‹ Études et étudiantsChapitre 5 sur 21 · PREFACE XXXIII · texte numérisé non relu

PREFACE XXXIII

une des ambitions de la législature actuelle. Je regrette qu'il n'en soit point parlé dans les programmes de gouvernement. L'ensemble de nos lois scolaires ne sera complet que lorsque le Parlement aura voté la loi des Universités. Après avoir pourvu, comme il fallait, l'enseignement du peuple de maîtres et d'écoles, après avoir ramené l'enseignement secondaire à ses vraies méthodes, il reste à donner à la science, principe de tout enseignement, ses moyens et ses organes de travail. « 11 n'y a rien de plus pontifical, rien de plus impérial que la fondation d'une Université t disait Luther. » Nous dirons : « Il n'y a rien de plus national. » En d'autres pays, les Universités ont contribué, contribuent encore à créer les nations : elles sont les filles de la vieille école de Paris. Donnons à l'Université de Paris renaissante des filles en France. La nation française n'est plus à créer : elle est le mieux formé, le plus sensible des êtres politiques d'aujourd'hui. Nulle part la vie commune n'est si intense que chez nous ; mais ?lle serait plus féconde, si nous disséminions sur

xxxiv ÉTUDES ET ÉTUDIANTS

noire territoire de grandes écoles qui stimuleraient ou ranimeraient tous les esprits divers dont se compose notre génie français.

Apparemment, nous ne redoutons plus un réveil du fédéralisme : les Universités provinciales et parisienne serviront en commun la science et la patrie, une et indivisible Tune et l'autre.

Le cinquième et le sixième chapitre appartiennent aux associations d'étudiants. Nées d'hier, elles sont déjà presque populaires. Elles ont groupé la jeunesse des écoles, sous la discipline de sentiments divers, les uns très simples comme le plaisir de fêter ensemble la jeunesse, et la joie de s'entr'aider; les autres, très élevés, comme le sentiment de la dignité de la profession intellectuelle et le patriotisme.

Je ne sais quel avenir est réservé à ces sociétés, mais je leur souhaite longue vie et prospérité.

Elles rapprochent des jeunes gens occupés d'études différentes. Il est déjà facile de constater que la vie en commun est riche en béné-

PRÉFACE XXXT

fices intellectuels pour les étudiants de Paris. Les meilleurs ont une curiosité, que nous estimons fort, et que nous n'avions pas à leur ftge. Ils l'entretiennent par des conversations, dont le moyen leur est offert à tout instant. Ainsi pénètre dans les esprits, par des voies familières, qui sont les plus fréquentées et les plus sûres, Fidée des relations entre les parties du savoir.

Ces sociétés sont bienfaisantes surtout, parce qu'elles permettent aux anciens dont elles ont sollicité l'affectueux concours de se rencontrer avec les jeunes.

Les hommes qui arrivent au penchant de la vieillesse n'ont pas le droit de « transmettre la lampe de la vie », sans dire un mot à ceux qui la vont porter. Nous avons en France aujourd'hui des choses à dire aux jeunes gens, beaucoup de choses qui ne sont point dans les programmes de cours et d'examens. Il ne faut point abuser, sans doute, des confidences de cette sorte, de ces conseils et de cette haute prédication morale, mais il en faut user. C'est un tort très grave de sous-entendre l'essentiel,

xxxvi ÉTUDES ET ÉTUDIANTS

sous prétexte qu'il est connu : il est moins connu que nous ne le croyons. Ceux qui vivent avec la jeunesse savent très bien qu'il s'y rencontre nombre de consciences obscures, pour qui la lumière, quand on ne dédaigne pas de les éclairer, est une surprise avant d'être une joie. Surprise et joie se succèdent d'ailleurs rapidement; la surprise était attendue et vaguement désirée.

Les anciens, de leur côté, ont beaucoup à apprendre des jeunes. S'ils observent attentivement et avec un parti pris de bienveillance, qui n'est après tout que de la justice, ces héritiers de leurs bonnes et de leurs mauvaises actions, ils voient comment un esprit nouveau, venu on ne sait d'où, parce qu'il vient de toutes parts, se glisse, comme à l'insu de chacun, dans l'intelligence et le cœur de tous. Ils suivent la transition obscure et lente entre le passé et le présent. Ils acquièrent le pressentiment éclairé de l'avenir. Ils se renouvellent sans cesse, et toujours se tiennent en haleine. Ils ne croient jamais que leur œuvre soit finie. Us ne peuvent se défendre

PREFACE XXX vu

d'aimer ceux qui la poursuivent sous leurs yeux. Cet accord des générations successives, c'est la continuité même de la pairie. Nous avons besoin aujourd'hui (Ju'il soit sincère et cordial.

Les associations d'étudiants sont donc d'utilité publique. Elles rappellent aux maîtres et aux élèves que l'élude, quelle qu'elle soit, est, non pas un but, mais un moyen; qu'audessus, bien au-dessus de toutes les professions, il y a des devoirs. Elles empêchent l'école de se complaire dans la satisfaction de soi-même. Elles l'orientent et l'entraînent vers la vie.

Novembre 1889.

