‹ Études et documentsChapitre 36 sur 54 · ÉGLISE SAINT-VALÉRIEN DE CHATEAUDUN · texte numérisé non relu

ÉGLISE SAINT-VALÉRIEN DE CHATEAUDUN

Vitrail de Sainte Anne

(Partie supérieure)

tombés et un obus a même enlevé tout un panneau de la baie de droite.

Le conseil de fabrique de Saint-Valérien, sur l’initiative de M. le curé, en a décidé la restauration au commencement de l’année 1903. Le travail fut confié à M. Lorin, peintre verrier à Chartres. Cet artiste s’est acquitté de sa mission avec un soin minutieux et un succès qui défie toute critique. L’œil le plus exercé n’y peut relever la moindre différence de nuances ni une fausse interprétation dans les parties refaites ou suppléées. Les raccords disparaissent et les vitraux revivent dans leur état primitif.

Ces verrières méritent d’ailleurs à tout point de vue les soins attentifs qui leur ont été donnés, car elles sont de la meilleure époque de la Renaissance Le dessin, d’une grande pureté de lignes, la grâce et le naturel des poses et des gestes, l’ampleur des vêtements, la richesse du coloris, la beauté et le fini des figures, enfin l’agencement des scènes révèlent un artiste d’un talent incontestable.

La baie consacrée à sainte Anne est celle du milieu. Elle mesure 3 m. 40 de hauteur et 1 m. 20 de largeur. Elle se compose de deux scènes bien distinctes, la première dans la partie supérieure et la deuxième dans la partie inférieure.

Première 'partie (PI. I). — Au centre, dans l’embrasure d'une porte monumentale, primitivement amortie en plein cintre, et actuellement, par l’ablation du meneau, en arc légèrement brisé, on aperçoit un vénérable vieillard à barbe blanche, à genoux, les mains jointes, en adoration devant un ange qui lui apparaît dans les airs. Cet ange est d’un jaune vert, par application du jaune à l’argent sur le fond bleu du ciel. Le vieillard est évidemment saint Joachim à qui fange annonce que ses vœux vont être exaucés. Son habit est bleu avec manches bouffantes au poignet, pardessus un ample manteau rouge et sur la tête un chapeau jaune doré à large rebord. Selon la légende des Évangiles apocryphes, Joachim garde son troupeau de moutons qui paît à ses pieds, tandis qu’un bélier s’égare sur le sommet d’une colline abrupte. Dans le lointain, un château fort à tourelles, et, à droite, une ville avec ses multiples clochers.

Le patriarche obéit à sa vision ; il se dirige vers Jérusalem et arrive à la porte Dorée où il rencontre son épouse Anne, attirée par une vision identique.

La porte Dorée est de style grec, d’ordre corinthien ; quatre colonnes supportent un double linteau ; sur le premier se lisait une inscription tronquée : [SO]LI • DEO HONOR (IV dans l’o) [E]T GLIA : Soli Deo honor et gloria (I Tim., I, 17). Des têtes de lions ornent cet entablement ainsi que les chapiteaux des colonnes. Le bandeau supérieur est enrichi de rinceaux finement dessinés ; sur les chapiteaux, les deux statues tronquées, signalées plus haut ; aux pieds de l’une d’elles est une tête de mort ; enfin, entre les deux statues, une scène de débauche que notre plume se refuse à décrire.

Revenons à la rencontre de saint Joachim et de sainte Anne.

Celle-ci est vêtue d’un grand manteau bleu à doublure verte, avec une bordure d’or semée de cercles; aux pieds, des chaussures d’un rose violet. Un grand voile blanc bordé d’or retombe de la tête sur les épaules ; le chapeau est à bourrelet en forme de turban, surmonté d’une coiffe rouge et d’une auréole d’or bruni. Les traits du visage, réguliers, d’une très grande douceur et d’une réelle beauté, sont loin d’accuser un âge avancé.

Saint Joachim, au contraire, a les traits plus accentués du vieillard; sa barbe est blanche et touffue. Le chapeau à large rebord bleu, avec une coiffe pointue rose et des oreillères d’or, est surmonté d’une auréole verte à rayons en forme de flammes partant du centre. Le vêtement est conforme à celui du premier tableau, mais on distingue mieux sur les épaules le mante] et de couleur jaune foncé et damassé ; enfin le long manteau rouge laisse à découvert les jambières à dessins d’or, serrées à la cheville par une riche bordure jaune.

Le fond du tableau est bistre avec entrelacs et rinceaux fleuris, style Renaissance. Jx terrain, divisé en morceaux de teintes jaunes et vertes à nuances variées, est semé de fleurs multicolores.

