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LA QUESTION DU GREC ET DU LATIN

Il est inévitable, pour toutes sortes de raisons, les unes bonnes et les autres mauvaises, que les méthodes et le principe même des études classiques soient discutés aujourd'hui ; mais c'est une chose inattendue et piquante qu'un lettré très érudit et très fin renie ses dieux, les livre à la risée et les recommande à la haine du public. C'est ce que vient de faire M. Raoul Frary, qui plia jadis sous les couronnes universitaires et eut l'honneur d'être chef de section à l'Ecole normale.

L'attaque d'un transfuge est toujours redoutable : il connaît le fort et le faible de la place qu'il a quittée ; il mène l'ennemi aux bons endroits. Si quelqu'un est capable de détruire dans l'opinion l'enseignement classique, c'est un homme comme M. Frary.

Je vais donner une douzaine de notes sur son

livre (1) , qui est charmant et dont je pense, pour le dire tout de suite, le plus grand mal.

Je reproduirai les passages que je discute, afin qu'argument et réplique se suivent et se répondent, et ces dialogues sont classés de façon que le lecteur voie bien où j'en veux venir. J'essaierai d'abord de démasquer la tactique de l'ennemi du grec et du latin ; elle est fort habile et elle a fait des dupes.

A peine la France commençait- elle à respirer après tant de désastres que, de toutes parts, on réclama la réforme de notre système d'instruction publique. Les invasions de 1814 et de 1815 nous avaient peu avertis, parce qu'elles ne nous avaient pas humiliés ; un peuple accablé par le nombre n'éprouve pas le besoin de s'amender. L'invasion de 1870 nous obligeait à confesser une infériorité dont, il fallait bien chercher l'origine... L'exemple même de nos vainqueurs nous engageait à fonder sur une meilleure éducation de la jeunesse l'espoir d'une revanche ou la sécurité du territoire amoindri.

Il est vrai qu'on a dit : « C'est le maître d'école prussien qui a vaincu à Sadowa et à Sedan ; » au maître d'école quelques-uns ont adjoint le pro-

(1) La question du grec et du latin, par Raoul Frary. Paris, chez Cerf.

fesseur d'université. Je me souviens même qu'un gymnaste français envoyé par M. Duruy en Allemagne pour y étudier les gymnases scolaires, rapporta cette phrase : « Ce sont les maîtres de gymnastique prussiens qui ont vaincu l'Autriche. »

Certes, je crois à l'efficacité de l'éducation intellectuelle et physique, et je ne voudrais point passer pour sceptique à cet endroit. Je consens donc qu'un éditeur rassemble sur une lithographie populaire le professeur d'Université ayant à sa droite le maître d'école et à sa gauche le maître de gymnastique, qu'il étende au-dessus de leurs têtes l'aigle d'Allemagne et qu'il écrive à leurs pieds : « Les vainqueurs de Sadowa et de Sedan ! » mais j'estime que trois personnes ont droit aux honneurs d'un pendant : le roi de Prusse, M. de Bismarck et M. de Molkte .

Il est bien de mettre à la première page d'un livre sur l'éducation cette profession de foi sur la puissance de l'éducation ; il est habile d'introduire la question du latin sous les auspices du patriotisme; mais il ne faudrait pas nous payer de mots. L'art de la guerre a pour objet de met- Ire hors de combat le plus grand nombre possible d'adversaires, en cassant, à coups de fusil ou à coups de canon, des jambes, des bras, des poitrines et des têtes. Certaines conditions morales,

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voire même intellectuelles, sont requises pour mettre une armée en bonne disposition de donner ou recevoir la mort; mais d'autres sont plus nécessaires, antérieures et primordiales. Il ne faut pas moins que toute l'histoire de la Prusse, comparée à celle de la France, pour expliquer qu'à la dernière rencontre des deux nations la France ait été vaincue.

Peu importe vraiment le choix des langues employées à l'éducation ; les balles et les obus ont une langue qui leur est propre. Ils la parlent plus ou moins bien, selon le temps et le pays, mais ce n'est pas dans les écoles qu'ils l'apprennent.

Il semble que le lycéen soit déjà un soldat et un fonctionnaire; il suit un règlement; il porte l'uniforme ; il fait partie de la grande machine dont le ministre est le mécanicien ; il obéit sans comprendre Futilité de ses efforts. Son intelligence se meut dans les limites de la consigne ; il fait l'exercice avec son cerveau. On l'habitue à rester en classe comme un employé au bureau, moins encore pour accomplir une tâche que pour faire acte de présence, à tuer le temps par les formalités, les paperasseries, à faire passer la lettre avant l'esprit, la forme avant le fond, à craindre les inspecteurs...

J'ai conserve du collège un très triste souvenir. On me disait : « Tu verras plus tard que les années de collège sont les plus belles de la vie ! » Ce plus tard est venu, et je ne voudrais pas revivre ces années, même pour le plaisir de retrouver ma jeunesse. J'ai bien le sentiment que j'ai fait partie d'une machine et subi une consigne. Il est nécessaire de faire l'exercice avec son cerveau; mais cet exercice a été tellement répété, si longtemps prolongé, que mon cerveau, lorsque je n'y prends point garde, produit de luimôme, automatiquement, les mouvements qu'on lui commandait jadis. J'ai gardé le dégoût de la fatigue que me causait par moments cette gymnastique dans le vide. Je sais l'importance de la lettre et de la forme, et je ne suis l'ennemi ni des vers latins ni des discours ; mais j'ai fait parler un trop grand nombre de personnages que je ne connaissais pas sur des matières que je connaissais moins encore. J'ai réfuté sans les connaître Spiuoza, Hegel, Auguste Comte : cette malhonnêteté pèse encore sur ma conscience. La longue immobilité de l'étude, la tristesse des récréations entre les murs, la flânerie réglementaire des promenades, l'impossibilité du recueillement et du tête-à-tête avec soi-même, tout cela m'apparaît aujourd'hui comme un mauvais rêve; mais quel rapport avec la question du latin ? Quand vous

aurez substitué renseignement classique français au vieil enseignement, démolir ez-vo us les lycées? La consigne sera-l-elle par cela même supprimée ? En ce moment même, on organise renseignement secondaire des jeunes filles : il n'y a dans les programmes ni grec ni latin ; mais on bâtit des lycées qui deviennent, hélas ! des internats, et les jeunes filles porteront l'uniforme, feront partie de la grande machine dont le ministre est le mécanicien, etc., etc. Ce n'est pas la faute ni de Virgile, ni d'Horace, ni d'Auguste, ni de Justinien.