ALBERT. DOOM

Albert Duinont est né à Scey-sur-Saône v Haute- Saône), le 21 janvier 1842 ; il est mort à la Queueles-Yvelines (Seine-et-Oise), le 12 août 1881 (I). Élève de l'École normale de 1864 à 1868, membre de l'École d'Athènes de 1864 à 1868, il donnait, en 1869, ses premiers travaux d'érudition; en juillet 1870, il soutenait ses thèses doctorales devant la Faculté des lettres de Paris* Ambulancier, puis soldat pendant la guerre, il écrivait, la guerre finie, son livre sur l'Administration et la propagande prussiennes en Alsace. En 1872, il retournait à la Grèce et à ses travaux d'érudition, et faisait en Illyrie, en Albanie et en Thrace un voyage qu'il racontait dans la Revue des Deux Mondes; en 1873, il réunissait ces

(i) Cette notice a été lue en assemblée générale de la Société des élèves de l'École normale.

articles en un livre, le Balkan et F Adriatique. Il présidait, la même année, à la fondation de TÉcole de Rome, dont il quitta la direction en 1875, pour celle de TÉcole d'Athènes. Recteur à Grenoble en 1878, et ensuite à Montpellier, il était appelé, en juillet. 1879, à la direction de l'enseignement supérieur. Les services rendus par lui à l'érudition française, la fondation du Bulletin de correspondance hellénique et de la Bibliothèque* des Écoles d'Athènes et de Rome, ses travaux personnels, son livre de YÈphébie attique et la première livraison des Céramiques de la Grèce propre lui valaient en 1882, à l'âge de quarante ans, un siège à Y Académie des inscriptions et belles-lettres.

L'œuvre d'Albert Dumont, comme savant et comme administrateur, est connue de toute l'Université; mais peu de personnes connaissent l'ouvrier, qui vaut plus que l'œuvre, si considérable qu'elle soit.

Albert Dumont fut élevé dans un milieu sain et grave. Son père, fonctionnaire de l'administration des domaines, homme d'un cœur excellent et d'un sens ferme et droit, lui donna l'exemple du dévouement au devoir professionnel. M me Dumont fut vraiment l'éducatrice de son fils, sur l'esprit duquel sa parfaite distinction mit une marque qui ne s'effaça point. To.us les deux auraient voulu

qu'il suivît la carrière où son père était parvenu à une haute situation; mais Albert Dumont était de ceux qui font leur vie eux-mêmes. Lorsqu'en 1859 il eut terminé à Strasbourg ses études secondaires par le baccalauréat, il avoua une ambition qui lui était venue. La passion de l'étude, le goût de l'histoire et de l'archéologie qu'il manifesta dès l'enfance, puisqu'à douze ans il recherchait les médailles, la fréquentation d'hommes distingués, le spectacle de la vie intellectuelle dans les Facultés de Strasbourg, les conseils d'un ami d'enfance et d'un professeur le déterminèrent à demander à ses parents la permission de se présenter à l'École normale. Ils la lui accordèrent, à condition qu'il fit une seconde rhétorique à Strasbourg avec un maître particulier : ils voulaient éprouver la vocation qui venait de se déclarer.

La vocation était définitive : Albert Dumont, même dans sa jeunesse, ne changeait pas aisément de résolution, parce qu'il ne se déterminait jamais à la légère. Nous savons par luimême ce qu'il était alors : dans un journal que j'ai lu avec une émotion profonde, il a raconté sa vie, du 29 avril au 1 er octobre 1860. Sur la première page de ce manuscrit, il a écrit ces lignes, quatre années plus tard :

« Jean-Frédéric Helmoltz (c'est lui-même qu'il désigne par ce nom) est mort le 20 janvier 1864. Il avait pris de bonne heure l'habitude d'écrire tous les soirs les impressions de ses journées. Ses amis, après sa mort, se sont partagé son journal.

« Les feuilles incomplètes réunies ici vont du 29 avril 1860 au mois d'octobre 1860. Quand elles furent écrites, notre malheureux ami avait dix-huit ans. On y trouvera beaucoup de puérilités et beaucoup de détails d'un intérêt très médiocre ; mais, comme la sincérité est évidente dans chacune de ces pages, peut-être le philosophe aurat-il quelque plaisir à y suivre les développements d'un esprit qui se peint tel qu'il est.

« Toutes ces lignes, d'ailleurs, fussent-elles plus insignifiantes qu'elles ne sont, auraient toujours un grand prix pour ceux qui ont connu notre ami, qui ont vécu avec lui et qui ont pu juger par eux-mêmes de tout ce qu'il y avait en lui de bon vouloir.

« Les journaux quotidiens, même les plus médiocres, ne sauraient laisser indifférents les psychologues. »

Le journal de Jean-Frédéric Helmoltz révèle une vie morale et intellectuelle très riche et très élevée. Ce jeune homme de dix-huit ans est un chrétien ; il pratique sa religion ; il note tel ser-

mon qu'il a entendu ou la belle cérémonie qu'il a vue au jour de la Pentecôte; mais on sent le philosophe, autant que le chrétien, dans ses ré* flexions quotidiennes sur ses paroles et sur ses actes, et dans ses méditations sur la vie, sur la mort et sur Dieu. Il lit Pascal et Bossuel, mais il copie des lettres d'Érasme; il disserte contre le scepticisme, mais il se propose d'étudier le fanatisme politique ou religieux; il a de l'enthousiasme pour les lyriques hébreux et pour les hymnes chrétiennes, mais il se réjouit de savoir « notre belle Révolution française ». C'est une âme libre, qui hésite entre les solutions des grandes questions et les comprend toutes.