Le troisième tableau, sur un fond identique, mais animé à droite par la figure bien dessinée d’un ange ailé, représente sainte Anne vue de face, vêtue comme ci-dessus, sauf la bordure du manteau devenue verte par l’application directe du jaune à l’argent sur l’émail bleu du vêtement. Les mains jointes sortent d’une ruche blanche finement plissée.

Sainte Anne semble adorer l’enfant qu’elle porte sur son sein, le tronc nu issant d’une gloire d’or à rayons flamboyants, la tête entourée d’une auréole d’or et couverte de longs cheveux d’un

blond doré retombant en tresses soyeuses sur les épaules. Marie a les yeux baissés et les mains jointes dans la posture de la prière et de l’adoration (1).

Là, comme dans la statue ci-dessus décrite, l’enfant de sainte Anne n’est plus à l’état embryonnaire ; c’est la jeune fille déjà formée. Les contours accentués de la poitrine et du ventre doivent avoir une signification trop réaliste peut-être, mais d’un symbolisme élevé.

Marie, dans le concept divin, devait jouir, dès le premier instant de son existence, des privilèges inhérents à sa maternité. Elle est sainte et immaculée, c’est pourquoi élle porte l’auréole et est entourée d’une gloire toute céleste comme d’un vêtement ; sa maternité est toute surnaturelle et divine, et elle adore déjà Celui qui s’incarnera dans son sein. Aussi l’artiste lui a-t-il attribué déjà les marques caractéristiques de ces deux admirables privilèges.

Ce double symbolisme est d’autant plus probable que, dans le tableau suivant, Marie est représentée à l’état d’enfant naissant, sans aucun des détails spéciaux que nous venons de signaler. Cette opposition voulue, calculée par le peintre, avait un but évident : affirmer la conception immaculée et la maternité absolument divine de Marie, la Saincte Conception, comme dit le vitrail de Brennilis. Les novateurs de la Réforme mettaient en doute ces privilèges ; aussi les théologiens catholiques ne perdaient aucune occasion de les affirmer avec plus d’ardeur que jamais.

Deuxième partie. — La deuxième partie du vitrail qui nous reste à décrire est plus connue.

L’église de Cour-sur-Loire (Loir-et-Cher) en possède un qui a des similitudes frappantes avec le nôtre. La comparaison sera facile, grâce à la reproduction en héliogravure publiée par M. Jules Roussel (2).

Ces deux vitraux représentent la naissance de la sainte Vierge, mais dans un sens inverse. Dans le nôtre, sainte Anne, couchée dans son lit, est à droite ; à Cour, elle est à gauche.

(1) Sainte Anne a 0 m. 98 de hauteur avec l’auréole ; la figurine de la sainte Vierge mesure 0 m. 19 et 0 m. 35 avec la gloire.

(2) Jules Roussel. Les Vitraux, extraits des Archives du Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts, pl. 85.

La scène se passe dans une grande salle dont l’atrium est supporté par des colonnes grecques de marbre rose. Par la porte d’entrée, surmontée d’un fronton triangulaire, on aperçoit un paysage verdoyant très éloigné, tandis qu’une femme en franchit le seuil tenant un plateau et un vase dans ses mains. Devant elle, une autre visiteuse, suivie de son enfant, porte sur la tête un panier contenant trois colombes ; une troisième, tenant aussi à la main une colombe, s’approche du lit où repose l’accouchée. Celle-ci reçoit déjà le baiser d’une amie, première arrivée, tandis que, de l’autre côté, une autre femme, portant une aiguière de la main gauche, offre de la main droite des fruits, poires et pommes, disposés sur un plateau.

Sainte Anne, la tète entourée d’une auréole bleue, est vêtue d’une camisole rouge, les épaules couvertes d’un capulet blanc, laissant paraître un bandeau de cheveux d’or.

Le lit sur lequel elle repose est à baldaquin ; la couverture est verte, damassée ainsi que les rideaux. Ceux-ci sont relevés par des angelots aux ailes rouges et violettes.

Le ciel de lit est entouré d'une bordure rouge ornée de rinceaux d’or, obtenus par l’application du jaune à l’argent et par une gravure en creux faite à la meule, et non à l’acide, enlevant au verre son émail rouge et le tiers de son épaisseur. A cette bordure sont attachés des pendentifs ou lambrequins d’or, ornés de figurines et de dessins variés, la pointe terminée par un gland rouge.

Aux pieds du lit, une nourrice donne à un enfant le sein que lui envie son aîné debout près .d’elle.

En avant, à gauche de la salle, trois femmes procèdent à la purification, dans un bassin d’or, de l’enfant nouveau-né, dont la tête est surmontée d’une auréole bleue. L’une d’elles tient à la main droite une bandelette roulée et à la main gauche une aiguière ornée de fines arabesques. Enfin une quatrième femme fait sécher les langes à une cheminée dont le linteau était enrichi de sculptures.