Le portefeuille qui contient, à ce qu'on dit, l'avenir de la France se donne comme la plupart des portefeuilles : c'est l'appoint d'une combinaison, le prix d'une victoire, la récompense d'un ordre du jour ou d'une harangue parfaitement étrangère aux questions pédagogiques.

Faut-il que l'instruction publique soit administrée par un universitaire ? Question controversée. Nos ministres le plus justement célèbres ont été des professeurs; d'autres universitaires ont fait médiocre figure, au lieu que la politique nous a donné quelques grands maîtres qui ont ouvert la maison à l'air libre du dehors. Mais je veux

bien que M. Frary trouve étrange que nous ne soyons pas régis par un des nôtres, comme l'armée par un soldat ou la marine par un marin, et très déplorable que les voitures d'emménagement soient suivies de si près dans la cour de l'hôtel de la rue de Grenelle par les voitures de déménagement. Il paraît que les conducteurs de la maison Bailly, lorsqu'ils passent devant un ministère, sont obligés de tenir ferme la tête de leurs attelages, pour les empêcher de s'engouffrer sous les voûtes ministérielles, les chevaux étant bêtes d'habitude; mais, encore une fois, quel rapport entre la question du latin et le choix des ministres et les crises ministérielles ?

L'enseignement secondaire, en France, n'a pas de vie propre. L'Université a étouffé la concurrence; mais elle ne s'est pas assuré le moyen de rester debout, si l'appui du pouvoir venait à lui manquer. Elle ne forme ni une corporation ni une collection de corps pourvus de tous les organes nécessaires. C'est une administration qui renferme dans ses cadres un grand nombre d'esprits distingués et de caractères généreux, mais qui a été vouée de tout temps à la soumission et à la discipline. On pourrait la comparer à un navire bien aménagé, monté par un excellent

équipage, mais construit pour être remorqué : il ne s'y trouve ni gouvernail, ni voilure, ni machine.

Impossible de mieux dire des choses plus justes. Le personnel de l'enseignement secondaire ne saurait être trop loué : esprits distingués, cœurs généreux s'y rencontrent en grand nombre. Il est très regrettable qu'il n'ait pas une vie propre; mais quelle erreur de croire qu'une simple transformation des programmes lui en donnera une!

Ce personnel peut-il devenir une « collection de corps pourvus de tous les organes nécessaires » ? Oui, si nous brisons la grande machine, dont le moteur, qui est à Paris, atteint, à l'aide de courroies de transmission façonnées par l'usage, les agents locaux : recteurs, inspecteurs d'académie, proviseurs et principaux. Oui, si le système d'avancement, qui exige aujourd'hui des mutations fréquentes, est modifié de façon à permettre l'attache à une patrie locale, lycée ou collège, sans qu'il faille renoncer au progrès dans la carrière. Oui, si nous déchirons l'uniforme programme imposé de haut, si nous admettons les expériences diverses, si nous renonçons à prohiber toute initiative, si le professeur cesse d'être un administré tout petit en présence d'une administration toute-puissante, qui règle ses idées

et dispose de son avenir, car elle cumule le spirituel et le temporel — et, comme il arrive toujours en pareil cas, au détriment du premier. Oui, si le professeur affranchi, étroitement uni à ses collègues, participe au gouvernement de la maison. Oui, enfin, si nous renonçons à nos préjugés contre la pédagogie.

C'est une chose étrange, au point d'être incompréhensible, qu'il n'y ait nulle part, hormis quelques Facultés, une préparation professionnelle au professorat, et qu'un jeune homme puisse passer trois années à l'École normale, comme il m'est arrivé, sans entendre dire qu'il est destiné à renseignement. Le jeune professeur monte dans sa chaire sans avoir été provoqué à réfléchir sur les méthodes. Il trouve le programme, les usages établis; il fait ce que ses maîtres ont fait avant lui et ce qu'il voit faire autour de lui. « Le lycée, dit M. Frary, tient à la fois de la caserne et du ministère : de la caserne pour la vie du corps, et du ministère pour la vie de l'esprit. La tradition y règne, auguste, redoutable... » C'est vrai, et, à cause de cela, ces petits « corps » n'ont point d'âmes, et l'enseignement secondaire demeure dans l'inertie. — Mais le latin? Que vient faire ici le latin? Sans retirer aux langues classiques leur fonction d'éducatriccs de l'esprit, nous pouvons alléger la tutelle administrative, rompre l'uniformité,

intéresser le maître à sa maison et à son enseignement.

Quand l'équipage du navire ne parlera plus que les langues modernes, le navire ne sera point transformé ipso facto : Shakespeare ne lui donnera point un gouvernail, ni Byron une voilure, ni Gœthe une machine.

L'enseignement classique prépare d'autant mieux ses élèves au métier de fonctionnaire qu'il ne les prépare à rien du tout.

Le livre est rempli de récriminations contre le fonctionnarisme. Tout autant que M. Frary, je déteste cette plaie, parce qu'elle est dangereuse et parce qu'elle est laide; mais a-t-elle été engendrée par l'enseignement classique ?

L'enseignement classique n'est pas donné dans les écoles primaires, qui mettent en circulation nombre de brevetés aspirant à la fonction d'instituteurs : ils sont aujourd'hui quelques milliers qui attendent des places.

