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L'ACTIVITÉ PERSONNELLE

Messieurs,

L'année dernière, je vous annonçais que la Faculté avait institué un diplôme d'études supérieures. Je vous invitais à le rechercher, qui que vous fussiez, étrangers ou Français, candidats aux grades ou volontaires de la science, et je louais, de confiance, le mérite que vous auriez à gagner un titre qui ne vous servirait à rien. Vous m'avez fort bien écouté ; mais, sur un millier d'étudiants inscrits, six, dont deux étrangers, ont sollicité le diplôme. En style de statistique, 0,006 d'entre vous ont été mis en branle par la force que nous avons déployée.

(1) Discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté des lettres de Paris, le 3 novembre 1887.

Ce résultat médiocre ne nous décourage pas.

Il y a dix ans, la Faculté ouvrait un registre d'inscriptions pour les étudiants en lettres, dont l'espèce n'était pas encore définie : le chiffre des inscrits s'élevait précisément à six. Quatre étaient boursiers, et il semble qu'on ait eu quelque peine à se les procurer. Nous avons conservé le tableau où ils ont écrit leurs réponses à des questions posées en tête de colonne, par exemple à celle-ci : Accepte-t-il la bourse? C'était comme un service qu'on leur demandait. Aujourd'hui, nous recevons un millier d'inscriptions ; nos bourses de licence ne sont plus acceptées : elles sont sollicitées. Au mois de juillet dernier, sur 98 candidats, 12 seulement ont obtenu au concours une de ces bourses.

Il y a dix ans, vos prédécesseurs étaient des écoliers qui formaient comme une classe. Ils avaient une salle d'études, où ils travaillaient sous l'œil paternel du secrétaire de la Faculté, qui se comparait lui-même à un censeur. Ils faisaient une nouvelle rhétorique, car il était admis, — cette opinion est encore très répandue, — que la rhétorique est la forme dernière de l'éducation littéraire, et que le meilleur parti à prendre, au sortir de cette classe, est d'y rentrer. Le régime ordinaire des étudiants, la liberté dont ils jouissent, ne semblaient point faits pour des étudiants

en lettres. La Sorbonne heureusement n'avait pas de dortoir à leur offrir, mais ils étaient traités en externes surveillés. Aujourd'hui, vous êtes un corps considérable d'étudiants. Vous avez à votre disposition tous les moyens de travail; vous vous en servez en toute liberté ; vous savez vous en servir. La Faculté des lettres n'a pas seulement donné à l'Université des licenciés par Centaines ; un très grand nombre de vos camarades sont professeurs agrégés dans les lycées; une vingtaine sont entrés déjà dans l'enseignement supérieur, et, chaque année, quelqu'un de nos élèves nous apporte des thèses. Vous avez conquis votre place au soleil.

Vous comprenez à présent que nous ne soyons pas troublés par la modestie des débuts de notre diplôme d'études. La vieille Sorbonne est un terrain où les nouveautés ne s'attardent pas dans le premier effort de la croissance.

Laissez-moi vous dire pourquoi nous mettons cette insistance à vous recommander ce diplôme. Nous avons pour cela deux raisons principales.

La première est qu'il s'obtient sans examen, sur le simple témoignage de professeurs qui ont vu un étudiant assister aux cours, prendre part aux exercices et qui ont reçu de lui un travail attestant des recherches personnelles.

Le diplôme conféré sans examen, mais après des études sérieuses bien contrôlées, est l'idéal des diplômes. L'examen qui veut ignorer Jes études antérieures et traite le candidat en inconnu ne résistera pas longtemps aux critiques soulevées par les méfaits qu'il a commis. Le baccalauréat est sur la sellette. Si j'étais chargé de requérir contre lui, je lui ferais passer un quart d'heure pénible, à supposer qu'un quart d'heure me suffît. Je lui reprocherais la prétention qu'il a d'ouvrir tant de carrières à l'entrée desquelles il a planté ses fourches caudines; les programmes encyclopédiques par lesquels il exige tant d'études que les écoliers n'ont plus le temps de rien étudier; le sentiment que j'éprouve pour ma part, et qui est très étrange, d'un examinateur qui ne voudrait pas être examiné sur les programmes où il prend ses questions ; la perturbation qu'il jette dans notre travail et dans le vôtre, quand il nous encombre au premier et au dernier mois de l'année de cette cohue de candidats tristes, de parents anxieux, de solliciteurs insupportables. Mais ce sont là les critiques les plus légères : l'impardonnable tort du baccalauréat, c'est qu'il veut se suffire à lui-même, ne rien savoir du candidat, si ce n'est un nom qui pourrait être avantageusement remplacé par un numéro, et d'exposer ses justiciables aux chances inégales de composi-

tions aujourd'hui faciles, demain difficiles, pour ne point parler de la diversité des humeurs des juges, qui sont aussi variables que les compositions. A chaque session, il faut avoir le courage de le dire, le baccalauréat, par sa faute et non par la nôtre, fait des victimes et des heureux qui ne méritent pas leur sort. Il trouble ainsi cette précieuse notion de la justice que donne aux écoliers la vie du collège où chacun est payé selon ses mérites. Il introduit prématurément dans les jeunes esprits le culte immoral de la chance. C'est pourquoi j'exprime ici, en mon nom personnel, le vœu qu'il ne soit plus toléré longtemps, sous sa forme actuelle, dans un pays où les loteries sont presque défendues.

La licence et l'agrégation ne méritent point ces critiques. Les épreuves y sont les mêmes pour tous, et, depuis quelques années, les candidats n'y sont plus des inconnus. Aux concours d'agrégation, les élèves de la Faculté arrivent précédés de leurs notes, que nous envoyons aux jurys. A chacune des sessions de licence, les directeurs d'études assistent à la délibération pour l'admissibilité et pour l'admission : ils plaident la cause des étudiants qui n'ont pas donné, le jour de l'examen, tout ce que promettait le travail de l'année. C'est un grand progrès; mais le hasard, ici encore, sert ou dessert les candidats. Une mauvaise

disposition d'esprit, un trouble momentané, un mal de têle, peuvent faire perdre un semestre, une année, voire même tout un avenir.

