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ÉDUCATION PROFESSIONNELLE ÉDUCATION SCIENTIFIQUE

Messieurs,

La présente année scolaire vous apporte deux nouveautés : Tune intéresse les étudiants en histoire ; l'autre vous intéresse tous.

Les étudiants en histoire apprendront avec plaisir la création d'un cours de géographie physique q, la Faculté des sciences. Le professeur enseignera en deux années, ou, plus exactement, en deux semestres d'hiver, la géographie physique générale. Il fera, par semaine, une leçon publique d'exposition et une conférence employée

(1) Discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté des lettres de Paris, le 4 novembre 1886.

à des exercices pratiques, éludes de caries et de photographies, maniement de spécimens géologiques. Vous voyez bien les services que vous pouvez attendre de ce nouveau maître. Sans doute, le professeur de géographie à la Faculté des lettres a toujours enseigné, il enseignera toujours la géographie physique ; mais la géographie physique, à la Faculté des lettres, n'est qu'une sorte d'introduction à la géographie historique et politique; elle ne peut être étudiée pour elle-même qu'en un seul lieu, la Faculté des sciences, parce que plusieurs sciences contribuent à former l'ensemble des connaissances dont elle se compose. Laissez-moi vous dire brièvement l'histoire de cette fondation. Vous savez que, depuis une vingtaine d'années, l'opinion publique manifeste un goût très vif pour la géographie. Ce sentiment a égaré quelques personnes, au point de leur faire croire que la géographie doit devenir le cadre de l'éducation intellectuelle et comme une encyclopédie d'enseignement où la philosophie, la philologie, l'histoire et tout le reste se classeraient en chapitres. Le géographe passerait ainsi à la dignité d'héritier du théologien du moyen âge et du philosophe du siècle dernier. Par surcroît, la géographie, en découvrant le monde à tous les regards, inviterait nombre de gens, qui ne trouvent point chez nous un bon emploi de leur activité, à

voyager autrement qu'en qualité de récidivistes. D'autres ont semblé croire que la fortune de nos armes serait assurée le jour où tous les écoliers sauraient par le menu les chemins qui mènent à Berlin. Heureusement certaines causes ne peuvent être perdues par leurs avocats. 11 est et demeure admis que renseignement géographique doit tenir une grande place dans nos écoles : il donne des notions pratiques indispensables au marchand et à l'ouvrier; il éclaire le politique; il fait de nous les témoins intelligents des entreprises de ces explorateurs qui achèvent la découverte de la planète; il nous arme pour la lutte engagée entre les nations supérieures dans les territoires habités par des peuples moins civilisés ou moins forts. Enfin, l'enseignement de la géographie, à son degré le plus élevé, étudie Faction de la nature sur l'humanité, qui l'exploite en la subissant.

Il était donc naturel que le public se demandât si l'Université traitait, comme il le mérite, un enseignement de cette importance. Ces sortes de questions sont utiles. Elles nous donnent parfois des agitations superflues, mais elles nous prémunissent contre la somnolence, chose redoutable parce qu'elle n'est point sans agrément. Il nous a bien fallu reconnaître que la géographie était un peu sacrifiée. Tout de suite on nous a proposé un grand système de réformes : création d'une école

spéciale de géographie, de plusieurs agrégations spéciales de géographie, d'une section de géographie à l'Académie des sciences morales. C'était vraiment beaucoup pour commencer : la géographie ainsi empanachée n'aurait jamais passé sous les portes. Interrogé un jour, au Sénat, sur l'école spéciale de géographie, M. le ministre ne s'y montra point favorable; mais il promit de donner satisfaction aux vœux très légitimes qui lui étaient exprimés. M. le ministre avait mille fois raison de ne point encourager cet engouement pour les écoles spéciales, qui coûte cher et qui a pour effets, avec la dispersion des forces intellectuelles, Pémiettement de la jeunesse française.