Un baccalauréat de l'enseignement spécial a été institué : que réclament ces bacheliers? Des places. Une commission, composée des chefs de service des différents ministères, et présidée par

le ministre de l'Instruction publique, a dressé la liste des emplois auxquels pourront prétendre les nouveau venus. Elle va leur ouvrir de grandes Ecoles, même l'Ecole polytechnique. Je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient. Exclure d'une École où Ton peut se présenter avec le diplôme de bachelier es sciences, qui ne prouve aucune culture intellectuelle, des jeunes gens qui apportent le diplôme, plus difficile à obtenir, de bachelier spécial, c'est une pure chinoiserie; mais je veux seulement constater que MM, les modernes sont à table et qu'ils ont bon appétit.

Il est par trop commode, d'ailleurs, de donner pour une conséquence d'un système d'éducation un trait de notre caractère national. M. Frary simplifie trop les choses; vingt fois, il donne envie de remonter au commencement du monde, pour y chercher des origines et des causes, qu'il trouve toutes chez Delalain, dans la brochure où sont réunis les programmes de l'enseignement secondaire.

Ce sont les jésuites qui ont fondé et organisé, chez nous, renseignement secondaire.

A la fin du xv e siècle, les humanistes se proposèrent de retrouver la vraie théologie obscurcie

par la scolaslique, la. véritable Eglise défigurée par un clergé de seigneurs et de hobereaux, la science et la nature voilées par les soltes théories et les superstitions. Pour dissiper les ombres qui s'interposaient entre les choses et l'esprit, ils imaginèrent d'exercer « l'esprit à penser justement sur les choses » — le mot est d'un d'entre eux — ; ils s'accordèrent pour dire que la meilleure « gymnastique » de l'esprit est l'étude de l'antiquité, qui a pensé avec tant de justesse. L'enseignement classique leur a paru être le meilleur, l'unique moyen de façonner l'instrument intellectuel et de restituer à l'humanité « la vraie joie», qui est de « savoir, penser et voir la vérité». Rendre l'esprit capable de « l'effort vers la connaissance », tel est l'objet qu'ils se sont proposé.

Il est vrai que ces sages s'étaient abandonnés à une grande illusion : ils avaient cru arriver à la réforme de l'Église et de l'Étal par « la réforme de l'esprit ». L'État et l'Église se sont défendus par le poids même de leur inertie. Alors ont éclaté les sarcasmes des humanistes révolutionnaires du xvi e siècle et la protestation de Luther. Humanistes révolutionnaires et réformateurs ont continué de prendre leurs armes dans l'arsenal antique. Mélanchthon est un grand pédagogue ; c'est de lui, c'est des Réformés, ses disciples de

tous les pays, que procède notre enseignement secondaire, non pas de Loyola.

Voilà nos vraies origines. Oublier les services rendus par les anciens aux modernes, altérer Thisloire au point d'écrire obscurité où il y a lumière, tyrannie où il y a affranchissement, jésuite où il y a Mélanchthon, cela passe un peu la permission. Mon cher Frary, cela n'est pas bien.

Ai-je réussi à disculper le latin de tous les crimes qui lui sont attribués? Je l'espère; mais, pour être juste, je dois un hommage à M. Frary.

C'est un maître procureur : il n'attaque point tout de suite l'adversaire qu'il veut faire condamner; il s'assure de son jury; il émeut notre patriotisme, provoque notre humeur frondeuse contre les abus de notre administration et l'ennui de nos Écoles. Il introduit le latin après avoir démontré que c'est un allié de Pitt et de Cobourg, un serviteur de M. de Bismarck, un complice tout à la fois de la Commune et des jésuites, des fusilleurs et des fusillés. Le bon public, voyant entrer « ce pelé, ce galeux », crie : Ilaro !

Si, par un miracle tout à fait invraisemblable, un peuple venait à naître, sans traditions ni préjugés, et que ses chefs eussent à choisir un programme d'en-

seignement ^secondaire, on peut affirmer que leurs délibérations aboutiraient à un résultat bien différent de ceux que nous voyons. Mais, sauf les Japonais, qui viennent d'entrer subitement dans le cercle de la civilisation moderne au sortir d'un régime tout féodal, après tant de siècles d'isolement, il n'est pas de nation qui réalise une hypothèse si hardie. Les Australiens sont des Anglais émigrés ; les Américains du Nord, des Anglais séparés ; les Américains du Sud, des Espagnols affranchis ou des Indiens libérés. Partout le passé pèse sur le présent...

Je sais bien que l'auteur ajoute immédiatement après : « Partout l'idée de conservation et l'idée de progrès soutiennent une lutte nécessaire et féconde ; » mais je ne crois vraiment pas me tromper en disant qu'il regrette, au fond, cette lutte, qu'il ne la trouve pas si féconde et qu'il admire fort les Japonais. Son livre est une protestation contre toutes les sortes de traditions. Le reproche, qui nous est à chaque instant répété,"de ne point faire comme les Anglais, ou comme les Américains, ou comme les Allemands, ne suppose-t-il pas que nous pourrions, en le voulant bien, devenir des Anglais, des Américains ou des Allemands? M. Frary ne paraît pas croire à la séparation, à la distinction des peuples, aux habitudes nationales qui, depuis que le

monde existe, ont duré autant que les nations. Les douanes sont pour lui restes de barbarie : soit ! mais les frontières? M. Frary n'en fait pas plus grand cas. Il les veut effacer, il les efface, sans plus de façon. Sous sa main disparaissent tous les reliefs que la nature et l'histoire ont dressés sur le monde. 11 a de la colère contre ces importuns, qui gênent la circulation des marchandises. En lisant ce livre, qui semble écrit par un maître d'une philosophie qui n'est pas neuve d'ailleurs, la philosophie du commerce, ou par un apôtre d'une religion très vieille, celle de l'intérêt; à mesure que je notais tous ces jolis traits contre les gouvernemenls, les lois et les hommes de loi, toutes ces manifestations *de mauvaise humeur contre l'inutile et les inutilités, et que je voyais se développer celte doctrine utilitaire, ces théories humanitaires, il me venait à l'esprit de vagues réminiscences, comme les notes éparses d'un air oublié. Puis, je me suis tout à coup rappelé ces vers :

L'univers, mon ami, sera bouleversé.