Ce que l'écolier aime le moins dans son travail, oe sont les exercices d'école. Un jour qu'il a mal fait un discours, il écrit : « Mon esprit lourd, obtus, philosophique, a mis trois heures à trouver une malheureuse page qui ne vaut rien. » Et il discute sur l'art de la composition, tâchant de trouver les règles, tout chagrin « de ne pas rencontrer dans les termes la mesure à la fois élégante et agréable, qui est le propre des élèves de l'École normale ». Heureusement, il ne s'épuise pas dans ces efforts. Il travaille quatorze heures par jour, lit les classiques et les grands historiens; il étudie l'histoire de l'art, regarde longuement de belles gravures, puis écrit sur le beau

des réflexions philosophiques. Il aspire au bonheur de voir la Vierge Sixtine et la Vierge de Murillo; il note les événements de Fhistoire contemporaine, la campagne de Garibaldi en Sicile, l'entrée de Victor-Emmanuel à Bologne, la guerre de Chine. Il aime à parler politique et économie politique; il écrit des conversations sur le coup d'Etat, la constitution de 1852, le suffrage universel. Il est attentif à toutes choses, veut tout savoir et juge avec sévérité « le principe qui domine les études actuelles : faire le nécessaire pour avoir une position sociale, le nécessaire, rien que le nécessaire ».

Pourtant cet esprit qui plane aperçoit les points où il s'arrêtera. L'histoire a ses préférences : elle est le miroir de la vie universelle qu'il aime. Il la veut comprendre comme un philosophe mais il a de la précision dans l'esprit ; sa philosophie est une recherche des causes, et il sait que toute recherche est une œuvre d'érudition précise. S'il annonce un jour qu'il réunit des documents et des notes pour une philosophie de l'histoire, il se propose, un autre jour, d'étudier « à part, d'une façon toute particulière, quelques questions ». L'antiquité, surtout l'attire. Après une lecture de Y Histoire romaine à Rome d'Ampère, il s'écrie : « Quand irai-je à Rome? » Ailleurs : « Il faudra que j'aille

en Grèce. » Il se préoccupe d'une comparaison à faire entre la cité homérique et la tribu germanique. Une fois, il fait des remarques originales sur le serment des éphèbes. On dirait que cet esprit méditatif voit d avance sa vie : Rome, la Grèce et le livre de YÉphébie.

Dans toutes ces pages, c'est d'étude et de travail intellectuel qu'il est question : le métier est à l'arrièrc-plan. Albert Dumont parle bien de l'Ecole normale; il discute avec sa mère «sur la manière d'enseigner l'histoire et sur les tendances de T Université ». Son désir est alors d'obtenir quelque jour une chaire à la Faculté des letlres de Strasbourg et de vivre dans sa ville natale, où il achèterait une maison sur le quai des Pêcheurs ; mais une haute ambition apparaît tout à coup dans des souhaits comme celui-ci : « Plaise à Dieu que j'aie un noble cœur et que je parle aux hommes avec autorité ! Plaise à Dieu que je sois utile et que ma vie ne passe pas comme celle de ces misérables qui mangent, boivent et dorment sans vivre un instant ! Plaise à Dieu que ma sérieuse jeunesse porte des fruits salutaires! »

C'était une sérieuse jeunesse, en effet, que la sienne, et non sans mélancolie. « Ma vie est sans éclat, sans joie comme sans tristesse, écrit-il. La tète, chez moi, détruira le cœur; je le sais, j'en

souffre! Si, au moins, j'avais dans l'esprit une gaieté naturelle ! Mais non, je suis toujours froid, et tout contribue à me rendre tel. Incapable des écarts de la jeunesse, que j'ai en horreur, éloigné de bien des jeunes gens par une différence d'esprit aussi complète que possible, presque en dehors du monde..., je suis morne, presque insensible, et je n'ai personne à qui parler! » Ces lignes ont été écrites dans un moment d'injuste sévérité envers lui-même, comme celles où il parle de son «esprit obtus». La finesse de son esprit se découvre à chaque page du journal, et la sensibilité de son cœur déborde dans la tendresse avec laquelle il parle de la maison paternelle, de ses parents, de sa sœur tout enfant qu'il regarde dormir : « Quel gracieux spectacle que le sommeil d'un cher petit enfant! » Seulement, il n'était point banal. Une personne comme lui ne se donnait pas tout de suite ; il était avare de son amitié, et n'a jamais fait usage de cette menue monnaie de l'amitié qu'on appelle la camaraderie. Il se comparait sans doute à des jeunes gens qui ouvraient aux plaisirs de leur âge une âme moins remplie que la sienne de sentiments et d'idées ; en les entendant rire, il se croyait triste; n'en trouvant point qui fussent semblables à lui, il lui semblait qu'il fût seul au monde.

A la fia de Tannée classique 4859-4860, Albert Dumont se présentait à l'École normale ; il ne réussit pas. Qu'il fut dès lors supérieur à ses concurrents plus heureux, cela est certain ; mais il avait des imperfections qu'il sentait ; son esprit avait besoin d'une discipline. Au reste, il n'y avait pas d'inconvénient à ce qu'il s'attardât un peu dans les exercices de la gymnastique scolaire : il apportait au gymnase un corps vigoureux, et n'était pas de ces écoliers que nous avons connus, qui faisaient les mouvements à merveille, bien qu'ils n'eussent pas de corps.

C'est à Paris, au lycée Charlemagne, qu'Albert Dumont vint faire une troisième rhétorique. Il entra à l'institution Verdot. Dans ses longues lettres à sa famille, je trouve la tristesse et le dégoût de l'internat, d'ardentes effusions de tendresse filiale, des appels à son père et à sa mère qui semblent des invocations religieuses, puis des impressions charmantes d'écolier de province, tombé tout à coup au milieu d'une classe où des lauréats du concours général se disputaient le premier rang. L'année qu'il passa au lycée Charlemagne lui fut très profitable; je l'ai entendu souvent parler de cette « grande classe de rhétorique ».

Ces grandes classes étaient bien vivantes.