La question en était là, lorsqu'inlervint le conseil général des Facultés, récemment institué. Un des premiers soins de ce conseil devait être d'enlever, où il était possible de le faire, les cloisons factices que la division, d'ailleurs naturelle et nécessaire, en Facultés mettait entre les parties d'un même enseignement. Si le système de l'isolement des Facultés avait duré, la géographie était en péril de n'être jamais enseignée qu'incomplètement ; elle ne pouvait être contenue tout entière dans la Faculté des lettres, et elle est trop liée à l'histoire pour être revendiquée tout entière par la Faculté des sciences. Le conseil a pensé qu'il était facile de faire collaborer

l'une et l'autre Faculté à une œuvre qui appartient à Tune et à l'autre. Il a émis le vœu qu'un cours de géographie physique fût institué à la Faculté des sciences. M. le ministre tout aussitôt, je dirai par retour du courrier, a créé le cours. N'était-ce pas la façon la meilleure et la plus économique de procéder?

Je ne veux pas, à propos d'une mesure très simple, m'égarer dans de trop vastes espérances, mais il me semble que nous pouvons attendre quelque bien de cette nouveauté. Je sais par expérience que, chaque année, il se trouve, dans une promotion d'étudiants en histoire, quelques jeunes gens qui se sentent attirés vers la géographie. Ceux-là auront désormais les moyens de s'instruire. Ces vocations ont été trop rares jusqu'ici. Nous avons certainement besoin de professeurs spéciaux de géographie. Je ne crois pas qu'il serait bon de les mettre dans nos lycées classiques, où l'harmonie des études est troublée sitôt qu'on force une nuance; mais ils trouveront place dans les écoles commerciales et industrielles, dans les lycées ou collèges d'enseignement spécial, enfin dans les Facultés des lettres. Il est difficile de pourvoir, aujourd'hui, à l'enseignement supérieur de la géographie. J'ai entendu dire que l'on requiert, pour ce service, des maîtresqui n'y sont pas propres ; on voudrait, par exemple, transformer

des paléographes en géographes. Cela rime, mais cela fait deux choses différentes. Il arrive aussi qu'un professeur devient géographe parce qu'il n'a trouvé à s'asseoir que dans une chaire de géographie et qu'il avait le propos délibéré de s'asseoir. Enfin, la géographie figure sur mainte affiche honoris causa, etl'étiquette trompe sur la marchandise. Tout cela n'est pas digne de l'enseignement supérieur, ni conforme à sa mission. Dans les Facultés, le maître ne doit enseigner que ce qu'il sait. Mieux vaudrait laisser vacante, sur l'affiche, la place de la géographie, ou l'attribuer à un monsieur X... Ce monsieur X... viendra un jour. Ce sera tel ou tel d'entre vous, s'il prend ici le goût et la connaissance générale de cette science, s'il persévère ensuite dans ses études et s'il nous apporte une bonne thèse de géographie.

Pour épuiser le sujet, je dirai encore que, si grande que soit notre sollicitude envers ceux qui se destinent à l'Université, nous ne sommes pas et nous ne voulons pas être un séminaire de professeurs, non point parce que le mot porte malheur, — nous ne sommes pas superstitieux, — mais parce que l'enseignement supérieur s'adresse à tous les esprits qui, déjà cultivés et préparés à une plus haute culture, viennent la lui demander. Nous espérous que cette école de géographie, fondée en Sorbonne, aura son public et

qu'elle se développera peu à peu. Nous avons aussi voulu répondre à un vœu de l'opinion, et montrer que nous savons satisfaire tous les besoins intellectuels. Ceux qui nous croient relégués dans l'antiquité se trompent. Nous y cherchons les sources de la vie de l'esprit, mais nous suivons le fleuve. Nous savons bien qu'il a droit et raison de couler sans cesse en grossissant toujours. Futurs universitaires, ne contestez jamais ce droit : ce serait peine perdue. Ne vous enfermez pas dans PUniversité, comme dans un édifice vénérable bâti un jour pour l'éternité. Le fleuve ne s'arrêterait pas ; il coulerait à droite et à gauche, vous isolant, vous dédaignant, jusqu'au jour où vos murailles y glisseraient et seraient emportées avec vos programmes, vos affiches, vos examens et vous : ce qui serait grand dommage.