Je suis convaincu qu'un jour l'examen sera tellement rapproché des études qu'il se confondra presque avec elles. On sera bachelier parce qu'on aura fait de bonnes études d'enseignement secondaire; licencié et agrégé, parce qu'on aura fait de bonnes études d'enseignement supérieur. Il subsistera toujours quelques formes d'examen et de concours, mais les études seront ce qu'elles doivent Aire, le critérium principal.

Messieurs, le diplôme d'études supérieures peut servir à préparer cette réforme. Dès aujourd'hui, ne voyez-vous pas qu'il serait difficile à une Faculté d'attester sur un parchemin, signé par son doyen et par plusieurs de ses professeurs, que l'étudiant X... a suivi ses cours avec assiduité, participé aclivement et avec intelligence à ses exercices, composé un travail satisfaisant ou distingué, puis, le jour de l'examen', de refuser, comme incapable, ledit étudiant X...?

J'arrive à ma seconde raison. Nous vous recommandons l'attestation d'études, parce qu'elle vous invite au travail personnel.

Le travail personnel n'est guère représenté dans notre système d'examens. Sans doute, les épreuves de lajicence et de l'agrégation sont

excellentes ; elles permettent de juger des aptitudes et des ressources d'une intelligence ; mais la seule agrégation d'histoire offre aux candidats le moyen de prouver qu'ils sont capables de faire du nouveau. Pourtant l'objet principal, la raison d'être, la vraie fin de l'enseignement supérieur est d'apprendre à faire du nouveau. II achève l'éducation générale d'un esprit, mais pour mieux déterminer en lui une aptitude particulière; il lui expose l'ensemble d'une science, mais en l'initiant aux découvertes déjà faites, et il l'incite à des découvertes nouvelles. La discipline à laquelle il soumet l'étudiant prépare en lui le maître; elle l'assujettit pour l'affranchir.

Dans les vieilles Universités, la collation du doctorat, qui est le terme des études, donne lieu à une cérémonie symbolique dont le sens est profond. La mise en scène vous paraîtra bizarre. L'examen fini, le doyen monte en chaire, adresse un discours en latin, tout parsemé de superlatifs de politesse, onixauditores spectatissimi,j)0\ir louer le candidatus kumamssimus, qui vient de se montrer digne des summi honores. Il invite celui-ci à prêter le serment d'usage, puis il adresse une prière à Dieu très bon, très grand, et, sous les très hauts auspices du souverain très auguste et très puissant, il confère au récipiendaire les honneurs, droits et privilèges du doctorat. Il invile le doc-

teur à quitter le siège bas où il est assis, à monter dans la chaire, où il le revêt des insignes de la dignité doctorale, de la robe et du bonnet.

Cette pompe n'est plus dans nos mœurs, et ce cérémonial vous ferait rire : il y a plus de deux siècles qu'il faisait rire Molière. Nous procédons plus simplement : quand nous avons proclamé en Sorbonne un docteur, nous nous contentons de lui donner des poignées de main en français. Veuillez cependant faire grâce à la collation du bonnet, en faveur de ce petit discours : « Une fois que tu as reçu ce bonnet, tu es comme affranchi du joug de l'autorité d'aulrui et libre. Tu ne considéreras plus comme vrai que ce que tu auras puisé aux sources de la vérité. Tu no jureras plus sur la parole du maître. » Méditez surtout cette phrase: « Vois ce livre que j'ouvre, puis que je ferme ; de même tu consulteras les livres pour apprendre ce qu'où a pensé avant nous, et tu les fermeras pour penser par toimême. »

Cette antique formule contient une très belle définition de l'enseignement supérieur. Ouvrez, au cours de vos éludes et de votre vie, des livres, beaucoup de livres, pour apprendre ce que d'autres ont pensé avant vous ou à côté de vous, mais fermez-les pour penser par vous-mêmes et trouver matière à de nouveaux livres. Philo-

sophes, historiens ou philologues, la matière ne vous manquera pas. Nous sommes là pour vous aider à en découvrir, dès à présent, quelques parties. Plus on vieillit dans notre profession, plus on trouve de raisons d'étudier. Le moment ne vient jamais, pour nous, de nous retirer des affaires. Les bornes du champ de travail reculent devant nos yeux, à mesure que se rétrécit l'espace de vie. Si nous avions l'habitude d'écrire des testaments intellectuels, comme les hommes d'Etat des testaments politiques, nous léguerions à nos successeurs de beaux conseils et, rien qu'en disant ce que nous voudrions savoir, des plans de travail pour des séries de générations.

Nous ne vous demanderons pas, bien entendu, de traiter quelque grand sujet, comme serait une thèse de doctorat. La philosophie, les lettres, la grammaire, l'histoire, vous offriront quantité de questions intéressantes, qui pourront être élucidées par un labeur de trois mois. Il n'est pas besoin que vous écriviez des volumes. Pour une dissertation de cinquante pages, la méthode est la même que pour un long ouvrage: il faut mettre en présence du sujet un esprit attentif, sincère, sans préjugés ni opinions antérieures, étudier les documents avec patience, avec toutes les précautions de la critique, les comparer, les juger

et conclure; ces opérations, qui paraissent très simples, sont très délicates. Seules, les intelligences les mieux douées y réussiront tout à fait; mais les plus modestes gagneront à s'y essayer. Toutes auront fait preuve d'activité personnelle. L'activité intellectuelle, Messieurs, c'est la grâce que je souhaite à votre génération ; vous en aurez grand besoin. Je disais tout à l'heure qu'il reste nombre de problèmes à résoudre :

ce n'était pas assez dire. La philosophie, la littérature et l'histoire sont soumises à un renouvellement perpétuel. Les textes et les faits historiques demeurent les mêmes, mais non les esprits qui les commentent, les interprètent et les jugent. A mesure que la vie générale se modifie, que les milieux se transforment, que les horizons s'élargissent, le point de vue change. La hiérarchie admise entre les écrivains et l'ordre d'importance des faits sont bouleversés. Ce qui était, pour une génération, l'objet d'une admiration incontestée est méprisé par la suivante ou bien, pis encore, oublié. Où donc est aujourd'hui le culte sans réserve de la Révolution? où la légende impériale? où la ferveur romantique? et cette philosophie qui a été un moment la religion de la bourgeoisie française? \ous avez tous vu, dans quelque bonne maison de province, des bibliothèques du début de ce siècle : que sont devenus,