Notre ardeur intéressait les plus inertes. Quand

un « fort » avait, pendant des semaines, par des prodiges de travail, fait tous ses devoirs, versions latines et grecques, vers latins, discours français et latins, s'il arrivait qu'il laissât passer un discours sans y mettre le Lege quœso, il était abordé dans la cour par quelque paresseux dont il ne savait pas même le nom, mais qui, spectateur curieux du tournoi entre les premiers, lui disait: « Tu ne fais donc plus rien? »

Nos maîtres étaient M. Lemaire et M. Boissier. M. Lemaire, vétéran de la rhétorique, était inflexible sur la discipline et la régularité des mouvements de l'esprit. Il ne permettait pas d'ajouter un paragraphe à une .matière donnée par lui, attendu, comme il disait, que, « dans un sujet de discours, il voyait tout de suite trois ou cinq paragraphes, et que, lorsque c'était trois, c'était trois, lorsque c'était cinq, c'était cinq. » Il se fâchait quand nous mettions deux idées dans un paragraphe. Maître admirable d'ailleurs pour dégrossir un malhabile; convaincu de l'excellence de sa méthode, — je l'ai entendu dire au ministre au retour de son premier voyage d'inspection générale : « Je n'ai trouvé de propre que ce qui m'est passé par les mains ; » — si laborieux qu'il lisait nos copies jusqu'à la dernière ligne. Il était sévère dans ses notes, au point de faire rougir quelque malheureux, auquel il

lançait en plein visage, d'un ton de commandement, cette appréciation : « Fait ce qu'il peut, ne peut pas grand'chose ; » mais ses éloges, accompagnés de la lecture d'un discours, faite avec une voix forte, et qui tremblait ou tonnait aux bons endroits, étaient comme la mise à Tordre du jour du régiment.

M. Boissier nous permettait d'ajouter des paragraphes à la matière et d'avoir par paragraphe plusieurs idées. Il causait, comme il sait causer, à propos des discours, des vers et des explications; il nous préservait contre le mauvais goût : ses élèves ne peuvent entendre aujourd'hui encore sans souffrance certain genre de déclamation, dont il leur a démontré le ridicule. Il nous, faisait goûter le charme de la critique littéraire ingénieuse, et nous révélait discrètement l'érudition. On n'était pas toujours en même temps le meilleur élève de M. Lemaire et de M. Boissier. M. Boissier ne voyait pas seulement? ce que nous étions : il voyait ce que nous serions, et cela est le génie du professeur.

C'est dans cette classe de rhétorique que j'ai connu Albert Dumont. Il s'y trouva d'abord dépaysé. Il nous paraissait étrange parce qu'il ne nous ressemblait pas : il était déjà quelqu'un. Un jour qu'un inspecteur général l'interrogeait sur un passage de Virgile, il commença par dire ces

mots : « Le tendre et doux génie de Virgile... » La classe se mit à rire, et l'hilarité gagna l'inspecteur. L'amour-propre de l'écolier fut blessé ; on ne put le décider à en dire davantage. Il ressentit sans doute plus d'une blessure de cette sorle, mais cela n'empêchait pas qu'il admirât en toute sincérité ses rivaux heureux ; ses parents savaient par lui leurs noms et leurs succès.

Toujours enfermé en lui-même, se dérobant à la compagnie des élèves vulgaires, il achevait de se rendre maître de lui, de travailler son âme, comme il disait, « pour réprimer la vivacité de ses premières impressions, » et « se former un caractère particulier, qui le mît un peu au-dessus des ennuis communs ». Il avait abdiqué la liberté de son esprit, et faisait tout son devoir d'écolier, peinant à la tâche, tyran de soi-même, ainsi que l'appelait son répétiteur de l'institution Verdot. Doucement, d'un progrès insensible, mais irrésistible, il s'acheminait vers la prenlière place. Il eut un jour la joie d'écrire à ses parents que M. Lemaire, qu'il dépeint comme un homme terrible, avait lu la moitié d'un de ses discours « aux soixante-dix élèves de Charlemagne », et « qu'après l'avoir plus d'une fois convaincu d'absurdité », il lui avait « finalement donné des éloges ». Quant à M. Boissier, Albert

ALBERT DCTMONT 15

Dumont dit qu'il est soutenu et encouragé par lui ; il revient à plusieurs reprises sur cette bienveillance qui lui est bienfaisante. M. Boissier ne se trompait point dans son jugement sur l'écolier, qui, à la fin de Tannée, avait au lycée le premier prix de discours français, au concours général, le second prix de version latine, et qui fut reçu à V École normale.

Dumont fut heureux à l'Ecole, où il travailla comme pas un. Un peu perdu encore dans les rangs moyens, au cours de la première année, il se révéla, pendant la seconde, comme l'esprit le plus compréhensif de la promotion. Il avait repris le libre usage de son intelligence; de nouveau, son infatigable curiosité s'adressait aux objets les plus divers, mais elle ne s'égarait jamais : elle était toujours accompagnée par sa raison. En toutes choses, il cherchait le principe et la conclusion : ses études diverses, littéraires, esthétiques, historiques, étaient réfléchies par lui et classées en bon ordre dans son cerveau. Tout ce qu'il percevait ou sentait se transformait en une richesse solide, qu'il accroissait toujours. Nous devinions le travail qui se faisait dans son esprit; il était de ceux à qui l'on prédit, dès l'École, un grand avenir.

