‹ Études et étudiantsChapitre 4 sur 21 · PREFACE XXIII · texte numérisé non relu

PREFACE XXIII

acquises et d'accroître ces connaissances.

Mais à chaque jour sa peine suffit, et le fructueux emploi de nos jours passés nous permet d'être ambitieux pour l'avenir.

Les idées que nous répétons chaque année, dans nos séances d'ouverture, font leur chemin. Il n'est presque pas d'année où nous n'ayons quelque nouveauté à annoncer. Nos étudiants voient très bien où nous voulons aller. Leur bonne volonté suit nos efforts de très près, les stimule et quelquefois les devance. Ils nous savent gré de leur proposer des idées générales directrices de leur esprit. Ils sentent que notre sollicitude dépasse l'objet immédiat de leurs études ; que notre langage n'est pas seulement de maître à élève ; que, par notre bouche, une génération qui a payé en malheurs publics son insuffisance et ses fautes parle à une génération qu'elle veut rendre meilleure qu'elle-même, afin de lui donner au moins un titre à être plus heureuse.

La science en province est le sujet d'un

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quatrième chapitre, et c'est une question fort intéressante.

Nous n'imaginons pas que Paris puisse perdre jamais le privilège de la vie littéraire; il faut à nos romanciers et à nos auteurs dramatiques, pour champ d'études, cette arène de passions, ce conflit de vertus et de vices, ces milliers de spectateurs et de lecteurs, la foule qui enlève la première édition d'un livre et se précipite à la première représentation d'une pièce, cette promptitude à comprendre et cette fièvre de sentir. Au contraire, nous pensons que la province est propice aux longues recherches et à la méditation.

La distinction n'est pas tout à fait juste.

Les lettres d'aujourd'hui, toutes parisiennes qu'elles soient, sont très laborieuses. D'autre part, le cerveau du savant se trouve bien de l'excitation que donne l'activité ambiante.

Paris est donc propre à Tune et à l'autre vie. Mais il est certain que, si la province ne peut prétendre aux grands succès du théâtre ou du roman, elle peut avoir d'utiles cabinets de travail et des laboratoires illustres.

PRÉFACE xxv

Où faul-il les placer?

Tout près les uns des autres. Le savant isolé ne se conçoit plus guère aujourd'hui . La science est divisée et subdivisée en quantité de parties, mais elle est une. En définitive, elle est pour tous ceux qui pensent une enquête sur l'homme. Jamais le précepte d'Apollon :

« Connais-toi toi-même » n'a été obéi comme en notre siècle ; mais nous savons aussi, mieux qu'on ne l'a jamais sue, la complexité du problème. Le philosophé ne s'enferme plus en lui-même pour s'observer; il a besoin de l'aide du naturaliste, du physiologiste, du moraliste, de l'historien, du géographe; il place son moi dans la nature, dans l'espace et dans le temps. Toute découverte scientifique est pour lui un témoignage qu'il discute. La science aujourd'hui alimente à la fois la vie matérielle et la vie morale : elle se résout en argent et en philosophie.

Cette philosophie, où tout aboutit, est le principe en même temps que la fin; elle communique, à toutes les sciences, avec la méthode, le sentiment de leur solidarité;

xxvi ÉTUDES ET ÉTUDIANTS

elle rapproche celles qui semblaient les plus éloignées les unes des autres, par exemple le droit et la médecine ; elle donne à toutes le sentiment de leur grandeur et les stimule à la recherche indéfinie. Elle est la force motrice de tous ces ateliers, que nous devons rassembler en un lieu, puisqu'il y a nécessité de communication des uns aux autres.

Où ferons-nous ce rassemblement? Beaucoup, pensent qu'une petite ville serait le lieu propice, mais ils retardent de plusieurs siècles. Ils invoquent l'exemple de quelques Universités allemandes, qui, disent-ils, prospèrent dans des bourgades, mais elles ont été fondées en un temps où il n'y avait presque point de grandes villes. Les peuples alors vivaient en parcelles; aujourd'hui, ils se concentrent en masses urbaines. Dans tous les pays, l'importance de la grande ville est considérable ; les forces économiques y affluent, et la vie intellectuelle suit le mouvement général.

La science a besoin de la foule. Où mettre, sinon dans une agglomération d'hommes, l'hôpital, qui est le laboratoire du médecin?

PREFACE xxvii

Où le laboratoire du physicien et du chimiste, sinon au milieu des manufactures ? Et ne fautil pas aux sciences sociales le spectacle et le stimulant de l'activité humaine? Il est vrai, les Anglais gardent leurs Universités dans de petites villes consacrées, mais entendez-vous dire qu'elles soient laborieuses et fécondes? Les Allemands modernes se gardent bien de suivre l'exemple de leurs ancêtres. Lorsque les régénérateurs de la Prusse ont voulu recueillir les forces morales des vaincus d'Iéna et grouper dans une Université les maîtres, témoins du désastre de la patrie et les jeunes gens qui la devaient venger, ce n'est pas à Postdam, ni à Francfort-sur-1'Oder, ni à Brandebourg qu'ils ont placé cette grande école, c'est à Berlin. Quand les vainqueurs de 1871 se sont résolus à établir une Université en Alsace (1), pour entreprendre la conquête intellectuelle de ce pays, ils lui ont donné comme résidence non pas Colmar, ni Saverne, mais Strasbourg.