L'autre nouveauté dont je veux vous entretenir est l'institution d'une attestation d'études supérieures à la Faculté des lettres. Vous pensez peut-être que le besoin ne se faisait pas sentir d'ajouter un diplôme à tant d'autres; mais celui-ci se distinguera de la foule de ses semblables par ce trait fort original qu'il ne conférera aucun droit à revendiquer une fonction quelconque. 11 faudra l'aimer pour lui-même et le prendre sans dot.

En peu de mots, voici les raisons qui nous ont déterminés à mettre en circulation ce parchemin.

La Faculté a dû s'aménager, il y a quelques années, pour recevoir le public nouveau des étudiants en lettres. Elle a organisé un régime de conférences et d'exercices pratiques à côté des grands cours publics, ouvert des salles de travail et des bibliothèques, organisé la préparation a l'examen de licence et au concours d'agréga- Lion.La plupart de nos jeunes gens se destinaient, en effet, au professorat; ils briguaient les grades et titres universitaires; à cause de cela, vos devanciers étaient appelés du nom, qui n'a pas disparu sans quelque difficulté, de candidats. Déjà les collèges ont reçu de nous un grand nombre de licenciés, qui remplacent peu à peu les simples bacheliers d'autrefois; les lycées, un nombre notable d'agrégés; les Facultés, de jeunes maîtres qui seront bientôt des professeurs. Notre temps n'a donc pas été mal employé et les résultats obtenus nous encouragent à la persévérance. Mais notre enseignement a pris (je ne parle, bien entendu, que des conférences et des exercices pratiques) un caractère trop professionnel, et nous sommes exposés au péril de détourner de nous des jeunes gens qui ne nous demanderaient qu'une éducation générale de leur esprit et l'initiation aux méthodes du travail scientifique.

Voici un étudiant en droit qui vient à nous, attiré par l'amour de la philosophie, des lettres ou de Thistoire. Que va-t-il faire? Il suivra la foule de ses camarades qui se préparent aux grades. Il entrera dans les conférences, où il trouvera tout d'abord des exercices scolaires, dissertations, thèmes, versions, explications d'auteurs. Peutêtre son zèle se refroidira-t-il tout de suite : il ne voudra pas racheter le dictionnaire qu'il a eu le tort de vendre au sortir du collège ; ou bien il essaiera ses forces, et se dépitera si elles sont jugées insuffisantes. S'il est opiniâtre, il persévérera jusqu'à l'examen de la licence; mais, neuf fois sur dix, il échouera, car il ne peut donner tout son temps, comme nos élèves, à ces études. Évidemment, il fait fausse route lorsqu'il s'engage en la compagnie des futurs professeurs et les veut imiter en tout. Il peut nous reprocher de n'avoir qu'une même règle et un même cadre pour un personnel très varié d'étudiants, de les traiter tous comme s'ils devaient un jour devenir nos collègues; bref, le mot a été dit, d'être une corporation incapable d'imaginer rien de mieux que la reproduction perpétuelle de son propre type.

Voici un étudiant étranger. Il a résisté à l'attraction qu'exercent sur lui les Universités allemandes, où il aurait trouvé une organisation accomplie de la vie d'étudiant, des plaisirs, des