Si laborieux qu'il fût dans ces trois années, l'École ne le contint pas tout entier. Il voulut

connaître les hommes comme les livres. Décidé qu'il était à prendre sa place dans la société, à s'y rendre « utile » et à conquérir le droit de «parler aux hommes avec autorité », il' poussa dans le monde ses premières reconnaissances. Il entra en relations avec un grand nombre d'hommes distingués de toutes les opinions et de tous les partis, suivant en cela une pente de son esprit qui, au lieu de se détourner des contradictions, les recherchait et les aimait, même au temps où il était encore détenu sous le charme des croyances de sa première jeunesse. Ce charme s'était évanoui avant qu'il entrât à l'Ecole; il ne lui était resté que le regret et le respect de ce qu'il avait jadis adoré. 11 entrait donc dans le « monde inconnu » dont il eut alors « la révélation », — je cite ses propres termes — avec une entière liberté d'esprit. Tout de suite, il se plut extrêmement dans des salons qui étaient des endroits « non de vaine réunion et de banale causerie, mais au contraire de sérieux entretiens et de ravissants plaisirs ». Il fit aussi connaissance avec les salons officiels. M. Duruy ayant invité les élèves de PÉcole à ses soirées, il y alla : « Il faut bien connaître toutlemondeet son ministre, écrit-il... On rencontre là des personnes de connaissance ; on voit des évêques, de grands personnages, et tout cela a son mérite. » Plusieurs fois à cette

date sa correspondance donne l'expression naïve des sentiments d'un jeune homme découvrant le milieu qui convient à sa nature. Lui, qui étouffait dans le cadre étroit d'une vie de province, il s'épanouit. Il dit et répète qu'il est heureux, qu'il a « la plénitude du bonheur ». Il se demande « pourquoi il faut dormir, quand il y a un si grand bonheur à vivre ». 11 se pénètre d'admiration pour la dignité de l'esprit humain et d'adoration pour Paris : « La belle, bonne et divine ville que Paris ! Il me faut Paris, rien que Paris. C'est la ville de l'étude, de l'art, des relations illustres; c'est la ville des plaisirs distingués, la ville enfin de ceux qui veulent vivre par la tète ! » Comme il écrivait ces lignes pendant sa troisième année d'Ecole, et en pensant à son départ prochain : « Il faut, ajoutait-il, en pleurer de rage. »

C'est l'année de sa sortie de l'École qu'Albert Dumont a fait mourir, comme on a vu, Jean- Frédéric Helmoltz. Il lui semblait apparemment qu'en 1864 la période d'études était close, la jeunesse terminée, et qu'un être nouveau allait paraître en scène. Mais Jean-Frédéric Helmoltz n'était pas mort. C'est bien Albert Dumont tout entier, cet Helmoltz, personnalité forte, enfermée d'abord en elle-même, s'y consumant, triste, n'ayant de joie qu'à aimer les cœurs les plus

voisins du sien, faisant effort pour trouver une voie, choisissant une vocation par un acte de volonté réfléchi, puis trouvant tout à coup à se répandre sur l'étude de l'histoire et des hommes, sur les idées et sur le monde, mais ne perdant jamais la conscience d'elle-même, résolue à se faire sa place, guidée par une habileté naissante et par cette connaissance d'autrui que Ton gagne à méditer sur soi-même, tempérée par une modération naturelle et par le sentiment de sa dignité morale, si peu banale que les indifférents et les passants n'en connaîtront que les parties les plus apparentes, destinée à n'aimer vraiment qu'une élite, à n'être aimée vraiment que par cette élite.

« Rien n'a été plus tenu, plus voulu, plus réfléchi que toute ma conduite, écrit Dumont au moment où il va recevoir les premiers honneurs. Il ne s'est, en effet, jamais pressé, lui qui est arrivé si vite. Il ne quitte pas l'école d'Athènes après avoir achevé le triennium ; il veut a regarder et attendre en travaillant », et il obtient de demeurer une quatrième année. Il a déjà concouru pour

un prix académique et Ta obtenu. Depuis longtemps, l'Institut l'attirait; il avait copié, dans le journal de Helmoltz, une liste de sujets mis au concours par l'Académie des sciences morales. De retour en France, en 1868, il donne des mémoires aux Archives des missions scientifiques et au Journal des Savants; il fait des lectures à l'Académie des inscriptions et à la Société des études grecques. Il prépare sa thèse doctorale. Quelqu'un lui parle d'une chaire à la Faculté des lettres de Toulouse, mais il n'est pas pressé de prendre une fonction : « Ma vie est toute tracée, dit-il, il faut aller en Grèce, en mission, pour so donner une spécialité. » Il retourne en Grèce, en effet, et il y prépare un grand travail sur les Céramiques. Il ressemblait si peu à tout le monde que tout le monde le remarque. Le ministère de l'Instruction publique étudiait un projet d'Ecole française à Rome : l'opinion unanime de ceux qui s'intéressaient à cette création fut qu'un seul homme était capable de la faire réussir. L'Ecole n'aurait peut-être jamais été fondée si Albert Dumont n'avait pas été là. Deux années après, comme l'Ecole d'Athènes semblait péricliter, il y est envoyé, pour la relever. Les autres honneurs sont venus de la même façon, tout naturellement. Qu'il y ait songé, qu'il les ait même désirés, c'est possible ; mais son mérite est au

point de départ de ses. succès; ses services et l'opinion qu'il donnait de sa valeur l'ont partout précédé. »

« Oh! la courtisanerie ! écrivait-il d'Athènes en 1865. J'aimerais mieux des pierres pour lit et du pain à dîner que l'idée d'une bassesse ! J'arriverai par mon talent; sinon, qu'importe? » Et il était arrivé par son talent.