On ne verra plus rien qui ressemble au passé ;

Les riches seront gueux et les nobles infâmes ;

Les maux seront des biens, les hommes seront femmes.

Et les femmes seront... tout ce qu'elles voudront.

Les plus vieux ennemis se réconcilieront,

Le Russe avec le Turc, l'Anglais avec la France,

La foi religieuse avec l'indifférence,

Et le drame moderne avec le sens commun.

De rois, de députés, de ministres, pas un.

De magistrats, néant ; de lois, pas davantage .

J'abolis la famille et romps le mariage ;

Voilà. Quant aux enfants, en feront qui pourront.

Ceux qui voudront trouver leur père chercheront.

Du reste, on ne verra, mon cher, dans les campagnes,

Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes ;

Chansons que tout cela ! Nous les supprimerons,

Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.

Ce ne seront partout que houilles et bitumes,

Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes,

Carottes, fèves, pois, et qui veut peut jeûner ;

Mais nul n'aura du moins le droit de bien dîner.

Sur deux rayons de fer un chemin magniÛque

De Péking à Paris ceindra ma république.

Là, cent peuples divers, confondant leur jargon,

Feront une Babel d'un colossal wagon.

Là, de sa roue en feu, le coche humanitaire

Usera jusqu'aux os les muscles de la terre.

Du haut de ce vaisseau, les hommes stupéfaits

Ne verront qu'une mer de choux et de navets.

Le monde sera propre et net comme une écuelle ;

L'humanitairerie en fera sa gamelle,

Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,

Comme un grand potiron roulera dans les cieux.

C'est ainsi que, dans les Poésies nouvel/es d'Alfred de Musset, Dupont parle à Durand, à Durand, l'ennemi du grec et du latin, qui venait de lui faire la déclaration suivante :

Dès Fàge de quinze ans, sachant à peine lire, Je dévorai Schiller, Dante, Gœthe, Shakespeare

Le front me démangeait en lisant leurs écrits. Quant à ces polissons qu'on admirait jadis, Tacite, Gicéron, Virgile, Horace, Homère, Nous savons, Dieu merci, quel cas on en peut faire...

Ce n'est pas assez que chaque emploi public ou privé soit occupé par des hommes d'une capacité suffisante; il faut aussi que certaines carrières ne soient pas encombrées et d'autres désertées. Beaucoup d'appelés et peu d'élus : c'est la formule du désordre et du malaise social...

Dans une usine ou dans une maison de commerce, il arrive naturellement que certains emplois sont beaucoup plus recherchés que les autres; mais une évidente nécessité ne permet pas que les cadres soient brisés et les rangs confondus. Si l'autorité d'un chef ne maintenait dans Tordre les choses et les gens, la ruine de l'entreprise ne tarderait pas à dissoudre une combinaison instable.

Ici encore, je ne crois pas me tromper beaucoup en disant que Fauteur laisse percer un sentiment intime. Nous pénétrons dans la psychologie de cette très curieuse personne qu'est Raoul Frary. Tout à l'heure, il se découvrait suspect d'humanitairerie ; le voici théoricien social et, à mon avis, fantaisiste/ Il rêve un classement des hommes par métiers. Il ne dit ni par qui ni com-

ment sera faite la répartition ; mais il la suppose achevée et que tout enfant sera, dès la première heure, destiné à une profession. Il écrira vers la fin de son livre, au sujet des futurs professeurs, pour lesquels il veut bien garder renseignement des langues anciennes : « Rien ne s'oppose à ce qu'ils reçoivent une culture spéciale, profondement distincte de celle qui sera donnée aux autres jeunes gens en vue des autres carrières. » Cela est court, mais cela est énorme. Que seront donc ces futurs professeurs? Peut-être des fils de professeurs. On leur mettra la robe à dix ans, comme on met la tunique aux enfants de troupe.

J'ai connu Raoul Frary très épris des doctrines de M. Le Play. Est-il pour la famille souche obligatoire? Mais alors ne parlons point avec tant de colère des castes de l'ancien régime, ni avec tant de conviction de notre amour pour la démocratie.

Démocrate, M. Frary Test très sincèrement; mais ce fin lettré, ce bel esprit chimérique, me semble être quelque peu démocrate à la façon dont Fénelon était libéral.

Mon dessein n'est pas d'abaisser les études sous prétexte d'utilité, ni de mettre l'instruction profes-

sionnelle à la place de la culture des esprits, ni d'imposer à l'Université le pénible devoir de ne fabriquer que des machines à gagner de l'argent...

J'aime fort cette déclaration; mais pourquoi vient-elle entre parenthèses au chapitre du grec? Pourquoi l'utile est-il célébré à chaque page, pendant que Pinulile est traité avec une si amère ironie? Pourquoi la comparaison de la cité à « une société industrielle et commerciale, faite pour produire et pour vendre », est-elle donnée comme « la plus juste » que l'on puisse trouver et « la plus féconde »? Pourquoi inviter le législateur à mépriser « saint Thomas, Juslinien et la philosophie de tous les docteurs », et le renvoyer au « bon sens d'un filateur ou d'un épicier » ? Pourquoi reprocher à renseignement classique de « ne préparer les jeunes gens à aucune profession productive » ; au gouvernement, qui enseigne le latin, de « faire tort à la société en poussant aux carrières improductives une foule toujours plus nombreuse de Français qui auraient pu se rendre utiles... si on les avait abandonnés à leurs propres forces ou si on leur avait donné une éducation moins littéraire » ? Pourquoi demander à l'éducation, comme un de ses principaux objets, de nous préparer à un bon « emploi de nos capitaux»? Pourquoi regretter que la

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grammaire ne fasse pas entrevoir à Fenfant «lies résultats utiles » de son travail? Pourquoi exiger que nous soyons « initiés de bonne heure à la religion de l'utile et à la doctrine du produit net »?