fêtes, la joie de la vie en commun, mais aussi la poignée de main hospitalière du recteur, l'immatriculation facile, et, à la fin des études, un titre de docteur en philosophie qui sonne bien et qui n'est pas trop malaisé à obtenir, justement parce qu'il ne confère pas un droit à l'exercice d'une profession. Il a résisté, dis-je, à ces séductions. Il arrive, tenté par le nom de Paris, par la vieille gloire de ses écoles. Je suppose qu'il a réussi à se diriger dans la confusion de nos affiches et de nos programmes, et à trouver l'Université qui commence à prendre figure. Il arrive à la Sorbonne pour s'inscrire. Il devra d'abord produire plus de papiers et de certificats qu'on n'en demande à un Français à l'entrée d'une Université étrangère; on pèsera ses diplômes pour savoir s'ils ont même poids que les nôtres; mais le voilà entré : lui aussi, il suivra la foule, il trouvera dans nos conférences les exercices scolaires, et s'il lui plaît, comme il est naturel, d'emporter de chez nous un souvenir et une preuve de ses études, nous pe lui proposerons que les diplômes trop difficiles à obtenir de nos examens officiels, ou bien un certificat d'assiduité, c'est-à-dire un de ces papiers administratifs mornes que ne lisent pas ceux qui les signent.

Est-il utile pourtant d'attirer et de retenir le jeune Français qui recherche, en tout désinté-

ressèment, la haute culture intellectuelle? Oui certainement, et je me ferais scrupule d'insister. Est-il utile de ramener vers nous les étrangers et de détourner à notre profit le courant qui porte à l'Allemagne le contingent des étudiants de tous pays? Oui : une nation qui attire la jeunesse des autres nations gagne l'estime du monde et la popularité parmi les peuples. On s'intéresse toujours au pays où Ton a passé les jeunes années ; on y retourne volontiers ; on y voit les choses en beau; on l'aime, pour tout dire, parce que cela est une façon d'aimer sa jeunesse et soimême. Or, nous avons besoin, et le monde a besoin que la France soit aimée.

Je vous demande pardon de prononcer ainsi de grands mots à propos de petits objets, mais j'estime qu'il faut, en toute occasion, regarder haut. En matière d'éducation, le moindre détail doit trouver sa place dans un plan idéal, d'où les rêves mêmes ne soient pas exclus, et je vous souhaite, je souhaite pour nous que vous ayez le défaut de grandir les choses et de régler sur de belles théories vos actions les plus modestes. Cela dit, je reviens à notre propos : il faut que nous attirions dans une Faculté qui a pour fonction l'éducation de l'esprit le plus grand nombre possible de jeunes gens français ou étrangers.

Nous avons été sollicités de rendre plus faciles

nos examens actuels et de créer une licence débarrassée de tout appareil scolaire; elle a même été baptisée « la licence des gens du monde », nom assezmalvenu etquidonnerait à croire qu'on ne peut être à la fois universitaire et homme du monde. Mais pourquoi détourner les mots de leur sens véritable? La licence est la permission d'enseigner, licentia docendi. Laissons-lui le caractère professionnel. Loin de la rendre banale, ne la conférons qu'à bon escient; mais offrons à ceux qui n'ont pas besoin de ce diplôme officiel un certificat qui sera la sanction de leurs libres études.

Pour obtenir ce certificat, il faudra suivre renseignement de trois membres au moins de la Faculté, prendre part aux exercices pratiques, non pas à tous, bien entendu, mais à ceux qui conviendront le mieux à l'étudiant, comme, par exemple, les discussions dans les conférences de philosophie, d'histoire et des lettres. « Si un étudiant, dit l'article 3 de l'arrêté pris par la Faculté en assemblée, a remis à un de ses maîtres un travail écrit dénotant des recherches personnelles, il en sera fait une mention spéciale. » Vous entendez bien les mots « recherches personnelles ». Il s'agit non point d'une dissertation sur un thème donné, du développement d'une ou de plusieurs idées, mais d'un travail original sur un

sujet de philosophie, d'histoire ou de littérature. Au reste, nous ne prétendons pas vous proposer de grands sujets, ni vous mettre sur le chemin de quelque Amérique, et nous nous garderons de confondre ce travail avec les thèses de doctorat. Il y aura ici une mesure à trouver : j'espère que nous la trouverons.