Le vitrail de Cour-sur-Loire offre avec celui-ci les plus grandes analogies : sainte Anne en son lit, la purification de l’enfant sont pour ainsi dire identiques et semblent copiées l’une sur l’autre. Mais, la verrière de Cour étant plus large, l’artiste y a ajouté quelques personnages: saint Joachim avec le chat et le chien de

la maison remplace la nourrice et ses deux enfants ; la femme apportant les trois colombes est remplacée par une soubrette tenant un berceau; enfin la cheminée est plus vaste et deux autres chambrières présentent les langes déjà séchés.

Ces deux oeuvres pourraient être attribuées sans crainte d’erreur au même artiste, que rien, malheureusement, ne nous fait connaître. Il était donc permis à M. Lorin d’emprunter à ce dernier les détails qui faisaient défaut dans le nôtre et de donner à la femme qui lave l’enfant dans le bassin le même profil de tête et la même expression.

Dans une récente visite (20 août 1903) à l’église Saint-Ouen de Rouen, nous avons remarqué une représentation de la légende de sainte Anne, ayant avec celle de Châteaudun de grandes analogies.

C’est un vitrail portant la date de 1540, restauré en 1852, par la maison Bernard, de Rouen, ainsi que les cinq verrières voisines. Il occupe, dans le bas côté droit (côté de l’Épitre), la septième fenêtre, divisée en cinq parties par des meneaux ; les personnages sont surmontés de dômes d’architecture flamboyante. Le restaurateur en a interverti l’ordre ; la cinquième scène est devenue la première et représente saint Joachim et sainte Anne devant le grand prêtre, rendant grâces à Dieu.

Au premier plan de la deuxième, sainte Anne, auréolée, assise, vêtue d’une robe rouge et par dessus d’un manteau bleu, reçoit la vision d’un ange blanc aux ailes rouges ; au-dessus, dans un lointain bien ménagé, saint Joachim, couché au milieu de son troupeau, a de même la vision d’un ange aux ailes d’or.

Dans la troisième, rencontre de saint Joachim et de sainte Anne devant la porte Dorée.

La quatrième scène nous montre sainte Anne debout, vêtue comme ci-dessus, les mains jointes dans l’attitude de l’adoration, portant sur le sein, dans une gloire rayonnante d’or, une figurine nue, les mains jointes, de longs cheveux blonds retombant sur les épaules. La petitesse de l’enfant ne nous a pas permis d’observer les détails complémentaires.

En dernier lieu, la naissance de la sainte Vierge. Anne est couchée dans un lit à colonnes, garni de rideaux verts et d’un ciel à franges bleues. Une servante lui donne ses soins ; Joachim est assis à droite. En avant, deux femmes tiennent Marie, quelles Bull., t. XI

viennent de laver dans le bassin d’or déposé à leurs pieds ; l’enfant nouveau-né lève le bras droit et semble leur parler.

La même idée dogmatique a certainement inspiré l’auteur de cette vitre, que sa disposition a rendue moins artistique et dont le symbolisme, peut-être moins apparent, n’a pas été signalé, si nous en croyons le témoignage autorisé qu’a bien voulu nous donner M. de Beaurepaire, archiviste de la Seine-Inférieure.

L’histoire de sainte Anne se continue dans la baie de gauche.

L’heureuse mère, toujours habillée comme ci-dessus, et son époux, viennent dans le Temple rendre grâce à Dieu et accomplir la cérémonie de la purification. En effet,, Joachim porte un agneau qu’il offre au grand prêtre, mais son visage et son maintien, jadis déprimés par la tristesse, sont ici plus alertes et comme rajeunis par la joie. Il porte toujours son vêtement bleu et son manteau rouge avec des jambières rouges ornées d’arabesques d’or gravées à la roue dans l’émail rouge du verre par l’application du jaune à l’argent. Ce mode de décoration se retrouve dans les pendentifs qui ornent le baldaquin placé audessus de l’autel.

Cet autel est surmonté d’un fronton triangulaire soutenu par deux colonnes encadrant un tabernacle en forme de reliquaire, figure évidente de l’Arche d’alliance, accosté de chandeliers d’or, selon le mode de nos autels catholiques. Au-dessus du grand prêtre, Movse, reconnaissable par les cornes de son front, tient les deux Tables de la Loi sur lesquelles on lit l’inscription suivante en caractères gothiques : « Tu adoreras le seignür tô Dieu et à celuy seul tu seruiras » (. Deuter VI, 13).

Devant l’autel, le grand prêtre, vêtu d’un habit blanc, d’un manteau vert et de l’ephod d’or, la mitre entête et un croissant sur le front, reçoit les oblations.

