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DISCOURS

EXAMENS ET ÉTUDES (l)

Messieurs,

Il s'est produit un mouvement d'opinion contre les examens, qui subissent à leur tour le sort réservé, aujourd'hui, à toutes les puissances. On les discute, on les critique, on leur reproche leurs exigences, la surcharge qu'ils imposent à la vie intellectuelle et la prétention qu'ils ont de la dominer et de la régler. L'Université s'est empressée d'examiner les griefs; elle y a fait droit déjà pour

(1) Discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté des lettres de Paris, le 3 novembre 1885.

les examens d'enseignement supérieur, et je voudrais montrer aux étudiants en histoire que le régime des épreuves qui les attendent est en harmonie avec la bonne discipline de leurs études.

L'étudiant en histoire doit, avant toutes choses, compléter son éducation littéraire, et point seulement parce que les lettres sont des documents de premier ordre ; alors même qu'elles ne lui apprendraient rien, il serait très imprudent de les négliger : elles se vengeraient. Il n'y a pas d'historien sans la culture générale, sans l'esprit de discernement, sans Fart de penser avec ordre et de s'exprimer avec justesse.

L'étudiant doit aussi faire la revue de ses connaissances historiques, combler les lacunes laissées par Tignorance et par l'oubli, et, en même temps, réfléchir sur l'histoire générale, en considérer l'ensemble, s'exercer à saisir le caractère, les antécédents et les suites des grands événements. Eh bien, Messieurs! l'étudiant qui donne la moitié de son temps aux lettres et qui emploie l'autre à compléter et ordonner ses connaissances historiques générales devient licencié es lettres et histoire : l'examen n'est que la constatation de ce double travail, qui s'imposerait à tout historien futur, même s'il n'existait pas d'examen.

L'agrégation d'histoire avait été depuis quelques années vivement critiquée, et je ne fais pas

difficulté d'avouer que j'ai pris une part active à la campagne dirigée contre elle : après les modifications qui viennent d'y être introduites, j'espère qu'elle ne pèsera plus si lourdement sur le travail des élèves et des maîtres.

Le concours d'agrégation gardera les quatre compositions écrites d'histoire ancienne, d'histoire du moyen âge, d'histoire moderne et de géographie; elles seront éliminatoires, comme par le passé, et le candidat y devra montrer qu'il sait Thistoire et la géographie générales. Nous ne pouvions le dispenser de cette épreuve. Un jeune homme de vingt ou vingt et un ans — c'est l'âge ordinaire des licenciés — se nuirait s'il se confinait dans des études trop particulières. Il ne se connaît pas encore : s'il fait un choix prématuré de telle ou telle partie de l'histoire, de tel ou tel genre de travail, il aliène sa liberté. Pour être libre dans l'âge mùr et pour être assuré de suivre sa vraie vocation, il faut, pendant qu'on est jeune, se donner les moyens de choisir, plus tard, entre beaucoup d'objels. Mais je sais la terreur des candidats devant un programme d'histoire universelle et de géographie universelle. Cette épreuve de savoir général, qu'ils avaient préparée, sans trop se plaindre, pour l'examen de licence, les épouvante au concours d'agrégation. Comme ils sont un peu

plus âgés, mieux instruits, ils voient mieux les difficultés des choses. De tout jeunes gens, des écoliers, arrivent à un examen avec une audace et une ignorance du péril qui sont des grâces d'étal, mais qui se perdent avec l'âge; je n'exagère pas en vous disant que je n'aurais pas, aujourd'hui, la hardiesse de me présenter au baccalauréat. Il fallait donc tenir compte de l'état d'esprit des candidats à l'agrégation d'histoire : le conseil supérieur a décidé qu'une chronologie serait mise à leur disposition pendant le concours. Vous voilà donc replacés dans les conditions ordinaires de la vie, où chacun de nous trouve sous la main le moyen de suppléer à un défaut de mémoire. Vous ne vous croirez plus perdus pour avoir oublié la date d'un événement ou d'une mort. Le temps que vous passiez à vous désespérer devant des listes de dates et des généalogies, vous l'emploierer à réfléchir sur l'histoire et à la mieux comprendre.