dans les bibliothèques d'aujourd'hui, les livres de fonds de ce temps-là? Qui de vous commencera la sienne par l'achat d'un Voltaire ou d'un Rousseau, ou de V Encyclopédie? Pourquoi ne savezvous plus par cœur les poèmes, et ne lisez-vous plus les romans qui ont charmé notre jeunesse? Parce que l'histoire du monde a changé; parce que la philosophie, pénétrée par la science, cherche des explications nouvelles de l'univers; parce que la démocratie a tout envahi; parce que Voltaire et Rousseau sont bien dépassés ; parce qu'il y a des combats dans chaque peuple et entre les peuples, d'autres soupirs que ceux des poètes, d'autres héros que ceux de George Sand. Ces changements d'opinions et de goûts ne sont pas des caprices de mode. Ils ont des raisons profondes que l'historien sait fort bien découvrir. Chaque génération a le droit de reviser les jugements sur les hommes et les choses d'autrefois et de penser nouvellement sur les immortels sujets des méditations de l'esprit; mais, Messieurs, il y a des générations qui se taisent et laissent une lacune dans l'histoire intellectuelle. Vous serez une génération de cette sorte si vous ne savez pas conquérir l'indépendance de votre esprit et lui assurer le moyen de travailler.

Vous trouvez peut-être que je m'égare loin de notre attestation d'études et que je grossis

singulièrement l'importance du « travail personnel ». C'est bien possible. Je dirai seulement, pour la défense de mon paradoxe, que je crois aux effets très étendus de vertus intellectuelles, qui se peuvent très bien enseigner et apprendre. Pour préciser et revenir à nos affaires, je m'adresserai à ceux d'entre vous qui se préparent aux examens et aux concours officiels, afin d'entrer ensuile dans l'Université. Une façon de vivre s'offre à vous : mettre sur votre table les programmes de l'examen ; le préparer pièce par pièce ; requérir l'aide de vos maîtres et la trouver insuffisante, alors même qu'elle est, comme aujourd'hui, excessive ; écrire sous notre dictée des cahiers de notes ; façonner votre opinion sur l'opinion connue ou supposée du juge; arriver ainsi par un petit chemin assez commode, j'en conviens, à la licence et à l'agrégation; pousser alors un grand soupir de soulagement; entrer dans le métier; y faire le nécessaire tout juste; transmettre à vos élèves exactement ce que vous aurez reçu de vos maîtres ; prendre vos habitudes et vous y endormir. Savcz-vous où mène cette façon de vivre? A une sorte d'isolement, d'exil à l'intérieur, à une ignorance d'une espèce particulière. Il y a, en effet, une ignorance de professeurs. Elle commence aux limites de nos habitudes et peut s'étendre très loin. Elle est

bien aperçue par les gens du dehors qui s'en amusent et en concluent que l'Université n'entend rien aux choses de notre temps. Voici une autre méthode : préparer ses examens, mais surtout se préparer à la vie intellectuelle par la culture et par l'affranchissement même de l'esprit; après le long usage du livre, fermer le livre pour lire en soi-même ; après la longue audition des cours, se boucher les oreilles pour n'écouter que son propre jugement. L'examen ne souffrira pas de cette éducation. Vous ne savez pas combien les juges sont étonnés et charmés quand ils se trouvent en face d'un candidat qui est une personne.

La liberté, l'activité de l'esprit, vous les porterez dans votre métier de professeur : elles y sont indispensables aujourd'hui. J'appelle votre attention sur une révolution qui s'opère dans l'Université. Il y avait autrefois deux parties distinctes dans le corps professoral : une élite très peu nombreuse, recrutée parmi les élèves de l'Ecole normale et parmi des hommes qui, réparant eux-mêmes les défauts d'une éducation incomplète, conquéraient, à force de travail, le grade de licencié ou le titre d'agrégé; puis, une grande masse de maîtres qui entraient dans la carrière avec le diplôme de bachelier, pour en sortir avec ce même diplôme. Ceux-ci ne faisaient aucun apprentissage, ni pro-

fessionnel ni scientifique. Comme ils étaient très nombreux, la différence et la distance entre renseignement supérieur et renseignement secondaire paraissaient énormes, ou plutôt il semblait qu'il n'y eût rien do commun entre eux. De l'un à l'autre, on s'ignorait et l'on n'échangeait que de mauvais sentiments. Aujourd'hui, la petite élite s'est fort étendue. C'est une règle admise déjà, et qui bientôt sans doute deviendra obligatoire, que nul ne peut solliciter un poste quelconque dans le plus modeste des collèges sans avoir obtenu la licence, qui redevient la permission d'enseigner, la licentia docendi. La grande majorité des candidats à la licence réside auprès des Facultés des lettres ou bien est en relation avec elles. Personne enfin, ou presque personne, ne se prépare à l'agrégation sans le secours d'une Faculté. Ainsi s'est fait un étroit rapprochement entre les deux ordres : le secondaire procède du supérieur.

Ce n'est pas tout, et voici qui va resserrer encore cette intimité. Le recrutement de renseignement supérieur s'est fait, depuis vingt-cinq ans, selon deux méthodes opposées. J'ai connu le temps où les Facultés de province étaient des lieux de refuge et de retraite pour les professeurs de lycée fatigués, malades ou incapables de tenir leur classe : « Vous ne savez pas faire la

discipline, disait le directeur du personnel de l'enseignement secondaire ; écrivez donc une thèse, vous entrerez dans l'enseignement supérieur. » Même conseil était donné à ceux qui avaient mal à la gorge. Plus tard, changement complet : les idées se modifient sur le rôle et le caractère du haut enseignement; le personnel est accru, doublé par les créations de chaires et de conférences. C'est à des jeunes gens que Ton s'adresse : un étudiant sorti d'une Faculté ou de l'École normale, ou bien arrivant de Rome ou d'Athènes, entre de plain pied comme maître dans une Faculté. Nous avons gagné ainsi des recrues excellentes, grâce auxquelles le travail scientifique a pris, dans notre pays, un grand développement. Mais toutes les places, ou peu s'en faut, sont occupées aujourd'hui, et un stage dans l'enseignement secondaire sera imposé par la force des choses. De nouveau, renseignement supérieur va se recruter dans l'enseignement secondaire.