En somme, une déclaration toute platonique en faveur du « beau » ; vingt déclarations énergiques en faveur de l'utile. Il aurait mieux valu nous avouer tout net que l'éducation doit être professionnelle et utilitaire.

Au moyen âge, on ignorait le grec ; on parlait et on écrivait le latin ; on le savait mal. C'était encore, du moins pour les clercs, une langue vivante, partant fort corrompue. Quant aux jeunes nobles, on les élevait pour la guerre et la chevalerie ; on développait en eux la force et le courage plus que l'esprit. L'école du futur seigneur, c'était la cour du suzerain, le château d'un seigneur puissant et renommé. Les pages n'étaient pas condamnés à subir la discipline des théologiens; on ne croyait pas qu'un soldat dût être formé comme un moine ou un légiste. On estimait encore, dans ces siècles d'ignorance, que la meilleure façon de se préparer à un métier n'est pas d'en apprendre un autre ; que, pour bien vivre dans le monde, il n'est que d'y avoir vécu de bonne heure... Les artisans grandissaient dans l'atelier, les mar-

chands au comptoir, comme les clercs dans l'école ; ce n'était pas la culture qu'on recherchait, mais l'apprentissage.

Le moyen âge a eu sa grandeur comme sa décadence. En laissant de côté les serfs..., on peut dire qu'au xiv e siècle il y avait, en Occident, plus de liberté qu'il n'y en eut trois ou quatre cents ans plus tard. Le triomphe de la royauté et l'établissement du despotisme en France et en Espagne furent dus en partie au concours des légistes, restaurateurs et champions du droit romain...

En effet, le seigneur demeurait dans son château, le marchand à son comptoir, l'artisan à l'atelier, mais les clercs et les légistes avaient des idées générales ; leur horizon allait jusqu'aux limites du royaume de France, même au delà, jusqu'aux limites de la chrétienté, au delà encore, jusqu'à l'infini de la vie future. Du chevalier, le clerc a fait un croisé ; le légiste, un sujet. Le clerc a enrégimenté le marchand et l'ouvrier daus ses confréries, pour les transformer, à de certains moments, en furieux champions de l'autel, pendant que le légiste légiférait sur les corporations, mesurait à Faune la largeur des pièces d'étoffe, comptait les fils des tissus, entrait chez le savetier pour voir si d'aventure il ne vendait pas de souliers neufs, chez le rôtisseur pour s'assurer qu'il ne faisait pas une concurrence illégale au

poulailler, et, lorsqu'un bon procès venait à s'engager, le prolongeait cent et quelques années?

On ne vit point seulement de son métier, on ne vit point seulement de pain : non in solo pane vivit homo. Le monde a besoin d'idées improductives, et ces sortes d'idées produisent beaucoup à ceux qui les ont acquises et les font valoir. Elles ne se rencontrent ni en étudiant les mercuriales des marchés, ni en comparant des machines entre elles, ni en faisant des cornets.

Les études inutiles sont ici d'une utilité immédiate. N'en laissons pas le monopole à l'Église. Elle a longtemps gouyerné le monde parce qu'elle était seule à penser, à proposer des solutions aux problèmes de cette vie et de l'autre, à expliquer aux hommes la raison d'être de leur vie, aux gouvernants le but d'un gouvernement. Aujourd'hui, dans l'universelle incertitude, elle a des doctrines certaines; dans notre désarroi, son ordre immuable ; au milieu de nos inquiétudes, sa tranquillité. Voici qu'elle se met à être politique et qu'en même temps elle fait de grands efforts pour s'instruire : nous en savons quelque chose dans les Facultés des lettres, où les jeunes abbés disputent bravement aux laïques les grades universitaires et prennent d'assaut les plus difficiles, qu'aucun prêtre, de mémoire d'homme, n'avait convoités. Voulez-vous qu'ils soient dé-

sonnais les seuls professeurs do tous ceux (et ils seront nombreux) qui ne voudront pas entrer en apprentissage dès l'enfance? que, seuls, ils proposent un idéal de vie? qu'ils donnent un refuge une fois encore aux humanités? Si oui, pour peu que vous soyez prudents, commencez à les saluer, car ils seront bientôt vos maîtres.

Si vous souriez à la pensée que vous puissiez jamais retourner sous la férule ecclésiastique, songez que le jour où il n'y aura plus dans le monde que des affaires, on pourra bien demander à quelque prince ou à quelque soldat, dans un moment de crise, de faire aller les affaires. Je vous le dis en vérité, une nation de contremaîtres, trouvera toujours son maître.

Ainsi, le grec doit être restauré ou sacrifié; puisqu'on ne peut le restaurer, il faut le sacrifier : sacrifice douloureux!

Je viens de relire quelques pages écrites par un homme sérieux et charmant, par un savant et un artiste qui est — comme son maître et lemien, M. Jules Girard — le modèle d'un esprit et d'un caractère où tout est distingué, délicat,., et du contour net de la beauté hellénique. Je

veux parler d'Alfred Croiset. Il a bien voulu écrire pour des enfants une histoire générale très élémentaire de la littérature grecque (1). Ces soixante pages convaincraient les plus incrédules de l'immensité de la perte que ferait l'esprit humain, et en particulier l'esprit français, si la nuit s'étendait sur une antiquité demeurée si jeune.