L'étudiant qui ne se destine pas au professorat cherchera donc sa voie en toute liberté : il composera, comme il l'entendra, le programme de ses études.

Son plan arrêté, il avisera les maîlres dont il veut être le disciple. Il suivra les leçons qu'il a promis d'entendre avec une assiduité que constatera sa signature sur les registres de présence. Il proposera à ses maîtres ou il recevra d'eux un sujet de travail personnel; il aura bien soin de ne pas s'engager sans avis dans des entreprises qui pourraient être téméraires. Chacun de nous a par douzaines des sujets à lui indiquer, bien délimités et qui n'excéderont pas ses forces. S'il se tire à son honneur de ces épreuves, nous attesterons en conscience qu'il a fait des études supérieures.

S'il est étranger, il emportera ce diplôme avec lui, au lieu de retourner dans son pays les mains vides, et Ton apprendra peu à peu, en Suisse, en Italie, en Scandinavie, en Russie, et dans les

États du Sud-Est européen, même en Amérique, qu'il y a encore une Université de Paris, et qu'on y prévoit la venue des étrangers. S'il est Français, le parchemin ne lui procurera aucun avantage immédiat; mais, pour l'obtenir, il aura enrichi son esprit. La vie lui paiera certainement les intérêts de ce capital, en apparence improductif. Nous aurons donc, Messieurs, un groupe d'étudiants tout à fait volontaires et distincts de nos candidats aux grades officiels. Cette distinction n'a pas encore été faite; nous estimons qu'elle est devenue nécessaire. Est-ce à dire qu'elle doive être complète et que notre maison se divise désormais en deux compartiments séparés? Non, certainement. L'institution du certificat d'études ne saurait avoir cet effet. Nos étudiants proprement dits y peuvent aussi prétendre. Jusqu'à présent, des jeunes gens ont passé avec nous trois, quatre ou cinq années, et nous ont quittés sans emporter un seul témoignage qui vînt de nous directement. Ils sont devenus licenciés ou agrégés; mais on peut être agrégé ou licencié sans avoir été l'élève d'une Faculté; à l'examen de licence, aux concours d'agrégation, nos étudiants sont confondus avec les étrangers, et nous sommes censés ne pas les connaître. Nous les connaissons bien pourtant, et nous avons, au moins sur les plus laborieux, une opinion très bien infor-

mée. Pourquoi ne l'écririons-nous pas dans un certificat d'études?

Nous voudrions d'ailleurs les inviter, eux aussi, eux surtout, à faire de « ces travaux qui dénotent des recherches personnelles ». Certes, nous savons le prix des exercices scolaires, mais le cadre en est bien étroit; les mouvements y sont, pour ainsi dire, rythmés. Un futur professeur doit exercer ses forces dans un plus grand espace et faire l'apprentissage du travail scientifique. Les étudiants en histoire y sont invités par le programme même de l'agrégation. Chacun d'eux, après avoir choisi un sujet sur une liste dressée par le jury, étudie, critique, classe tous les documents propres à éclairer la question. Il fait œuvre vraiment personnelle; une partie de l'histoire lui appartient : il y est maître et seigneur, recueille des témoignages, les pèse, les rapproche, les combine et compose les considérants de son jugement. Il a le plaisir très vif de devoir à lui-même, de ne devoir qu'à lui son opinion. Avoir une opinion qu'on a conquise par sa propre force est chose très rare, particulièrement précieuse et bienfaisante. Il faut que vous goûtiez tous cette saveur.

N'y a-t-il pas, en littérature, en philologie, quantité de problèmes, petits et grands? une méthode pour les étudier? un apprentissage de cette

méthode? EL j'ajouterai : si l'activité scientifique se manifeste, en France surtout, par des travaux philosophiques et historiques, si les lettres anciennes attirent moins de chercheurs chez nous qu'à l'étranger, s'il reste dans notre littérature française de si longues périodes d'obscurité, c'est peut-être parce qu'on juge superflu d'exercer les jeunes littérateurs au travail de recherche. Mais je n'ai pas le droit d'insister sur ce point; j'ai voulu dire seulement qu'il n'est pas d'étudiants qui ne doivent s'essayer aux travaux prévus par l'attestation d'études, et qui « dénotent des recherches personnelles ».