De l'un à l'autre ordre, il y a donc désormais un va-et-vient perpétuel et un échange de services. L'antagonisme d'autrefois sera remplacé par une communauté d'esprit, qui sera féconde, car c'est l'esprit scientifique qui sera mis en commun. Nous verrons mourir l'étrange préjugé qui voulait qu'il y eût opposition entre la science et

le talent d'enseigner. Ce sont, à coup sûr, des choses différentes, mais non point opposées. Plus d'un maître a très bien su les accorder, et je pourrais citer des exemples. S'ils ne sont pas plus nombreux, c'est la faute du préjugé dont je parlais; mais une autre raison explique que tant d'hommes de talent meurent tout entiers. Ils n'ont point pris de bonne heure l'habitude du travail personnel; l'ambition que nous vous souhaitons de contribuer au progrès des connaissances et à la gloire intellectuelle de notre pays n'a pas été éveillée en eux à l'heure propice où le jeune homme, regardant vers la vie, s'y fait précéder par des projets et par des rêves.

Enfin, Messieurs, voici une dernière preuve de la nécessité où vous êtes d'user d'activité personnelle. L'enseignement secondaire a été mis au .régime des réformes générales contradictoires, qui lasse les meilleures volontés. Peutêtre le temps est-il venu de laisser les théories et de consulter l'expérience, d'espérer moins des règlements, davantage des hommes. Supposez que nous renoncions à cette uniformité au joug de laquelle nous sommes façonnés; que nos collèges deviennent des personnes morales, c'est-àdire libres, à qui des règles générales laisseraient en beaucoup de points l'initiative ; que le corps des professeurs délibère partout sur le choix des

méthodes et les principes de la discipline ; que nous nous élevions à cette conception hardie que tous les collégiens de France ne doivent pas nécessairement se lever, se coucher, jouer, se promener aux mêmes heures et se diriger par le même chemin, comme un grand troupeau, vers le même baccalauréat. Alors, il faudra réfléchir, délibérer, se décider. L'ordre ne sera plus imposé d'en haut : il naîtra de l'accord des esprits et des volontés. Il faudra bien que chacun de vous ait un esprit et une volonté.

Messieurs, je me suis adressé surtout aux futurs universitaires; mais ceux d'entre vous qui veulent ici étudier pour le seul plaisir d'étudier savent qu'ils sont les bienvenus en Sorbonne. Le diraije? Nous avons une sorte de tendresse pour les jeunes gens qui viennent h nous sans avoir besoin de nous. Ils savent qu'il n'est pas bon d'être hommes d'une seule étude. Ils dounent le précieux exemple du travail volontaire et du respect de leur propre intelligence. Us font acte d'initiative, d'activité, de liberté : je redis ces mots pour la dixième fois, et je crois que je les redirais encore, si je n'avais pas fini.

ANCIENNE ET NOUVELLE SORBONNE (l)

Messieurs,

En verlu d'une décision ministérielle récente, Tannée que nous inaugurons sera marquée, pour ceux d'entre vous qui se destinent à l'enseignement, par une innovation.

Nous regrettions, vous le savez, que de futurs professeurs ne rencontrassent point, entre le moment où ils quittent le banc de l'écolier et celui où ils montent dans la chaire, l'occasion de réfléchir sur les devoirs qui les attendent. Il nous semblait extraordinaire que le seul métier qui fût réputé n'avoir pas besoin d'apprentissage fût le

(i) Discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté des lettres de Paris, le 5 novembre 1888*

nôtre, et nous souhaitions pour vous une éducation pédagogique.

La pédagogie n'est pas populaire chez nous.

Le mot est pris en mauvaise part, et l'usage confond volontiers pédagogue et pédant. Pourtant la pédagogie condamne le pédantisme, c'est-à-dire le culte professé pour la forme et pour la lettre au détriment de l'esprit. Elle a été cultivée, de tout temps, par de bons esprits et de grands esprits. Comme elle a pour objet l'éducation de l'âme, elle se modifie avec l'idée que les hommes se font de leur âme et de sa destinée. Toute révolution religieuse ou politique, toute école, toute secte, toute philosophie, toute politique a sa pédagogie. Une histoire des doctrines de l'éducation contient les opinions successives de l'homme sur lui-même. Elle reçoit la confidence de l'idéal que se sont proposé les générations. Elle atteste dans l'humanité la continuité de l'espérance. N'ayez pas de préjugés contre la pédagogie : elle est un acte de foi en l'avenir.

Cette science de l'éducation est déjà enseignée dans notre Faculté; plusieurs d'entre vous savent avec quel talent, quelle autorité, quel dévouement. Je dis plusieurs, mais je voudrais dire tous. Un trop grand nombre d'entre vous s'imagine que la pédagogie n'est point faite pour l'enseignement secondaire, et qu'elle ne convient qu'aux

instituteurs ou aux institutrices. Prenez garde. Il ne faudrait pas que le zèle professionnel fût moindre chez vous qu'à côté de vous. C'est une des nécessités de l'heure présente, que les enfants élevés dans les collèges et les lycées soient dresses à la vie par de vrais éducateurs. Nulle part l'inexpérience n'est plus dangereuse, l'inertie plus redoutable qu'en cet endroit. Instruisez-vous donc, vous aussi, dans la science de l'éducation. Persuadez-vous que le maître qui l'enseigne en Sorbonne, devant une si grande affluence d'élèves, est votre maître à vous aussi. L'innovation dont je vais parler a précisément pour objet de l'aider dans sa tâche et de vous permettre de vérifier par l'expérience les théories de la science de l'éducation.

Nous avons à Paris des maisons modèles de l'enseignement secondaire français, nos lycées. Des maîtres qui ont fait leurs preuves dirigent ces grandes classes où vous avez, presque tous, achevé vos études. Nous les prierons de vouloir bien vous admettre auprès d'eux, en qualité d'apprentis. Nous aurons soin que vous ne soyez pour personne un embarras, et que, d'autre part, cette nouveauté ne trouble pas vos éludes. Les étudiants de première année d'agrégation seront répartis entre les divers lycées. Nous ne leur demanderons qu'une quinzaine ou une vingtaine de leurs jour-

nées, point de suite, mais par groupe de quatre ou cinq jours. Ils n'auront pas la prétention de remplacer le professeur; ils seront, eux aussi, ses élèves; ils le regarderont et Técouleront. Si le maître le permet, ils dirigeront un exercice, une interrogation, une explication, une correction de devoirs; s'ils en sont jugés dignes, ils feront à la fin toute une classe.