(1) Je reproduis ici à peu près les termes d'un plaidoyer pour le transfert à Lille des Facultés de Douai.

xxviii ÉTUDES ET ÉTUDIANTS

Nous placerons donc les Universités dans les grandes villes. C'est là, d'ailleurs, que les éléments en sont déjà rassemblés. Quelquesunes commencent à poindre : aidons-les à naître. Il n'y a peut-être pas d'oeuvre française plus urgente que l'achèvement des Universités.

Nous n'aurons pas fini, quand les bâtiments seront construits (ils le sont à peu près aujourd'hui), ni quand les laboratoires seront pourvus de tous les instruments de travail.

Il faut que nous donnions à nos Universités des savants. Nous nous employons de notre mieux à les former. Chaque année sortent de la Sorbonne et de l'École normale, pour ne parler que des endroits que je connais, des jeunes gens cent fois mieux préparés que nous ne l'avons été nous-mêmes au travail scientifique. Je sais tel futur historien et tel futur géographe qui ne perdra jamais l'habitude que nous lui avons apprise de l'activité personnelle. Dans une dizaine d'années, ces jeunes gens seront nombreux. Ils se répandront en province avec l'espoir de n'y pas rester toujours;

PREFACE xxix

mais ils s'apercevront bien qu'ils ne peuvent tous trouver place dans les chaires de la montagne Sainte-Geneviève. Bon gré, mal gré, ils se résigneront à l'exil, comme ils disent encore aujourd'hui; de nécessité, ils feront vertu. La grande ville les y aidera :

elle a son patriotisme municipal, sa vie propre, ses passions; elle distribue des gloires.

A notre tour, aidons-la à retenir ses hôtes en donnant à ceux-ci les satisfactions auxquelles ils ont droit : les moyens de travail et les honneurs, que j'appellerai nationaux.

M. Renan a revendiqué, pour le savant qui veut ou doit rester en province, le droit à l'Institut. L'idée semble aujourd'hui un peu aventureuse, mais elle s'imposera quelque jour. L'État suivra l'exemple donné par les Académies ; il est à présent trop parisien dans le partage des honneurs et des profils dont il dispose.

Ces actes de justice ne suffiront pas pour créer en province la vie scientifique. Il faut encore, il faut surtout que nous nous affranchissions de l'esprit .scolaire, si puissant

aujourd'hui, et du joug de nos habitudes professionnelles.

Les Facultés ont été instituées pour préparer à des grades et pour les décerner. Elles ont fait longtemps leur besogne les unes à côté des autres sans se connaître. Il leur semblait qu'elles n'élaient rattachées au ministère de l'Instruction publique que par un vieux préjugé : les Facultés de droit auraient mieux aimé ressortir à la chancellerie, et les Facultés de médecine au ministère de l'Intérieur. Je ne voudrais pas jurer qu'aucun professeur de droit ou de médecine ne garde encore, à part lui, cette opinion. Cependant l'esprit scientifique rapproche peu à peu Facultés et professeurs. Il envahit l'enseignement de la médecine ; il pénètre dans renseignement du droit* Il procure à la science pure, telle qu'elle est ou doit êtreprofessée dans lesFacultésdesseiences et des lettres, la considération et le respect. Il peuple ces Facultés de laboratoires et de bibliothèques; il les empêchera de devenir des écoles professionnelles à l'usage exclusif des futurs professeurs.

PRÉFACE xxxi

Sans doute, il faudra toujours préparer à des professions ; mais une profession c'est, pour partie, l'application à une pratique déterminée de connaissances qui ont leur raison d'être en elles-mêmes. Nous n'irons point jusqu'à proposer de laisser à la pratique seule l'éducation des praticiens ; il y a dans toute Faculté une école d'application pour le futur homme de loi, le futur médecin ou le futur professeur ; rien de mieux, si elle n'est qu'une annexe ; rien de plus funeste, si elle est le principal.

L'office le plus élevé des Universités sera de former des savants. Tous leurs élèves n'atteindront pas à cette dignité, mais tous profiteront d'une éducation scientifique qui les rendra supérieurs à leurs métiers, embellira leurs intelligences et les cultivera. Osons dire que l'homme cultivé est, chez nous, trop rare; trop d'intelligences françaises sont enfermées entre des limites étroites.

Dans l'élite de leurs élèves, les Universités se recruteront elles-mêmes, mais elles ne prendront point pour elles tous les savants.

Un pays a besoin de savants et de penseurs qui n'aient point d'autre profession que de savoir et de penser. Le nôtre serait certainement plus riche en cette noble matière, s'il offrait à des jeunes gens et à des hommes de bonne volonté, à qui la vie fait des loisirs, le moyen de s'instruire, des méthodes de travail, l'apprentissage des pratiques de recherche, l'idée de ce qu'il faut chercher. Beaucoup de temps, aujourd'hui perdu en efforts sur des inutilités ou des niaiseries, serait employé au progrès méthodique des sciences, s'il était dirigé.

Je sais bien que l'école n'est pas seule en possession du droit de former des savants; il en est, et des plus grands, qui se forment eux-mêmes. A côlé de l'Université la mieux organisée naîtront et se développeront les Claude Bernard, les Pasteur, les Taine et les Benan ; mais il ne faut point légiférer pour des exceptions. Ce qui importe, c'est d'offrir au commun des intelligences le moyen de s'employer.

L'achèvement des Universités devrait être

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