Ici donc, nos étudiants volontaires se rencontreront avec nos étudiants obligés. Il est probable qu'ils ne travailleront point la même matière. J'imagine que ceux-ci se plairont aux questions plus difficiles de l'antiquité et du moyen âge, et que ceux-là s'en tiendront plus volontiers au moderne; mais je voudrais déjà les voir, les uns et les autres, groupés autour de leurs maîtres, dont chacun deviendra ainsi comme un chef d'atelier. Une Faculté ne rend pas tous les services qu'on doit attendre d'elle si le maître n'y est pas tout à la fois l'orateur d'une science dans sa chaire, l'ouvrier de cette science dans les laboratoires ou les salles de conférences, s'il ne dépose point la robe pour le tablier, si ses élèves ne

sont pas tout à la fois des disciples qui écoutent et des apprentis qui s'exercent au maniement de l'outil et tiennent à honneur de terminer l'apprentissage par le chef-d'œuvre.

Peut-être, en m'écoutant, nos futurs universitaires vont-ils ressentir quelque crainte de se voir un peu délaissés. Je m'empresse de les rassurer. Le jour où la distinction sera faite entre les deux groupes d'étudiants, nous verrons mieux ce qu'il faut faire pour les uns et pour les autres. Les candidats au professorat ont droit à une sollicitude toute particulière, et je regrette que nous n'ayons pas encore trouvé le système d'éducation professionnelle qui leur convient. Il me paraît très périlleux de procéder comme nous faisons encore, c'est-à-dire de jeter tout à coup dans une classe, avec la qualité de professeur, un jeune homme qui était élève la veille et qui ne s'est pas une fois trouvé en présence d'écoliers. Je redoute cette épreuve, surtout pour les professeurs d'histoire. Le professeur de philosophie s'adresse à de grands garçons; les professeurs de grammaire et de lettres ont une hiérarchie de classes, entre lesquelles les difficultés sont graduées. Mais le professeur d'histoire ?

J'ai entendu, à la distribution des prix du concours général, au mois d'août dernier, l'éloge de l'enseignement de la philosophie fait par un

maître en cet enseignement, M. Rabier. Il disait avec une éloquence singulière les services que la philosophie rend à la jeunesse, comment elle achève les études scientifiques en faisant mieux comprendre et mieux aimer la science, comment elle s'associe aux humanités pour élever « l'âme entière » et l'agrandir. Il réclamait pour elle la charge de défendre l'idéal, qui est le levain de Thumanité, la raison d'être de la France. Il émouvait, convainquait, entraînait son auditoire ; mais pourquoi, des hauteurs d'où tombait sa parole, a-t-il accablé l'histoire et ceux qui l'enseignent? M. Rabier concède, il est vrai, que l'histoire est un moyen efficace d'éducation morale et civique; mais il nie qu'elle ait autant de vertu pour l'éducation intellectuelle. En l'écoutant, je protestais contre cette déclaration, mais j'étais bien obligé de convenir qu'il avait raison lorsqu'il nous représentait le professeur d'histoire faisant trop souvent sa classe tout seul, parlant à des mémoires qui enregistrent et à des esprits qui demeurent passifs.