Tel est, du moins, le projet auquel nous nous sommes arrêtés : il pourra être modifié par la pratique, mais nous pensons qu'il faudra se garder toujours de gêner le professeur qui voudra bien collaborer avec nous à votre éducation, et de prélever sur votre travail une contribution trop lourde.

Nous estimons qu'il est possible d'obtenir, par cet effort modeste, de grands résultats. Celui-ci, d'abord, qui est très considérable. Vous serez avertis, Messieurs, que vous devez être des professeurs. Je ne suis pas sûr que quelques-uns ne l'oublieraient pas, sans cette précaution. Vous n'avez peut-être pas tous une vocation très décidée. Puis, vos études ont de très grandes exigences; vos examens ne se laissent point négliger; enfin, vous êtes jeunes, exposés à d'autres séductions qu'à celles de la pédagogie. Il faut donc que nous vous fassions penser à votre avenir.

DISCOUKS AUX ÉTUDIANTS EN SOKBONNE 169

Le meilleur moyen de vous inspirer le goût de cet avenir, c'est de vous donner l'idée des plaisirs intellectuels et des satisfactions morales que vous y trouverez.

N'allez pas croire que, pour avoir eu beaucoup de maîtres, vous savez ce qu'est un professeur. L'écolier ne s'en doute pas. Entendons-nous : il sait les qualités de son maître et les défauts aussi. Il juge la personne, le plus souvent très bien. Il excelle à faire un portrait, surtout une caricature, mais il comprend mal ou même ne comprend pas du tout la méthode de l'enseignement, l'objet qu'elle se propose ni les procédés qu'elle emploie. Tout petit, il accepte le collège, sans raisonner, comme une nécessité traditionnelle; il sait qu'il y doit entrer à tel âge, comme il sera soldat quelques années plus tard. Le professeur en chaire est le premier représentant qu'il rencontre de l'autorité publique. Il croit qu'il faut à ce fonctionnaire desdevoirs comme au percepteur, des contributions. Un jour, dans une classe de sixième où j'enseignais la géographie, je trouvai parmi les cartes un chef-d'œuvre de calligraphie, de dessin et de couleur, une hiérarchie bien observée de lettres capitales, de fines hachures savamment dégradées aux bords de mer, et une ligne de partage des eaux ondulée à l'encre de Chine. Je demandai au signataire s'il était Fauteur de ce chef-

d'oeuvre. Il me répondit comme la chose du monde la plus naturelle : « Non, monsieur, c'est maman. » Je dus lui expliquer que, personnellement, je pouvais fort bien me passer de sa carie, que j'en demandais une, non pour moi, mais pour lui, pour qu'il apprît à marquer à chaque pays sa place, sa forme et ses proportions. Il fut très étonné. On est si naïf à cet âge que je m'imaginais, il y a trente et quelques années, qu'un professeur souffre comme une âme en peine pendant les vacances, et ne retrouve la joie de vivre qu'à la rentrée.

L'écolier devenu grand ne revient jamais de ses premières erreurs. Il ne sait que très imparfaitement la théorie des divers exercices auxquels il est soumis; il ne voit pas comment ils sont combinés pour former son éducation. Il ne comprend guère mieux la classe à laquelle il assiste que l'enfant de chœur, la messe qu'il sert.

Vieillissez de quelques années cet adolescent. Il devient jeune homme. Ce jeune homme, c'est vous. Supposez-le licencié, agrégé, professeur. C'est ce que vous serez demain. Vous êtes très capables de demeurer écoliers, en ceci du moins que vous ferez la classe, comme vous Pécoutiez, sans la bien comprendre. Vous reprendrez la petite route où vous marchiez quand vous étiez élèves. C'est justement cela qu'on appelle routine.

C'est pourquoi nous vous prenons en pleines études pour vous confier à des maîtres, qui sont l'honneur de notre Université. Vous voilà, non plus dans une de ces conférences de la Sorbonne, où vous vous exercez moins à renseignement qu'à la parole devant vos condisciples et vos maîtres, juges difficiles — les premiers surtout — mais dans une vraie classe, devant de vrais élèves, des têtes jeunes, les unes attentives et dociles, les autres distraites et rebelles. Vous écoutez le professeur. Vous faites des réflexions salutaires, en remarquant, par exemple, qu'il ne suffit pas, pour enseigner, de savoir: qu'il faut encore savoir enseigner; que votre érudition philosophique, philologique ou historique, n'est point de mise au collège; qu'elle est un pédantisme; qu'elle est une paresse, car elle vous épargne la peine très grande, la vraie peine professionnelle de l'appropriation de la science à renseignement.

Vous voyez encore comment se fait la discipline, chose si aisée et si malaisée en même temps; aisée pour le maître qui aime l'écolier, qui est doux à l'enfance, charitable à l'ignorant, de belle humeur (grande qualité), sévère quand la raison de la sévérité est claire pour le délinquant lui-même, juste absolument, naturel, sincère, c'est-à-dire se produisant tel qu'il est, avec ses gestes à lui, sa voix à lui, non pas avec des

gestes pour écoliers et une voix professionnelle, une de ces voix de classe qui ne servent pas dans la vie privée.

De tout cela vous tirez votre profit. Avec la permission du professeur, vous vous essayez sous ses yeux. Vous recevez ses conseils. Votre court stage fini, vous nous revenez, avec une note du maître qui a bien voulu vous donner l'hospitalité. Si vous avez vraiment la vocation, vous réfléchirez de temps à autre sur l'expérience que vous aurez acquise. Professeur, vous arriverez dans votre classe d'un pas mieux assuré, en homme qui sait où il va et ce qu'il doit faire, qui entre chez lui.