Se croyait-il au terme? Non. Nous disions entre nous et nous lui disions qu'il était fait pour la politique. Il le savait. Dès sa première année à l'Ecole d'Athènes, il avait la préoccupation « d'écrire quelque chose sur l'Orient actuel, sur les religions, la politique, le commerce, les trois grandes puissances, etc. ». Il y a de remarquables chapitres politiques dans le livre qu'il publia plus tard sur le Balkan et F Adriatique. Il écrivait encore d'Athènes : « L'archéologie n'est pas tout, et j'en sortirai par l'histoire politique d'abord, et peut-être, plus tard, par quelque porte plus vaste. » Il se gardait de s'enfermer dans des études trop particulières : « Je crois à l'histoire, disait-il; c'est parce quej'y crois que jepense qu'il faudrait changer quelque chose à la méthode qu'on a suivie jusqu'ici, et la ramener à la précision des sciences physiques et mathématiques. Voilà ce que j'appelle travailler sérieusement. Tout le reste, par malheur, est toujours petit. Vous direz

à cela qu'il faut bien que le détail se fasse... Oui, et je crois que, dans tout sujet particulier, on peut servir la science générale, éclairer ses propres méthodes et contribuer singulièrement à augmenter le nombre des lois d'ensemble et des principes que l'histoire recueillera chaque jour davantage, comme fait aujourd'hui l'histoire naturelle. Vous ajouterez enfin que c'est après l'étude du détail qu'on atteint aux belles régions des vues d'ensemble. J'en suis parfaitement persuadé; j'y penserai tout particulièrement en faisant la Grèce romaine (c'est le sujet d'étude qu'il se proposait alors), d'autant plus que mon esprit n'est pas encore en force de porter le poids d'un travail plus considérable. Mais vous comprenez comme moi que je ne peux aimer ce sujet que d'une affection passagère. Bien plus, je crois que les idées générales mènent forcément au désir de Faction. Or, l'action publique, l'action sociale, c'est la politique. Les ailes ne font que me pousser encore... »

Cette belle ambition fut entretenue en lui par les relations qu'il eut, à Rome et en Grèce, avec les hommes politiques du pays ou de l'Europe, et par le goût et le talent qu'il avait d'étudier les caractères des nations. Personne n'a connu mieux que lui les Grecs et les Italiens. Il s'informait de toutes choses auprès de ceux qui les

savaient, et il apprenait ainsi son Europe. C'eût été un rare politique qu'un homme comme lui, qui avait mené de front l'apprentissage de la science et celui de la politique, ou plutôt qui les avait confondus. Mais la politique ne lui a offert ni honneurs ni charges ; l'Université a gardé pour elle tout le bénéfice de sa puissante activité. Justement parce qu'il était capable de remplir des devoirs plus difficiles, il a excellé dans l'accomplissement des siens. On rencontre ainsi des hommes à qui la destinée n'a pas donné vêtement à leur taille, mais qui gardent le grand air qu'ils tiennent de la nature. Ils ne savent être médiocres en rien. La force, qui est en eux, de faire davantage, ils la dépensent à grandir les choses qu'ils font.

« Je sortirai quelque jour de l'archéologie, » avait dit Albert Dumont. En attendant, voici comme il définit l'archéologie, dans la première leçon de son cours aux élèves de l'École de Rome : « Les sciences historiques et sociales, dont l'archéologie n'est qu'une subdivision, se proposent de retrouver et de définir les facultés particulières h chaque peuple, les facultés propres à tous les peuples, de les classer, d'en montrer le rapport, d'en suivre le développement, d'en comprendre l'harmonie, de découvrir ainsi, par opposition aux lois du monde physique, les lois de

la vie morale, pour les soumettre à la libre volonté. Chaque peuple, par cela seul qu'il existe, possède des facultés naturelles qui se traduisent par des créations également inévitables. On ne Irouve pas de société sans langage, sans poésie ; sans vie politique, c'est-à-dire sans révolutions ; sans relations avec ses voisins, c'est-à-dire sans guerre, sans commerce, sans alliance. La faculté qu'étudie l'archéologue est celle qu'a l'activité humaine de transformer la matière. Cette partie dé la science comprend toutes les formes sensibles, depuis les poteries communes jusqu'aux grands édifices, depuis le moindre détail du costume jusqu'aux chefs-d'œuvre de l'art. »

L'archéologie ne gagne-t-eUe pas à être définie par quelqu'un qui n'était pas seulement un archéologue ? Et toutes les affaires qu'Albert Dumont a conduites, un pur archéologue les auraitil menées comme il a fait? M. Georges Perrot a bien montré, dans l'émouvant discours prononcé sur la tombe de son ami, qu'il fallait un politique pour faire réussir en France l'idée de fonder une École à Rome, pour établir cette École modestement d'abord, comme une succursale athénienne, lui donner ensuite l'indépendance et tout aussitôt lui acquérir le droit de cité romaine, les sympathies et l'estime de la société italienne et celles dé l'Europe savante. Il a fallu un politique pour

réconcilier en deux jours l'École d'Athènes avec les Grecs et avec tout le monde. Cette habileté supérieure avait son emploi dans les moindres détails. Jamais ambassade n'a mis à dépouiller le courrier de France et à écrire le sien autant d'attention que le cabinet du directeur de l'École d'Athènes. Pour mettre en train la publication du Bulletin de correspondance, Albert Dumont a dépensé autant de travail et d'adresse qu'il en aurait fallu pour négocier un traité. Enfin, dans sa dernière fonction, ce ne fut pas trop de cette science des hommes etdes choses, et decet art de ménager les choses comme les Sommes, pour faire concourir tant de volontés diverses à l'œuvre de la transformation de l'enseignement supérieur.