Oui, il y a de mauvais professeurs d'histoire, mais je m'étonne seulement qu'il n'y en ait pas davantage. Je parlais de l'état actuel de nos programmes et de nos habitudes. Ces habitudes sont si invétérées que l'on pratique tranquillement et sans s'étonner cette méthode : suivre la marche

des siècles, depuis la sixième jusqu'à la philosophie, c'est-à-dire demander aux plus jeunes esprits ce tour de force de se représenter les étals de civilisation les plus éloignés du nôtre. L'élève d'une classe d'histoire en philosophie n'aura qu'un petit effort à faire pour comprendre les événements du temps où il vil; mais il est bien difficile d'expliquer aux élèves de sixième, de cinquième, de quatrième et de troisième, les façons de vivre de l'humanité au temps des rois d'Egypte et d'Assyrie, dans la cité grecque ou dans la cité romaine, enfin dans le chaos du moyen âge, où des milliers de petits groupes vivaient par euxmêmes et sur eux-mêmes, pendant que quelques grandes idées comprises par un très petit nombre menaient ou semblaient mener le monde.

Si le professeur d'histoire succombe à la tâche, c'est que vous lui demandez l'impossible Avant de le faire jouter avec le professeur de philosophie, il faudrait assurer l'égalité des armes. Si nous avions, à la fin des études classiques, une année entière, où nous pussions, plusieurs heures par semaine, converser avec les intelligences mûries d'écoliers que nous connaîtrions bien et qui seraient tout à nous,nouspourrionsprocéderà larevision de leurs connaissances, y mettre de l'ordre, classer les phénomènes historiques logiquement, après les avoir trouvés à leur place dans le temps ;

expliquer les différences et les rapports entre les choses, dépeindre la succession des milieux et cette transformation perpétuelle du permanent fond humain en manières d'être diverses. A vrai dire, je n'espère point que nous obtenions jamais une pareille faveur. Peut-être pourrons-nous un jour établir, au cours des études secondaires, quelque palier où s'arrêteraient, pour reprendre haleine, le professeur d'histoire et son élève. Si nous nous affranchissons jamais de la tyrannie de l'uniformité qui nous enlève jusqu'à la faculté d'imaginer qu'une classe puisse ne pas ressembler à une autre, quelque novateur hardi proposera peutêtre de concéder au professeur d'histoire une classe où il soit un peu chez lui. La seconde, qui fait la transition entre l'histoire du moyen âge et celle des temps modernes, serait bien choisie pour devenir ce domicile qui nous est refusé. Si l'on nous y donnait seulement deux fois plus de temps que dans les autres classes, nous pourrions scruter les mémoires de nos écoliers, voir ce qu'elles ont gardé, reconstituer la chaîne des événements et la série des transformations, et préparer l'écolier à étudier l'avenir, c'est-à-dire notre présent.

Hélas ! je n'espère même pas qu'il nous soit permis de nous arrêter ainsi. On nous crie : « Marche, professeur d'histoire ! car tu as le monde à

parcourir. Reprends ton bâton. Après la vallée, voici la montagne. Il faut la gravir et tout de suite redescendre pour monter encore. Voici le rivage et l'océan : au delà de l'océan, encore des rivages, des vallées et des montagnes ! Marche ! » J3oit, marchons! Mais ayons du moins, pour faire l'immense voyage, la méthode la meilleure.

Saurez-vous saisir les caractères principaux d'une période, laisser tomber les faits inutiles, glisser sur les accidents, briser maint cadre factice, comme ceux que donne souvent l'avènement ou la mort d'un roi, et orienter les esprits vers quelques points lumineux? Saurez-vous, selon l'âge des écoliers, régler la part proportionnelle de la mémoire, de l'imagination et de la raison; donner à la première les notions chronologiques, à la seconde les couleurs variées, éclatantes ici, ternes ailleurs, des différents milieux, et les reliefs de toutes ces physionomies de tant d'acteurs, héros ou traîtres, barbares ou civilisés ? Saurezvous exercer la raison à saisir le sens et la suite des faits, la guider dans le passé avec les lumières du présent, et, après avoir précisé les vagues notions que possède tout enfant sur l'état politique et social où il vit, lui faire comprendre les façons de vivre d'autrefois?