Messieurs, cette éducation professionnelle vous permettra de vous donner avec plus de confiance à vos études scientifiques. Vous n'aurez plus à redouter cette opinion fausse que la science pervertit le professeur. Je répéterai donc cette année le conseil que j'ai tant de fois donné: apprenez ici à travailler par vous-mêmes. Ajoutez à la préparation des examens quelque chose qui soit de vous et pour vous. Avertis, comme vous allez l'être désormais, que vous serez des professeurs, sachez aussi que vous devez être des savants. Ne vous laissez pas effrayer par ce mot. Il ne convient pas seulement, comme le voudrait l'usage, à l'homme qui étudie les choses anciennes ou qui peine sur les parties ardues de notre domaine

intellectuel. Vous pouvez être savant en métrique, mais aussi en critique littéraire ; en histoire très ancienne, mais aussi en histoire contemporaine : comme le règne de Rhamsès Meïamoun, c'est matière à érudition que celui de Louis-Philippe, ttre savant, c'est avoir tout appris d'un sujet avec patience et avec méthode. Ayez soin que le sujet en vaille la peine, et rendez-vous capables, après l'avoir étudié, de communiquer au public le résultat de vos recherches. A la méthode de travail, joignez la méthode d'exposition et le talent d'écrire, ces deux formes de la politesse française appliquée à l'érudition.

Ici encore, une éducation est nécessaire. Nous ne demandons qu'à vous la donner. Il faut bien que je vous le dise, vous êtes lents à la souhaiter, et toujours trop préoccupés de vos examens. Je ferai une exception pour un groupe d'étudiants, les historiens. Les meilleurs d'entre ceux-ci ont l'ambition du travail personnel. Ce sont eux qui briguent l'attestation d'études supérieures, ]e seul certificat que nous puissions donner de travail désintéressé ; eux qui recherchent les bourses de voyage et les bourses d'études. Je sais bien qu'ils sont invités à cette activité par leurs «xamens mêmes. Mais je dois aux historiens le témoignage qu'ils ne se contentent pas (je parle toujours des meilleurs) de préparer leur thèse

d'agrégation, cette épreuve excellente : ils choisissent ou reçoivent de nous des sujets de mémoires courts, sur des questions intéressantes, et les traitent quelquefois de telle façop que nous sommes assurés de leur avenir. Ceux-là ne s'endormiront jamais.

Il est de votre intérêt de suivre cet exemple. Savez -vous ce que deviennent ces mémoires écrits à la Faculté? Des sujets de thèse laline, voire même de thèse française. C'est un très grand point que d'emporter d'ici cette amorce du doctorat; car il faut une vertu singulière pour ne point se détendre, dans les premières années de liberté ; pour ne pas se complaire dans le sentiment de satisfaction si naturel qu'on éprouve après s'être assis sur tant de sellettes, à se carrer dans une chaire ; pour ne point confondre le droit à n'être plus interrogé avec le droit de ne plus apprendre. Ajoutez que la profession est rude pour qui veut bien s'en acquitter, et le délassement nécessaire après la classe. Mais tout notre avenir dépend de la mesure que vous donnerez à ce délassement. Vous la ferez trop grande, si vous n'avez pas une raison qui vous rappelle à votre cabinet de travail : cette raison ne peut être qu'un sujet de travail. Si vous ne vous le proposez pas tout de suite, vous courrez le risque de ne jamais le trouver. J'ai des

camarades qui cherchent encore le leur. Ayez le vôtre; il vous attendra chez vous, sur votre table ; il vous tentera, vous rappellera. Il fera que vous regarderez l'heure pour ne point trop prolonger la partie de domino ou de billard, que je tiens d'ailleurs pour très légitime.

Messieurs, je n'ai parlé jusqu'ici qu'aux futurs professeurs. Je devais m'adresser à eux en particulier, l'innovation dont je vous ai entretenus élant l'événement de l'année. Les autres étudiants, qui viennent ici compléter l'éducation de leur esprit, élèves d'autres Facultés et de grandes écoles publiques ou libres, étudiants étrangers savent qu'ils sont les bienvenus. Nous leur donnerons tous les avis dont ils peuvent avoir besoin pour se guider dans la complexité de nos cours.

La pédagogie n'est pas pour eux : toute une série d'exercices leur est inutile. Ceux qui recherchent notre diplôme de licence, le certificat par excellence de culture littéraire, trouveront chez les directeurs d'études, qui sont là pour les renseigner, des conseillers empressés. Ils peuvent, dès à présent, se référer à l'instruction ministérielle qui accompagne les programmes de licence : elle est excellente. Ceux qui veulent nous demander l'attestation d'études ou bien étudier sans l'ambition d'être diplômés nous diront leurs in-

tentions : si elles sont un peu vagues, nous les préciserons ensemble. 11 est probable qu'ils seront attirés surtout par le moderne, en philosophie, en littérature et en histoire. Us verront que nous n'avons pas peur du moderne, pas même du contemporain, — aucun préjugé en faveur des morts; nous avons seulement le culte de ce qui est immortel. Leur présence parmi nous est un hommage au travail désintéressé. Elle prouve qu'il se rencontre dans la jeunesse des esprits qui s'estiment en tant qu'esprits, et préparent leur intelligence non seulement pour une profession, mais pour la vie. La sollicitude que nous leur témoignons atteste que l'Université n'est point préoccupée seulement de se recruter ellemême. Nous espérons qu'ils seront, d'année en année, plus nombreux. Maintenant que le groupe des futurs professeurs est tout à fait organisé, nous voudrions que ces volontaires fissent corps, qu'ils s'entendissent entre eux et avec nous, qu'il s'établît une sorte de coutume de ces études libres, et que cette nouveauté s'acclimatât, pour y prospérer, dans la nouvelle Sorbonne.

Laissez-moi maintenant, avant de terminer ce -discours, dire quelques mots d'adieu au logis que nous venons de quitter.

En attendant que l'ancienne Sorbonne dispa- Taisse tout entière, les démolisseurs vont en dé-

TrtSCOTJTlS AUX ETUDLâ

lvuvrc\cs annexes, qui éta ci\e des étudiants. Citait dé]k) un groupe assez étr« rière une grosse porte de :

morne à fronton, enlaidi à l'architecture; à gauche, forme nommée, un grand Ire; à droite, le baraquen nous décorions, dans la h fiche, du nom de pavillo Jacques, une vieille mais • était occupée par un lavoii propriée pour nous et ratla de Ja Sorbonne, près du un escalier de meunier, beau, mais nous y avon sommes peu à peu répand grossit.

