie de saint Jacques de Compos telle, donnent aux paragraphes 18A, i8,r> et i8fi une légende qui s’applique exactement aux scènes de notre vitrail et les complète.

En voici le sommaire :

Un homme probe et ami de Dieu, sa femme et son fils, partirent en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Parvenus dans une ville, à Calcium de Sicile disent les uns, à Toulouse disent les autres, et fatigués de la roule, ils demandèrent l’hospitalité. L’hôte avait une fille adulte qui s’éprit d’amour pour le jeune pèlerin; mais éconduite, elle résolut de se venger de lui et cacha dans sa besace la coupe de son père. Aussitôt après leur départ, dès le matin, elle dénonce le vol de la coupe; bientôt les archers ramènent les pèlerins; la jeune fille elle-même dirige les recherches I la coupe est retrouvée dans la sacoche de l’adolescent. — C’est en là le thème exact des trois panneaux de notre vitrail.

L’enfant lut condamné et pendu. Les parents, dans la plus grande tristesse, continuèrent leur voyage; mais, au retour, la mère voulut revoir son fils. Elle s’approche de lui en pleurant, quand celui-ci l’interpelle et lui dit : k Mère, je vis, sauve' par la Vierge et saint Jacques, w Vite la mère avertit le juge, et, en présence de toute la cite', le supplicié est rendu vivant à ses parents 0).

Ce miracle, ajoute le commentateur, est peint dans toutes les églises et chapelles dédiées à saint Jacques : Miraculum... qmd pictum videmus in singulis beati Jacobi ecclesiis aut capellis.

Malgré cette réflexion, les vitraux consacrés à celte curieuse légende doivent être, aujourd’hui du moins, assez rares, et nous sommes heureux d’en signaler deux fragments, celui de Vendôme, et surtout celui de Courville, plus complet et d’une exécution des plus artistiques; la gravure ci-jointe est impuissante à le rendre dans toute sa perfection.

Comment ce vitrail se trou\c-t-il à Courville? il n’a point existé, que nous sachions, de sanctuaire spécialement dédié à saint Jacques dans cette petite ville. Mais peut-être un autel de l’église paroissiale lui a-t-il été consacré? 11 ne nous semble pas, en effet, probable que ce fragile chef-d’œuvre ait été transporté là d’une église éloignée.

Signalons deux autres vitraux similaires.

Nous avons pu consulter l’ouvrage de L. Ottier : Le Vitrail. Cet auteur donne la reproduction de deux panneaux sur cinq d’une verrière de la chapelle Saint-Jacques dans l’église de Chàtillon-sur- Seine, consacrée à cette même légende.

Les cinq scènes sont expliquées par une inscription :

1. Comment le père et la mère de l’enfant partirent pour aller à Saint- Jacques et demandèrent à loger à l’hôte.

La scène offre une variante avec le vitrail de Courville et celui de Vendôme. Le jeune homme est couché dans un lit séparé; les parents en occupent un autre.

2. Comment la chambrière mit la tasse dans la mallette de l’enfant.

W Nous ne mentionnerons pas ici le détail fantastique des poulets rôtis que te juge allait découper. Rendus à la vie, ils persuadent le juge; conservés depuis dans l’église de la ville, cliaque pèlerin ne se faisait pas faute de leur tirer une plume, en souvenir du prodige. Voir le texte latin.

3. Comment le père et la mère trouvèrent l'enfant pendu à la justice.

h. Comment, miraculeusement, le coq chanta en l’astre par-devant le juge.

5. Comment l’enfant fut miraculeusement dépendu de la justice.

Le vitrail de Courville devait être bien plus détaillé. Ici les scènes sont peut-être [dus artistiques, plus finement exécutées; mais celui de Courville nous aurait révélé, à coup sûr, certaines circonstances ou variantes curieuses, que les trois premières scènes conservées font vivement regretter.

M. Eugène Müntz nous a signalé, d’autre part, un vitrail du premier quart du xvie siècle, dans l’église de Saint-Jacques de Lisieux (PI. IV) et représentant la même légende. Restauré en 1859, il n’est peut-être pas complet.

E11 effet, on lit, à l’angle inférieur gauche, celle inscription : tf Cette vitre a été faite aux dépens de la Charité de celle paroisse, en l’an iu vc xxvi, ainsi qu’011 peut l’induire des débris ci-contre conservés avec soin dans la restauration faite en mviiic lis.» Le restaurateur n’a pas respecté la disposition régulière, et la première scène se trouve à la partie supérieure. Voici la lecture de ce vitrail :

1. Pendant le sommeil des pèlerins, une jeune fille cache un objet précieux dans un sac de voyage. — - Le père est au milieu, comme à Vendôme, et le jeune homme à gauche. Les pentes du lit sont brodées, les rideaux verts, la couverture rouge. A la tête du lit, une statuette de la Vierge. Sur une tablette, un vase et un chandelier.

2. Arrestation de l’adolescent. — La jeune fille, à cheval, conduit et commande les gardes. Le fait se passe dans un joli paysage. A l'horizon, une maisonnette cl des tours en ruine.

3. Pendaison de l’accusé. — La jeune fille, richement habillée d’une robe multicolore, désigne du doigt avec satisfaction le supplicié au juge et aux autres spectateurs; le bourreau, en chemise, les bras retroussés, a un pantalon collant mi-partie jaune et blanc avec haut de chausse à crevés. Il pousse du pied la jeune victime. Un magistrat, vêtu d’un manteau rouge, tient le bâton du commandement à la main.

4. Le père et la mère retrouvent leur enfant toujours suspendu au gibet, mais soutenu par saint Jacques.

5. Ils supplient le juge de le délivrer. — Celui-ci est à table avec plusieurs convives; le coq chante debout devant lui.

(>. L’enfant est rendu à ses parents.

Au-dessous, procession de la confrérie de Saint-Jacques, donatrice du vitrail. Dans les lobes supérieurs de la fenêtre, trois sujets qui n'appartiennent pas à notre légende. Un homme, à cheval avec un adolescent en croupe, transporte un cadavre dans son linceul. Deux fugitifs traversent un pont qui s’écroule derrière eux et barre le passage à ceux qui les poursuivent. Au sommet, un ange et au-dessus une croix. L’explication des deux premières scènes se trouve dans les Bollandisies et dans la Légende dorée; nous n’avons pas à la transcrire icD]).

L’artiste peintre appartient à la meilleure école. Ses personnages sont élégamment costumés, les scènes pleines de mouvement et bien disposées. A Lisieux comme à Courville, la dénonciatrice n’est pas une simple servante, mais la fille même de l’hôte, Représentée en costume de nuit, dans le premier tableau, elle a revêiu tous ses atours dans le deuxième, où elle est à cheval, et surtout dans le troisième, où elle triomphe et assouvit sa vengeance.

La fenêtre a 9 mètres de largeur, chaque panneau environ u m. 70, mais ceux du haut sont sensiblement moins élevés que ceux du bas, dont ils 11e sont même plus séparés par une barre de fer. Remarquons, enfin, que la date de 1 5 2 6 11c peut être considérée comme absolument certaine.

(1> ÏNous remercions M. Ch. Pichot , de Lisieux, des renseignements qu'il a bien voulu nous communiquer et du soin qu’il a mis à faire photographier ce vitrail par M. E. Lavergne.

Bulletin Archéologique, 1900.

PI. III, p. 28

l'Iiolulypii! UiTlIiaml, l’ans

VITRAIL DE L'ÉGLISE DE COURVILLE (Eure-et-Loir)

Bulletin Archéologique, 1900.

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