Voici une autre innovation très importante. Le candidat à l'agrégation avait autrefois à préparer, pour les épreuves orales, plusieurs thèses dont chacune aurait suffi à employer le travail de toute une année. Qu'arrivait-il alors? Les professeurs sont par nature des hommes compatissants ; en France, plus que partout ailleurs, ils s'intéressent au succès de leurs élèves; ils ressentent de

la tendresse pour les compagnons du métier intellectuel où ils exercent la maîtrise. Ils prenaient donc une part de la besogne, souvent la plus grande : les étudiants se distribuaient le reste. Dès lors, tout devenait aisé, mais trop aisé. Il était à craindre que les élèves ne vinssent à croire que la science est chose facile et qu'ils ne prissent l'habitude de jouer avec les apparences de l'érudition. Tel apparaissait dans le concours armé de pied en cape d'une armure tout entière empruntée à un maître où à un camarade. J'ai eu la preuve de certains subterfuges malhonnêtes, qui ne pourraient être excusés, s'ils étaient excusables, que par le proverbe : « A l'impossible nul n'est tenu. »

Il n'y a plus d'impossible aujourd'hui. Le jury publie une liste d'une centaine de thèses, entre lesquelles chaque candidat choisit la sienne. Le sujet en est assez limité pour que nous exigions de lui qu'il en ait étudié tous les documents. Vous aurez donc Poccasion, si rare dans la vie de l'étudiant français, de faire acte d'initiative; en choisissant vous-même la matière d'un travail. Je vous préviens que vous ne recevrez de nous qu'une aide très limitée : tout au plus des conseils généraux de méthode et des indications bibliographiques. Vous aurez l'honneur de faire vous-même votre tâche.

Vous en aurez aussi tout le profit. Il arrivera certainement que beaucoup d'entre vous reprendront, pour l'améliorer quand ils seront professeurs, ce travail d'étudiant Or, écoutez -moi bien. La première année du professorat décide souvent de la vie tout entière. La profession est aussi dure qu'elle est belle ; elle exige de grands efforts; mais, après de si longues éludes et tant d'examens, quand on se trouve enfin son maître, il se produit une détente à la fois très naturelle et quelque peu dangereuse. Vous aurez votre pleine liberté, avec un budget qui est devenu, grâce à la libéralité des pouvoirs publics, très sortable. Vous entrerez dans les habitudes tranquilles de la yie de province. Les réunions de camarades, le cercle, offriront un emploi à vos loisirs. Mais, de ces loisirs laissés par le travail professionnel, vous devez la plus grande partie, ne l'oubliez pas, au travail personnel. L'effort de vertu qui vous sera nécessaire sera facile, si vous emportez d'ici une œuvre commencée. Croyez-moi, lorsque vous serez professeurs, réservez sur votre table, à côté des copies de vos élèves et des livres où vous préparerez vos leçons, un coin pour un manuscrit de votre écriture ; aimez ce coin-là et retournez-y souvent.

Pour en revenir à la thèse, quelques esprits un peu aventureux, au nombre desquels je me trou-

vais, auraient voulu que Pétudiant pût en proposer lui-même le sujet. Ils n'ont point triomphé de résistances appuyées sur des raisons très sérieuses. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que la liste des thèses, dressée par le jury, pourra rendre des services. Les membres du jury d'agrégation sont hommes de savoir et d'expérience, capables de dresser un catalogue de questions intéressantes. Ils savent quelles parties de l'histoire sont encore incultes ou mal cultivées. En y mettant les travailleurs, ils contribueront au progrès des sciences historiques.

Messieurs, ces réformes, si modestes qu'elles soient, diminuent les hasards de l'examen et donneront plus de liberté aux étudiants et aux professeurs. J'espère que le travail des uns et des autres deviendra plus actif. La collaboration du maître et de l'élève, qui est le trait essentiel des mœurs d'enseignement supérieur, me semble possible désormais. Un licencié met deux années à se préparer au concours d'agrégation : avant les réformes, il ne croyait pas pouvoir distraire une seule minute de cette préparation; maintenant, il respirera pendant sa première année. Il sera libre d'étudier pour étudier, sans souci d'examen. C'est le moment où il devrait choisir un de ses professeurs, pour s'attacher à lui,* se mettre sous sa direction particulière et apprendre

de lui à travailler tout en l'aidant dans son travail.