Il ne faut pas croire que, lorsque Albert Dumont mettait tant de soins et quelque solennité à des détails, il se trompait lui-même et jouait aux grandes affaires. Il savait bien que ses affaires n'étaient pas petites ; il les voyait, il les sentait, il les faisait grandes. Un de ses élèves, qui lui a rendu le plus vrai et le plus touchant des témoignages, M. Paul Girard, a très bien dit qu'aux yeux d'Albert Duûiont « le Bulletin de correspondance était le moyen de former et de perpétuer les relations scientifiques entre l'Orient et l'Occident », et l'École d'Athènes « un grand établissement scientifique, servant d'intermédiaire

entre l'Europe savante et les pays helléniques, appelant à elle toutes les lumières, mais répandant à travers l'Orient les habitudes d'esprit des Occidentaux et contribuant, par là, dans la mesure de son influence, à faire aimer la France et les Français ». Quant à la direction de l'enseignement supérieur, Albert Dumont savait qu'elle est une des plus hautes charges de France. Aussi, malgré les ambitions conçues dans sa jeunesse, était-il heureux. Ce serait commettre une grande erreur que de s'imaginer qu'il ait eu de la mauvaise humeur contre le sort. Son ambition n'a jamais été autre chose que le désir de s'honorer en faisant le bien. L'âge avait d'ailleurs dissipé quelques illusions, et il voyait nettement les obstacles qui l'empêchaient d'atteindre le rêve des jeunes ans.

Aujourd'hui, un seul chemin mène à la politique. Ce ne sont pas toujours les hommes les mieux doués pour la politique qu'on y voit marcher avec le plus d'assurance ; s'y engager, c'est souvent tenter une aventure, et Albert Dumont n'aimait pas à s'aventurer. 11 savait se faire apprécier par les esprits capables de le comprendre ; il disposait, pour réussir, de moyens délicats, mais les gros moyens n'étaient pas dans son jeu. On se le représente bien appelé par cooptation dans un des collèges de l'ancienne

Rome, non point briguant le tribunal. Il n'a pas connu l'impatience ni les tourments de l'ambition, et, content de ce qu'il avait, il mettait toutes ses forces, plus que ses forces, à bien faire son devoir.

Ceux-là seuls qui l'ont connu savent avec quelle prodigalité il se dépensait. M. Paul Girard a dit ses soins, sa sollicitude et sa tendresse pour ses élèves et la part qu'il prenait à leurs travaux. Il était avec ses administrés comme avec ses élèves ; il se donnait une peine extraordinaire pour leur faire comprendre ce qu'il attendait d'eux. Il excellait à mener d'interminables causeries, où il employait, pour exprimer les pensées les plus élevées, le langage le plus simple et le plus familier. Il disait et redisait, balançant son lorgnon, reprenant les mêmes idées, sans que l'exposition devînt jamais banale. Le ton bas de sa voix, ses gestes rares, sa pose de grand personnage en veine d'être bon prince, ses appels à l'approbation auxquels il ne demandait pas de réponse, tout cela, où il y avait de l'art, mais aussi une sincérité profonde, tenait l'auditeur sous le charme et dans un sentiment complexe de respect, d'affection et d'obéissance. Avec le même art et la même conviction, il plaidait notre cause auprès de tous ceux qui la pouvaient servir ; il n'était rebuté par

aucun préjugé, par aucune ignorance. Il ne se lassait jamais, et, s'il revenait chaque soir, épuisé, c'était pour recommencer le lendemain.

C'eût été justice que l'ouvrier vît l'achèvement de son œuvre; qu'après avoir préparé par une de ces négociations difficiles où il excellait la construction de la Sorbonne et de tant de bâtiments universitaires, il assistât, au premier rang, à l'inauguration de ces palais; qu'il vit grandir et prospérer le corps nouveau des étudiants en sciences et en lettres, dont il a préparé et prévu le grand avenir; qu'il fût salué par les acclamations de ces sociétés d'étudiants où la jeunesse de toutes les Facultés met en commun sa bonne humeur, sa bonne volonté et son patriotisme ; que lui, enfin, qui invitait les Facultés, peu de temps avant sa mort, à délibérer sur les moyens de constituer des universités, il eût l'honneur d'organiser les universités françaises. Consolonsnous en pensant que sa peine, au moins, n'a pas été sans salaire.

Albert Dumonta été heureux. Il a vu ses élèves débuter avec éclat dans la carrière universitaire, les publications de Rome et d'Athènes honorer

la science française, ses idées sur l'enseignement supérieur gagner de proche en proche le Parlement et les conseils électifs voter des subsides pour les grandes Écoles et les Facultés, les millions donnés ou promis, les palais universitaires s'élever, la reconstruction de la Sorbonne décidée, les étudiants des Facultés des sciences et des lettres entrer en scène et donner de belles espérances.

11 a trouvé le bonheur dans l'amitié. Personne n'a plus joui de ce sentiment dont il a connu toutes les variétés : l'amitié respectueuse pour de plus âgés que lui (il a toujours eu quelqu'un pour confident et pour conseiller, et je veux ici nommer au moins M. Bersot) ; l'amitié bienveillante pour de plus jeunes que lui — ses élèves, qui l'associaient à tous les événements de leur vie, pleurent l'homme qui a laissé une place vide à leur foyer — ; l'amitié d'égal à égal pour des hommes qu'il avait appris à connaître et à estimer, au cours de ses études et de sa carrière de savant et d'administrateur. Cette amitié d'Albert Dumont, nul ne l'a connue qui ne la méritait pas. Incapable de commettre une injustice, il n'a jamais placé une affection injustement. Ceux qui sentaient, malgré sa bienveillance habituelle, une barrière entre eux et lui l'accusaient et le calomniaient : ils auraient dû s'en prendre à

ALBERT DTJMONT 2»

eux-mêmes. Quant à ses amis, ils étaient fiers de son affection, en même temps qu'ils goûtaient le plaisir de ce commerce intime où il apportait une gaieté presque enfantine. Son esprit, malicieux sans être méchant, saisissait tout de suite le pittoresque ou le comique, et l'exprimait avec une verve que rendait amusante la gravité naturelle qu'il gardait jusque dans la familiarité. Même dans ses moments d'abandon et de bonne humeur, et bien qu'il fût l'homme du monde le moins porté à se prévaloir de son rang, nous sentions en lui le chef.