Je ne veux point parler du charme des lettres grecques : j'aurais peur de mal dire. Il me souvient encore de la peine que me donnaient, à l'École normale, les quelques travaux que j'ai faits pour la conférence de M. Girard. Je sentais vivement la beauté des chefs-d'œuvre ; après telle lecture dix fois répétée, mon esprit était tout épuré; je respirais légèrement, comme si j'avais été transporté dans l'éther des immortels; mais, dès qu'il fallait écrire, ma plume me refusait son service. L'idéal que je voulais saisir et fixer fuyait devant moi. Pourtant j'étais obligé de finir à l'heure dite. Un jour, arrivé à la dernière limite, j'avais promis que je remettrais, le dimanche, à

(1) Premières leçons d'histoire littéraire, par MM. Alfred Croiset, Roger Lallier, Petit de Julleville. — 1 vol. chez G. Masson.

La littérature grecque y est traitée par M. Croiset ; la littérature latine , par Lallier ; la littérature française , par M. Petit de Julleville. Je suis heureux de signaler au passage .ce petit chef-d'œuvre.

M. Girard un travail sur TAndromaquc de l'Iliade. Je l'emportai de l'École, mais je le gardai jusqu'au soir, et j'écrivis sur la table d'un café une page d'introduction. Je lus, quelques jours après, au bas de cette page, la note du professeur : « Sentiment jusle des beautés d'Homère. » Je fus ravi, mais je trouvai ensuite maints coups de plume qui biffaient des mots impropres et m'en découvraient la laideur. En marge d'un passage où j'avais essayé d'exprimer les sentiments d'Andromaque pour Hector, étaient écrits ces mots : « Homère ne connaissait pas l'idylle bourgeoise.» Cette épigramme méritée me fit un effet terrible. Avoir parlé d'Homère comme un bourgeois, quel résultat de tant de peine ! Depuis, je n'ai pas écrit un mot sur la Grèce ; il m'est resté du moins d'un commerce trop court avec les maîtres de l'antiquité le dégoût profond de certaines sottises et de toute vulgarité. Mais, encore une fois, je ne veux point parler de la beauté esthétique des lettres grecques : il est clair qu'elle ne sera sentie que par quelques-uns. Ne considérons que l'éducation générale des esprits, et voyons ce qu'elle perdra, le jour où le grec sera sacrifié.

Dans quel autre pays et dans quel autre temps trouverons-nous une race mieux douée, dont l'histoire intellectuelle soit à la fois plus riche et plus facile à suivre, plus exactement semblable à

f>0 ETUDES ET ETUDIANTS

« celle d'un individu, qui commence par être enfant et qui arrive à la jeunesse, puis à la maturité, peu à peu, par le cours régulier des années»? D'abord, l'imagination et la poésie ; ensuite, la pensée plus ferme et les chefs-d'œuvre de la prose, l'histoire, la philosophie, l'éloquence de la tribune et du tribunal; puis, au début d'une vieillesse qui sera longue et point inféconde, l'expérience, la critique, la science.* N'est-ce rien que de voir naître ainsi l'un après l'autre, dans un cadre si bien délimité, les genres immortels où l'intelligence humaine s'est manifestée dans la plénitude de sa variété : épopée héroïque, épopée didactique, poésie lyrique, tragédie, comédie, histoire, philosophie, éloquence, critique? Cette genèse se retrouve chez la plupart des grands peuples, mais non pas avec cette simplicité, cette netteté, cette beauté dans l'évolution.

M. Frary nous demande, au chapitre de Y histoire, de faire pénétrer . dans l'enseignement l'étude des origines, d'initier les enfants à cette révélation que nous apporte la linguistique, qui « retrouve la filiation et démontre la parenté des races, devine la date relative des inventions qui ont transformé l'humanité ». Il loue l'archéologie préhistorique, qui « découvre sous les couches modernes du sol, dans les cavernes

LES ETUDES CLASSIQUES Cl

dans le lit des fleuves, au fond des lacs et des tourbières, des documents qu'elle rapproche, qu'elle interprète, mémoires inconsciemment tracés par nos ancêtres sur le bois, la pierre et l'argile, avant récriture, peut-être avant le langage, et qui apprennent, à qui sait les lire, comment vivaient les contemporains du mammouth... ».

Mais les Grecs n'ont-ils pas fait quelques « inventions » qui ont transformé l'humanité? N'ont-ils point déposé, ailleurs que dans des tourbières, des « documents » qu'il est intéressant de rapprocher et d'interpréter? Pour avoir été « consciemment » écrits par Sophocle ou sculptés par Phidias, les « mémoires » que nous ont laissés les Grecs n'ont-ils rien à apprendre à qui « sait les lire »? Les contemporains du mammouth feront-ils oublier ceux de Périclès? Enfin, n'y a-t-il point, entre les races, filiation et parenté intellectuelle?

« Nos grands écrivains duxvi et du xvn e siècle, dit Alfred Croiset, sont les disciples de Rome et de la Grèce; si Homère et Virgile, si Démosthène et Cicéron n'avaient pas existé, notre littérature française classique ne serait pas ce qu'elle est. Étudier l'antiquité, c'est donc compléter l'étude de notre propre littérature, en nous assurant le moyen de la mieux comprendre.

Mais Rome elie-même a été l'élève de la Grèce ;.

de sorte que c'est à celle-ci, en définitive, qu'il , faut remonter pour avoir la véritable origine de notre culture intellectuelle. »

Osons le dire, ce qui semble procurer aux Latins une certaine supériorité de forme, c'est que leur esprit est moins encombré par la multitude des idées, des connaissances et des souvenirs. Leurs notions sur l'homme sont plus simples, parce qu'elles sont plus étroites, et leurs jugements sont plus fermes, parce qu'ils sont moins éclairés...

Voilà qui s'appelle donner des armes contre soi- Sans doute, les anciens ont un esprit moins encombré que le nôtre par la multitude des idées, des connaissances et des souvenirs. Ils ont des notions plus simples; mais cette simplicité, qui a pour conséquence cette fermeté, fait précisément que l'étude de l'antiquité est un moyen d'éducation supérieur à tous les autres.