Nous n'aurons un véritable enseignement supérieur en Sorbonne que lorsque des conférences seront organisées, dont chacune entreprendra quelque œuvre de longue haleine, capable d'honorer l'érudition française.

Nous espérons d'ailleurs que la réforme de nos examens et de nos habitudes aura pour efifet d'accroître le nombre de nos étudiants volontaires.

Il y a dans chaque génération des privilégiés qui n'ont pas à se préoccuper du choix d'une profession. En général, ils vont prendre des inscriptions à la Faculté de droit, et ils « font leur droit », parce que, comme on dit, il faut bien faire quelque chose. Pourquoi donc ne feraientils pas aussi bien « leurs lettres? » Parmi les jeunes gens qui se destinent aux carrières juridiques, les plus intelligents savent que, sans la philosophie et sans l'histoire, l'étude du droit n'est qu'une scolastique. Ils ont donc affaire à nous. Nous leur offrons une place d'honneur à côté de nos étudiants que j'appellerai professionnels, c'est-à-dire des futurs universitaires, qui ont été nos élèves de la première heure. Ceux-ci sont notre peuple d'Israël, mais nous ne demandons qu'à nous tourner vers les Gentils ; le moyen de

les séduire est certainement de leur prouver que nous n'avons pas pour unique fonction de préparer les examens.

Messieurs, j'ai répété déjà beaucoup des choses que vous avez entendues les années précédentes, et je ne vous promets point de ne pas les répéter les années prochaines. En terminant, laissez-moi dire aux étudiants de première année, ceci encore sera une répétition, qu'ils vont être les libres habitants d'une maison où chacun fait à soi-même sa discipline; qu'ils prennent donc les mœurs de leur vie nouvelle. Ici, aucune contrainte, point de cours obligatoires, point de règlements ; point de censeurs. Nous devons nous assurer que les boursiers, qui ont envers l'Etat des devoirs particuliers, ne se considéreront pas comme des rentiers de l'Etat; mais avec eux, comme avec les autres étudiants, nous agirons surtout par des conseils. Vos professeurs seront vos directeurs intellectuels : entretenez-vous avec eux; faitesvous connaître par eux; ils vous aideront à trouver la règle de votre conduite. A heure fixe, vous rencontrerez toujours les directeurs d'études^ dont la fonction est de tenir ici un bureau de renseignements à votre usage.

Surtout, considérez-vous comme les élèves de toute la Faculté . Ne commencez point pjir vous enfermer dans un compartiment. Suivez un ou

plusieurs cours qui ne soient pas de votre spécialité de littéraires, de grammairiens, d'historiens ou de philosophes. Je sais bien que la liste des cours pour chaque spécialité est bien longue, que notre affiche s'allonge tous les ans, et qu'à côté d'elle nous plaçons, pour vous avertir que nous ne prétendons point vous accaparer, les affiches de la Faculté de droit, du Collège de France, de l'École des Chartes et de l'Ecole des Hautes -Études. Cette profusion de cours doit vous effrayer, mais n'oubliez point que vous êtes ici pour trois ou pour quatre années, et que vous pouvez répartir sur un long espace de temps les satisfactions que vous devez à votre curiosité. Il ne s'agit point, d'ailleurs, de tout étudier à fond et d'être de vrais disciples pour chacun de vos maîtres. Ayez votre spécialité, mais assistez en témoin attentif aux manifestations diverses de l'activité qui règne dans nos établisse ments scientifiques; avertissez votre propre esprit de la variété, de la complexité de la vie intellectuelle; acquérez-lui une expérience précoce, en étudiant, en critiquant le plus grand nombre possible de vos professeurs, dont chacun a sa méthode, ses habitudes, son expérience, ses mérites et ses défauts. Je vous aiderai du mieux que je pourrai à régler votre temps de manière à ne pas vous surcharger par un travail d'audition qui

ne vous permettrait pas la réflexion personnelle. C'est le principal office de la fonction de conseiller des étudiants que la Faculté m'a fait l'honneur de me confier, et où je trouve chaque année un plus grand plaisir.

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