Au premier plan, nous devons signaler une colonne ronde, d’ordre ionique, ornée d’arabesques. Sur le piédestal, l’artiste a peint le meurtre d’Abel par Caïn, armé d’une mâchoire d’âne. A mi-hauteur est dessiné un écusson sans couleurs héraldiques et dont les pièces sont deux pelles de boulanger posées en pal,

chargées toutes les deux de deux pains ronds ou tourteaux. Ce sont là évidemment les armoiries du donateur que l’avenir nous fera peut-être connaître.

La partie supérieure de cette fenêtre représente le martyre de sainte Marguerite. A gauche, la sainte est debout sur son dragon, à droite le bourreau lui tranche la tête.

La fenêtre de droite est également divisée en deux parties.

Dans le tableau supérieur sont représentés, sous un cloître à multiples arceaux, deux personnages : à gauche, un homme avec sa barbe, les cheveux courts, les pieds nus, écrit sur une banderole. Un lion mal dessiné est couché à ses pieds. Devant lui, une personne vêtue d’une robe de bure noire très ample, mais serrée à la ceinture, la figure imberbe, la tête rasée sauf la tonsure et couverte d’un voile retombant sur les épaules, tient en mains un livre et semble parler au premier personnage. Ni l’un ni l’autre n’ont l’auréole.

Ce n’est donc point une scène de la Vie des Saints, mais plutôt la représentation de la fondation de l’abbaye.

Le dessin comme le coloris est défectueux ; le peintre était inhabile à donner à son sujet des lignes précises, à rendre les allures du roi du désert, n’a pas su détailler le costume de la religieuse. Malgré tout, l’ampleur du corsage, et surtout le voile qui remplace le capuchon et se déplie sur les épaules, laissant apparaître la tonsure que les religieuses recevaient aussi, comme le prouve la vie de sainte Claire : Clara... a beato Francisco recepta tonsura, nous fait reconnaître sans hésitation la religieuse de Saint-Avit recevant soit les règles de son couvent, soit l’acte de fondation ou simplement une charte de donation de la main d’un noble bienfaiteur.

Le tableau inférieur se rapproche davantage de la perfection de la vitre de sainte Anne.

Dans un temple à dôme et coupole bysantine, à l’entrée même du portique d’architecture classique, laissant apercevoir dans le lointain une ville et à l’horizon un frais paysage, se tiennent deux évêques, mitre en tête avec l’auréole, appuyés sur une crosse archiépiscopale à double croix.

Celai de gauche est facilement reconnaissable par les trois enfants qui sortent d'un baquet et l’implorent, c’est saint Nicolas.

De celui de droite, il ne restait avant la restauration que la tête et les épaules. Il s’agissait de le compléter. Le peintre verrier l’a fait, croyons-nous, de la manière la plus heureuse.

La vie de saint Nicolas offre une circonstance, la seule, qui réponde parfaitement à cet ensemble : son élection au trône archiépiscopal de Myre. La voici d’après Ribadéneira :

« Les évêques suffragants de la province de Lycie étoient pour lors assemblés à Myre pour élire un prélat digne de la cité. Dieu révéla à l’un des évêques, qui étoit un homme de bonne vie, qu’ils dévoient choisir le premier qui entrerait le lendemain au matin à l’église et qui aurait nom Nicolas.

« S. Nicolas de son côté... s’en alla de bon matin à l’église où étoit l’évêque qui avoit eu la révélation et gardoit la porte. Voyant Nicolas, il s’approcha de lui pour savoir qui il étoit et comment on l’appeloit. « Je suis, dit-il, un pauvre pécheur qui « a nom Nicolas. » L’évêque voyant... que le nom de Nicolas convenoit à la révélation de Dieu, le mena aux autres évêques qui le consacrèrent évêque de Myre ».

Les festons qui pendent aux voûtes, la position des évêques à l’entrée même du Temple, tout l’ensemble répond bien au fait même de l’élévation épiscopale de saint Nicolas. Il a déjà la mitre en tète, le livre des Évangiles à la main gauche, il s’appuie sur la crosse. L’évêque qui le proclame n'a plus qu’à lui remettre la croix pectorale et l’anneau, que tient sur un coussin un jeune clerc à genoux, tandis que lui-même proclame bien haut que ce choix est bien l’œuvre de Dieu : Ipsum enim elegit Dominus (. Dealer .), comme le porte le phylactère qu’il tient à la main.

Ces vitraux, dont la facture artistique est vraiment remarquable, resteront, grâce à l’heureuse et habile restauration qui vient d’en être faite, un ornement digne de la belle église Saint- Valérien de Chàteaudun.

Chanoine honoraire.

Page 1