Il nous fallait pour voui théâtres, des salles de con:

ques. Nous avons dissérc dans ce fouillis. Celle ( logée* dans une petite sa appariteur derrière les a et qui avait servi autrefois cours de physique et de c selles. Les livres des philc autour et jusqu'à Tintériei

née, qui donnait à ce lieu l'aspect d'un laboratoire d'alchimiste en quête de la pierre philosophai. Vous y avez scruté, depuis, les arcanes de la philosophie.

Nous avons fait des conférences dans les salles de l'édifice à fronton. C'est là qu'étant écoliers nous composions pour le concours général. Nous arrivions, portant sur l'épaule la besace à deux poches, dont Tune contenait le dictionnaire et ce qu'il fallait pour écrire ; l'autre, ce qu'il fallait pour déjeuner, car nous demeurions là, de l'aube au crépuscule, prolongeant, selon l'usage, d'un murmure chaque coup de l'heure qui sonnait à la lente horloge, murmurant tout le long du jour, quand l'horloge était arrêtée (comme nous nous l'imaginions) par une malice de M. le recteur... Mais ces réminiscences de jeunesse ne suffisaient pas à parer la nudité de ces salles, mal défendues contre le froid par le poêle en fonte qui se contentait de rôtir ses voisins, contre le soleil par un rideau trop mince, bien que doublé de poussière, et qui n'allait jamais jusqu'au bout de sa tringle. Au contraire, nous nous sommes bien trouvés dans le petit amphithéâtre Gerson où ont été professées les premières leçons réservées aux étudiants ; dans la maison de la rue Saint-Jacques, entre deux vieilles cours, au bout du monde, en plein passé ; dans

le pavillon, qui, avec ses cloisons revêtues de cartes et ses tables percées cTencriers où il y avait de l'encre, avait une bonne mine d'école primaire.

Le pavillon était notre logis de prédilection. C'est là que nous avons inauguré le nouveau régime de notre Faculté. La tentative paraissait aventureuse à plus d'un, et notre ancien secrétaire, M. Lorquet, appelait cette maison de bois le navire Argo. Le navire a déjà conduit au port des centaines de jeunes gens. Je suis sûr qu'ils gardent bon souvenir du lieu où nous avons vécu en intimité, élèves et maîtres, et où nous avons appris à nous connaître et à nous aimei les uns les autres. Nous non plus nous n'oublierons pas le baraquement. M. Nénot, notre architecte, nous en a promis une photographie, à laquelle, pour ma part, je donnerai une place parmi les images des personnes et des choses qui ont compté dans ma vie.

Je me rappelle encore le jour où Albert Du~ mont nous a fait part de son intention de faire construire le pavillon. « Il faut, nous disait-il, que vous ayez un chez vous. Je vous donnerai des cabinets de professeurs et des bibliothèques d'étudiants; une porte les mettra en communication. 11 y aura dans les cabinets de professeurs une cheminée, une pendule, un tapis, un lavabo.

On verra que cette pièce est destinée à être habitée. Tout cela, c'est une grande révolution. » C'est bien lui qui nous a pourvus du domicile qu'il nous fallait. Nous avons, par reconnaissance, donné son nom à la maison de la rue Saint- Jacques, que nous lui devions aussi. Ce nom nous suivra dans la nouvelle Sorbonne.

M. le doyen a décidé qu'il serait écrit sur la porte de la salle où seront réunies vos bibliothèques dont il est le fondateur.

Nous allons donc inaugurer la partie achevée de notre nouveau palais. C'est une date dans l'histoire de notre Faculté : il dépend de vous et de nous qu'elle soit mémorable.

La Sorbonne de saint Louis a eu son époque de gloire, au temps où elle était le représentant le plus élevé de l'Université de Paris, cette grande école des nations chrétiennes. La Sorbonne de notre siècle a été illustrée par des maîtres éminents dans renseignement de la théologie, des sciences et des lettres. Son nom est respecté dans le monde. L'an dernier, à Bologne, la délégation des professeurs et des étudiants français a été saluée par les cris de : « Vive la France! Vive la Sorbonne! » Hier encore, je trouvais, dans la correspondance du conseil général des Facultés, des leltres de l'Amérique du Sud adressées à M. le recteur, proviseur de l'Académie de Sor-

bonne. Nous sommes donc responsables, même devant l'étranger, d'un héritage glorieux. Nous l'acceptons tout entier. Nous admirons les docteurs en science sacrée du xm e siècle et les sorbonniens modernes, les Royer-Collard, les Cousin, les Guizot, les Jussieu, les Dumas et les Pasteur. Vénérons tous ces souvenirs; nous nous sentirons ainsi plus étroitement obligés envers notre maison. Puis, comme le passé a fait son œuvre, faisons la nôtre.

La Sorbonne d'aujourd'hui, où siègent les Facultés des sciences et des lettres, le conseil général des Facultés et le recteur, redevient la maison mère de l'Université de Paris, qui revit sous nos yeux; car un sentiment de solidarité unit les maîtres, groupe les étudiants en associations et rapproche les élèves des professeurs. Qu'allons-nous faire tous ensemble? Je le disais tout à l'heure, nous travaillerons, vous et nous, de notre mieux; nous enseignerons et vous écouterez. Nous formerons des lettrés et des savants, pour le profit et l'honneur de notre pays, pour mettre en valeur l'intelligence française, cet instrument propre à la découverte et à l'expression d'idées claires, justes et belles. Ce n'est pas assez. Il faut encore que notre activité soit sentie dans la vie publique.

Les Universités d'un autre pays ont eu Phon-

neur de rassembler les membres épars d'un grand peuple et de composer l'âme qui habite ce corps reconstitué. Elles triomphent aujourd'hui et elles en ont le droit; mais je suis obligé de dire que leur victoire n'est ni modeste ni généreuse. La jeunesse d'Allemagne est entraînée à la haine contre nous par la famille, l'école, le collège et par l'Université. Dans cette passion, comme dans le culte de la force allemande, elle est unanime. Une école d'historiens exalte la Prusse et l'Allemagne, et s'efforce, à tout propos, de rabaisser la France. Les mêmes hommes qui nous reprochent notre incapacité à nous élever jusqu'au vrai, notre subjectivité, comme ils disent, se laissent aller à l'erreur volontaire : j'en ferai quelque jour la démonstration. Ils sont ainsi les collaborateurs d'une presse qui est tout près de persuader à ses lecteurs qu'un voyageur franchissant notre frontière passe de la civilisation à la barbarie, comme l'explorateur qui descend d'un navire européen sur la côte de Zanzibar. Et ces vainqueurs sont crus sur parole; ils marchent entourés d'un cortège de vassaux et de valets. Leurs opinions injustes et injurieuses se répandent et trouvent créance hors d'Allemagne. Une coalition morale est formée contre nous, qui est la complice de la coalition politique.