Je me souviens qu'un jour, dans une classe de quatrième où j'enseignais pour la première fois

rhisloire romaine, il y a de cela bien longtemps, un élève, interrogé par moi sur le père de famille romain, termina sa réponse, qui était satisfaisante, par ces mots : « Et puis à Rome, c'était le père de famille qui disait la messe. » Je ne pus m'empêcher de rire, mais je ne ris pas longtemps. Je pensai que cet enfant avait compris un des traits caractéristiques de l'état antique : la confusion en une personne du prêtre et du laïque. Il avait saisi une des différences essentielles entre le présent et le passé : c'était ma faute s'il n'avait pas vu les autres et s'il ignorait que, depuis le commencement du monde, il y a eu des manières très variées de « dire la messe ».

Saurez-vous éviter des fautes pareilles et rendre intelligible à des enfants cette succession d'états qui ont été, l'un après l'autre, légitimes ? Il le faut, si vous voulez, par le spectacle même de ces légitimités successives où tant d'âmes sincères ont trouvé le repos, inspirer à la jeune raison de vos écoliers la tolérance, la charité envers le passé, la patience à l'égard des attardés, mais aussi la hardiesse de concevoir les légitimités de l'avenir vers lesquelles nous nous acheminons par des routes obscures.

Les professeurs d'histoire qui savent leur métier n'ont rien à envier à leurs collègues les professeurs de philosophie. Comme eux, ils remuent

des intelligences et travaillent « des âmes entières ». Comme eux, ils préparent des hommes, et, mieux qu'eux, des hommes de ce temps et de ce pays. M. Rabier a parlé, dans un des plus beaux passages de son disconrs, des sentiments de loyauté et d'allégeance qui, suivant le temps et les lieux, s'adressent aux dieux protecteurs de la cité, à d'anciennes coutumes ou à des personnes, mais qui sont réservés, en France, à un viril idéal de justice et de liberté. Il a dit que le principe qui résume notre idéal national et nous sert à tous, comme au soldat le drapeau, de centre de ralliement, est une idée : l'idée du droit. C'est toute la philosophie de notre histoire que M. Rabier a résumée en quelques mots; mais, pour que nos écoliers la comprennent, il faut que vous leur ayez montré, vous, les professeurs d'histoire, comment, avec des territoires, avec des races et avec des castes, c'est-à-dire avec la fatalité naturelle et la fatalité historique, nos pères ont composé une nation qui est, selon le mot de Michelet, « une personne, » le plus libre de tous les êtres historiques, par conséquent le plus noble et qui ne peut obéir qu'à un seul maître : le droit.

Soyez donc assurés, futurs professeurs d'histoire, que vous serez des hommes utiles; mais, pour votre difficile métier, une éducation préalable est nécessaire.

Il y a plusieurs mois que M. le doyen a demandé, pour les candidats à l'agrégation, rentrée dans nos lycées, où ils iraient, de temps à autre, sans troubler la classe ni le maître, écouter, regarder, puis diriger un exercice, interroger, corriger une copie, faire une leçon. M. le doyen attend encore une réponse ; nous espérons qu'elle viendra. Il n'est pas déraisonnable, je pense, de souhaiter que de futurs professeurs prennent le contact de vrais écoliers. Nous vous guiderons par nos conseils dans cet apprentissage; vous ferez des observations que vous nous rapporterez. Pratique et théorie marcheront de conserve. A l'avance, vous réfléchirez avec nous sur vos devoirs.

I/Université a besoin d'être bien servie; elle est honorée et enrichie des faveurs des pouvoirs publics; mais, si elle est à l'honneur, elle est en même temps au péril. Elle est surveillée, critiquée, calomniée quelquefois. Elle a des ennemis dans deux camps opposés : les uns lui reprochent d'être arriérée, les autres d'être trop avancée. Il n'est pas impossible qu'ils se réunissent un jour contre elle. Pour s'assurer contre toutes les attaques, il faut qu'elle garde et qu'elle accroisse ses mérites. N'oubliez pas qu'elle vaudra la somme des valeurs de chacun de vous.

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