Mais, le plus grand bonheur de sa vie, Albert Dumont Ta trouvé à son foyer. M me Dumont, que M. le ministre de l'Instruction publique, le jour des funérailles, a qualifiée de sa vraie qualité, en l'appelant une noble femme, a été vraiment la compagne de son mari. Celui-ci l'associait à son travail, le lui expliquait, le lui faisait aimer. C'est au lendemain de son mariage qu'il alla fonder l'École de Rome. Il voulut que sa jeune femme fût aussi de l'École, ou plutôt que l'École entrât dans sa famille. L'intimité d'un salon charmant fit vivre en bonne amitié et dans le culte commun de la science un israélite, un abbé, un protestant, l'École normale, l'École des chartes et l'École des hautes études. A Athènes, le directeur mettait M ae Dumont

dans le secret de toutes les découvertes, de toutes les négociations poursuivies pour arriver à copier ou décrire un monument avant les Grecs et les Allemands. Les élèves l'appelaient leur sœur aînée. Elle écoutait les interminables conversations qui se prolongeaient tard dans la nuit. Un élève exposait le plan d'un travail : « C'est bien, disait le directeur; c'est tout à fait bien, mais... », et cela durait trois heures. Lorsque les élèves étaient en voyage, le directeur employait ses loisirs à travailler quinze heures par jour dans la bibliothèque ; sa femme était auprès de lui. Le soir, on dînait sur la terrasse : « Il y avait, m'a dit M me Dumont, des clairs de lune étonnants ; des chanteurs passaient sous notre galerie avec des mandolines ; il racontait sa théorie de la journée, il était heureux. Un savant, un diplomate d'Athènes ou un officier de marine venait prendre le café grec avec nous. Jamais la conversation n'était petite. Non, rien ne donnera une idée de cette vie. On était entre ciel et terre ! » Après la rentrée en France, à Montpellier, à Grenoble, à Paris, il fallut bien connaître ce qu'on n'avait pas rencontré dans le milieu enchanté, les laideurs et les petitesses de la vie; mais le foyer adoucissait dans son charme ces amertumes.

M me Dumont exerçait toujours son action bienfaisante. Elle avait foi dans l'œuvre de son

mari, une sorte de foi mystique en l'efficacité de la science pour relever la patrie, car on aimait la France dans cette maison; on y avait sous les yeux, comme chez les braves gens, la carte de la nouvelle frontière et l'image de l'Alsace.

Ce bonheur même inquiétait Albert Dumont.

Il avait, depuis sa première jeunesse, la superstition qui fit jeter au tyran de Samos son anneau à la mer. Il raconte tout au long l'histoire de Polycrate dans une lettre écrite à ses parents en 186S. Déjà, dans son journal, il parle de la jalousie des dieux. Lorsque naquit, en 1881, un enfant qu'il avait tant désiré, et qu'il put voir encore le sommeil d'un cher petit enfant : « Il faut que nous soyons bien bons, disait-il, pour nous faire pardonner notre bonheur. » Il a eu, d'ailleurs, et très nettement, le pressentiment de la mort. Ces mots revenaient souvent dans sa bouche : « Quand on fera mon oraison funèbre », ou « quand je ne serai plus là ! » La fatigue qu'il éprouvait, il la savait mortelle. A dix-huit ans, il se plaint déjà de maux de tête, et, à l'Ecole normale, de l'afflux du sang qui trouble sa vue. Il lui aurait fallu le repos et l'exercice physique : il n'aimait pas l'exercice physique, parce qu'il n'aimait pas le repos. L'amour du travail l'avait jeté sous la dangereuse tyrannie du travail. Il ne pouvait se passer

de livres, de conversations, d'affaires. Rien n'y faisait, ni conseil, ni prière. Il allait toujours tout en répétant : « Je suis fatigué, bien fatigué. » Il parlait quelquefois de rompre sa chaîne; mais il en eût repris une autre, qu'il aurait faite aussi lourde. La tète n'a pas tué le cœur en lui, comme il le craignait : le cœur a noblement et doucement vécu ; mais la tète a tué le corps, tout d'un coup, comme par un assassinat.

a Dieu veuille qu'il ne soit pas mort pour rien! » s'éerie M me Dumont dans une lettre écrite quelques heures après le terrible événement. Non, il n'est pas mort pour rien et il n'est pas mort tout entier. Il vit dans le cœur de ceux qui savent ce qu'il valait; son œuvre scientifique et les créations préserveront longtemps son nom contre l'oubli. Quand le nom sera oublié, tout ne sera pas fini. Même ceux qui ont perdu la foi aux promesses des religions et aux espérances du spiritualisme ne se résignent pas au néant: ils savent que l'œuvre des personnes dure, quand la personnalité est détruite, dans la vie universelle. C'est l'immortalité anonyme. Quelque chose d'Albert Dumont vivra et agira tant que nous aurons en France le culte de l'esprit, c'est-à-dire tant que vivra la France.

Page 1