Messieurs, il faut mettre nos écoles, comme nos frontières, en état de défensive.

Allons -nous donc prêcher l'admiration de nous-mêmes, l'orgueil et la haine? Mais ce sont des sentiments de perdition. La justice, d'accord avec notre intérêt, veut que nous reconnaissions et que nous honorions les vertus d'autrui. La tâche de l'école est de nous donner confiance en nous, de repousser la calomnie venue du dehors et qui s'insinue jusque dans nos esprits, de combattre nos propres défaillances et nos ennemis intérieurs : les pessimistes par faiblesse, les dégoûtés et les décadents par mode, les corrompus par élégance. L'histoire, celle de l'esprit français et celle des actions françaises, doit défendre la patrie. L'Allemagne n'a-t-elle point cherché dans le passé les plus lointains souvenirs, qu'elle a convertis en espérances? Sans doute, un petit nombre d'Allemands ont lu les livres des érudits; la nation entière ne s'est point assise devant les chaires des professeurs, mais ceux-ci ont créé un esprit public, qui a pénétré les intelligences les plus obscures.

Le devoir des Français qui enseignent l'histoire est de donner aux écoliers la représentation exacte, l'idée, je ne craindrai pas de dire la théorie de la France, et de son rôle dans le monde. L'histoire de la France, dans ses pages

modernes, montre que nous n'avons pas besoin de haïr qui nous hait, ni de mépriser qui affecte le mépris envers nous. Elle nous dit devant combien de maîtres ces orgueilleux inclineraient encore leur servitude obséquieuse, si des souffles venus de France ne les avaient redressés. Ils ne se souviennent que de nos torts, et ils oublient nos services : ne reprochons nos services à personne, mais rappelons-les à nous-mêmes, pour nous réconforter. Nous porterons plus aisément le poids des injustices dont on nous veut accabler, jusqu'au jour où nous le secouerons de nos épaules.

Je ne voudrais point faire la part trop belle aux historiens. Tous les professeurs doivent concourir à l'éducation de l'intelligence et de la volonté. Ceux qui croiraient qu'ils ont à enseigner la grammaire simplement, et que la plus grave question du jour est de décider si l'étude du latin doit commencer en sixième ou en septième, se sont trompés dans le choix de leur vocation. Le service public dans l'Université requiert d'autres aptitudes que dans les administrations des postes et télégraphes, ou des contributions directes et indirectes, qui n'ont pas charge d'âmes.

Encore une fois, d'ailleurs, nous nous adressons, non pas seulement aux futurs professeurs, mais à tous. Toute la jeunesse, pendant le temps

des études, qui la réunit avant la dispersion dans la vie, doit recevoir une flamme qui ne s'éteindra plus. Il faut que chacun de vous, étudiants, par son propre effort, se repliant sur lui-même, éclaire en lui le patriotisme instinctif et prenne conscience de notre valeur, de notre dignilé, de notre raison d'être. Il faut que les milliers de jeunes gens qui, chaque année, entrent dans la nation, y apportent, avec les lumières d'une intelligence cultivée, la foi raisonnée en notre pays ; que cette foi, pour preuve de sa sincérité, agisse; qu'elle travaille à entraîner dans un grand courant l'esprit public divisé par des souvenirs différentsetpar des espérances contradictoires ; qu'elle se propose de faire prévaloir notre vieux bon sens sur les formules des sectes politiques, comme il a prévalu, il y a deux siècles, en un moment de grand péril national, sur les formules des sectes religieuses; qu'elle avance ainsi l'heure de la réconciliation définitive dans la paix intérieure et dans la liberté. Voilà, Messieurs, le but, la fin suprême de l'éducation nationale.

Je me suis laissé emporter hors* des sujets habituels de nos discours; mais pourquoi ne saisirions-nous pas les occasions de vous parler des plus grands de vos devoirs? J'ai pensé souvent, à la lecture des harangues prononcées en d'autres pays (la fête de Sedan a produit toute une

littérature oratoire), qu'une certaine timidité, une fausse pudeur et le respect humaiu qui nous retiennent de dire certaines paroles sont des faiblesses dangereuses. Ne procédons pas ici par prétention. Nous n'avons pas le droit de sousentendre l'essentiel.

D'ailleurs, l'entrée dans la nouvelle Sorbonne nous invitait à rappeler les devoirs des Universités françaises. Nous les remplirons avec exactitude, modestement, sans fracas. La longue succession d'efforts, attestée par l'histoire de cette maison, ne sera pas interrompue, nous vivant. Ici, nous ne sommes pas désespérés, pas découragés, pas même inquiets. Par profession, nous connaissons le passé, ses révolutions, ses erreurs et la diversité de ses fortunes. Par profession, nous préparons l'avenir; nous lui donnerons des générations qui travailleront, comme nous-mêmes, comme vous. Ce n'est donc pas à nous qu'il faut dire que l'heure présente est la dernière ou ravant-dernière. Ceux dont l'esprit est enfermé dans le champ clos des querelles du jour s'imaginent, à ce qu'on assure, que la vie de la France dépend de tel ou tel accident, et que notre arrêt de mort pourrait bien être prononcé Tannée prochaine. Nous savons, nous, que l'histoire continuera son cours, qu'il y aura beaucoup de législatures encore, comme il y a eu jadis beaucoup

de règnes, que l'avenir nous réserve des combats et des misères, mais aussi des triomphes et des joies. Nous entrons, avec cette confiance virile, dans la nouvelle Sorbonne, que l'architecte a faite belle, haute et fière, élégante et gaie, bien ouverte à la lumière, avec un air d'espoir et de renaissance.

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