Qu'on me permette de prendre ici pour exemple l'éducation d'un historien.

Toutes les manifestations et tous les genres de la vie politique : monarchie, aristocratie, ploutocratie, démagogie, tyrannie, apparaissent les uns après les autres chez les anciens. Il est aisé

de les étudier dans les petits cadres et dans la courte histoire des cités. Ces peuples que X agora ou le forum suffit à rassembler, qu'un orateur tient sous la puissance de sa parole et de son geste, ont des intérêts et des passions si bien définis qu'on les peut étudier aussi aisément que le caractère d'un personnage. La société a la même simplicité que l'État : l'esclavage supprime à peu près la question sociale. Enfin, les documents, histoires, discours, inscriptions, sont clairs. C'est pourquoi une éducation d'hislorien doit commencer par l'étude de l'histoire de l'antiquité. L'antiquité finie, l'étudiant entre dans le désordre des origines modernes. Le théâtre de l'histoire générale s'étend sur les plaines du Nord et de l'Est, habitées par des races de génie vaste et vague. Le théâtre des histoires particulières s'élargit : à la cité succèdent le pays, le royaume. Des idées et des habitudes nouvelles se confondent avec ce qui reste des idées et des habitudes anciennes. Un énorme affluent tombe dans le fleuve antique, le grossit, mais le trouble. Un peuple antique, enfermé dans une enceinte sacrée, trouvait sans grand mal les règles de sa vie : des hommes qui se coudoient tous les jours aux mêmes endroits apprennent à se mettre en rangs et à marcher en procession ; mais des hommes disséminés dans une vaste région, in-

connus les uns aux autres, groupés seulement par un vocable géographique ou politique, improvisent en désordre leur existence. Il faut un long travail et le concours de circonstances compliquées pour qu'ils rencontrent enfin des règles générales certaines. Aller de l'histoire ancienne à l'histoire moderne, c'est aller du simple au composé, suivre par conséquent une loi élémentaire d'éducation.

Ce qui est vrai pour l'histoire est vrai aussi pour les lettres.

J'ai lu Homère avant de lire Milton. Sur la simplicité du thème de V Iliade, j'ai vu sans effort vivre la Grèce de l'âge héroïque, ses passions, ses connaissances des lois, ses coutumes, ses rois, ses guerriers, ses dieux. Plus vaste et plus complexe est le thème du Paradis perdu : Dieu, sur son trône d'or, est plus grandiose, mais moins saisissable que Jupiter sur l'Olympe; les débats de l'assemblée des démons sont plus su blimes, mais moins intelligibles que ceux des chefs grecs dans le cercle des pierres polies; les passions des êtres célestes sont plus hautes et plus obscures, dans l'épopée chrétienne, que dans Ylliade. Chez Milton, quelle variété touffue, confuse de connaissances acquises depuis les temps homériques en astronomie, en philosophie, en physique, en théologie, en médecine, en stra-

tégie! Enfin, la scène du Paradis perdu est l'univers entier : non plus l'Olympe aux mille ruisseaux, la mer blanchissante aux îles rocheuses ou boisées, la plaine d'Ilion où les feux allumés brillent comme des étoiles. Satan, sorti des abîmes infernaux, traverse le Vide, et les limbes, et le soleil, avant d'arriver à la Terre. Avec lui, l'esprit flotte dans l'immensité des espaces infinis.

Homère, poète de l'humanité jeune, n'est-il pas bien plutôt le poète de l'adolescence que Milton, poète d'une humanité mûrie et déjà savante?

J'ai lu Sophocle avant de lire Shakespeare.

Quelques personnages consacrés et classiques, dans des actions très simples -*r- il faut toujours répéter ce mot — ont parlé devant moi la langue de toutes les passions et de tous les sentiments, avant que Shakespeare, m'attirant et m'enveloppant dans la puissante cohue de son action dramatique, me fit tour à tour, ou bien tout à la fois, rire, pleurer et trembler.

Je me félicite d'avoir procédé ainsi. Si je ne connaissais que par ouï dire, par des jugements d'autrui ou par des traductions, cette transposition que la différence des temps, des milieux et des races fait subir au génie de l'homme, quelle lacune dans la connaissance que j'ai pu acquérir de l'humanité!

Je ne préfère pas les anciens aux modernes; mais les anciens m'ont préparé à mieux connaître et à mieux aimer les modernes. Je me suis complu dans les petits bois sacrés de myrtes ou d'oliviers; j'y ai passé des heures délicieuses : c'est pour cela que je ne me suis pas perdu dans les superbes forêts brumeuses de chênes du Nord et que j'en ressens vivement la grandeur et la beauté.

Qu'on me pardonne de tant insister sur le grec. Le grec, aujourd'hui, est le plus menacé; le latin se défend presque de lui-même.

C'est de Rome que nous tenons le goût et le culte de Y éloquence. On abuse souvent contre l'éducation classique de ce mot et des mots rhétorique ou oratoire. Le sens vrai qu'ils avaient autrefois a été oublié; le public, aujourd'hui, traduit rhétorique par déclamation^ et il rit quand il voit sur l'affiche d'une Faculté de lettres : Éloquence latine ou Éloquence française. Puisque ces termes ne sont plus compris, nous ferons bien de renoncer à en faire usage; mais je proteste contre l'artifice des ennemis de nos études qui se prévalent d'une équivoque.

Dire que les races latines ont le génie oratoire, cela signifie qu'elles aiment Tordre et vont natu Tellement d'une idée à l'autre, en passant par des intermédiaires; en un mot, qu'elles ont le génie

de la prose. Nous marchons d'une allure réglée : d'autres sautent et bondissent. Ces autres gémissent, pleurent et crient : nous parlons. A chacun sa part: non omnia possumus omnes.

Nous étions des prosateurs par excellence, quand les Anglais étaient, par excellence, des poètes. Aujourd'hui, la prose domine partout : c'est nous, les plus Latins des Latins, qui la manions le mieux. Je ne puis comprendre l'enthousiasme de M. Frary pour les écrivains anglais. S'il est vrai que Macaulay soit un maître, c'est parce qu'il est un classique et un élève des anciens ; mais, en thèse générale, il faut à un Anglais deux in-octavo où nous suffit un indouze. J'ai besoin d'une grande attention pour ne point me perdre dans la prolixité d'un Spencer.

L'école des Latins est celle où l'on se forme le mieux à écrire la prose : n'allons point la déserter au moment où la prose est la forme régnante du langage humain. Un jour viendra où toutes les conquêtes de la science, toutes les idées sociales et politiques, tout notre travail de réformation et de transformation aura besoin d'être résumé et expliqué. Ce travail se fera en bonne prose, et, si nous ne perdons pas nos qualités nationales, cette bonne prose sera française.

Est-il vrai que la fréquentation des Grecs et des Latins suit particulièrement propre à former des hommes et des citoj r ens...?

Ne parlons pas de cela. Ce n'est pas quand on donne l'utile comme pôle à l'éducation, quand on constate avec plaisir que « les hommes ne se sentent plus attachés au sol par l'éducation, l'habitude ou les lois », quand on les loue de fuir « l'étroitessc de l'horizon natal », quand on définit le monde « un marché universel » et la cité « une société industrielle et commerciale » , qu'on a le droit de reprocher aux autres de ne point former des hommes et des citoyens. Je nie d'ailleurs que le reproche soit fondé. Les belles actions et les belles maximes que nous enseignait le Selectœ è profanis avaient le don de nous émouvoir. Le dévouement à la patrie, d'autant plus vigoureux que la patrie était plus étroite, remuait nos âmes. L'histoire ou la légende des héros du patriotisme antique a fait sur mon enfance une impression ineffaçable; ces beaux récits, que je confondais avec ceux que j'entendais de la bouche de vieux soldats d'Austerlitz et de Waterloo, m'ont dicté un catégorique impératif. Je n'y ai pas désobéi une minute, ni en actions, ni en paroles, ni en pensées.

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Je m'arrête, car je voulais seulement essayer de montrer, après tant d'autres, que les lettres anciennes sont et demeurent le moyen d'éducation le meilleur.

Au reste, l'Université pense, comme M. Frarv, qu'il est mauvais de « pousser dans le temple des muses une foule trop nombreuse pour n'être pas un peu profane ». Elle se récrie contre l'idée barbare de fermer le temple, mais elle admet qu'il est utile, nécessaire même de bâtir des édifices plus modernes.

Essayons en conscience un système d'éducation classique sans le grec et sans le latin ; mais prenons garde de compromettre l'expérience en nous laissant duper par des illusions dangereuses .

Ce serait une illusion de croire qu'il sera jamais possible d'affranchir l'écolier de toute difficulté de travail. J'ai cru rêver en lisant, à la page IIS du livre de M. Frary : « On va de plainpied du français à l'anglais, à l'allemand, à l'italien; on peut presque calquer la traduction sur le texte. On n'aborde pas le latin sans avoir traversé les broussailles de la grammaire. » Ainsi, pour aller du français à l'allemand, on n'a qu'à se déplacer ; le pied ne heurtera aucun obstacle ! Voilà qui est très séduisant et très heureux, car nous savons de reste combien il importe que les

Français sachent la langue allemande. Mettonsnous donc à Pœuvre et prenons les derniers conseils de M. Frary ; ils sont à la page 209 : « La langue allemande est plus difficile que l'anglaise, plus éloignée de la nôtre par son génie et sa syntaxe. Aussi l'étude en est-elle d'abord plus rebutante. La conjugaison n'a pas cette simplicité algébrique qui rend l'anglais si accessible ; la construction est bizarre et enchevêtrée; il est presque nécessaire, pour arriver aux auteurs, de passer par la grammaire. » Que deviennent alors le « calquer sur le texte » et le « plain pied » ? Et qui trompe-t-on ici ? Le pauvre écolier et le bon public.

Ce serait une autre illusion de croire que le nouvel enseignement, qui sera, non plus spécial, mais classique, répondra jamais aux exigences de M. Frary. Comment nous guidera-t-il, par exemple, « dans le placement des capitaux »? M. Frary a écrit tout un chapitre sur cette matière. On y voit que nous sommes le peuple du monde qui amasse la plus grande somme de capitaux. Le latin et le grec ne nous empêchent donc pas de nous enrichir: ils ne nous trahissent qu'en nous laissant mal placer nos économies ; mais je consens que nous enseignions toutes les langues aux fils de « ces milliers de laboureurs qui se lèvent avant l'aurore pour subvenir au luxe du

grand Turc »; les prémunirons-nous parla contre les appâts du brigandage financier international ? Gœthe et Shakespeare leur révéleront-ils les secrets des marchés d'argent ? L'erreur capitale de M. Frary est de croire que la vie s'apprenne au collège : elle s'apprend par la vie.

Ces réserves faites, et s'il est bien entendu que l'œuvre à entreprendre est malaisée, mettonsnous à l'œuvre . Ouvrons les portes des lycées à « renseignement classique français » ; donnonslui même des lycées et des collèges tout entiers, beaucoup de lycées et de collèges. Nous sommes disposés, nous les partisans du vieux système, à nous faire très modestes. « Peut-être trouveraiton utile, dit M. Frary, d'enseigner çà et là le russe, notamment à Paris. » Nous demandons que l'on trouve utile d'enseigner çà et là le grec et le latin, à Paris et en quelques autres lieux.

Seulement, j'espère qu'on nous laissera tranquilles dans nos refuges. Nous résoudrons le dilemme : « Puisqu'on ne peut pas restaurer les études anciennes, il faut les supprimer » en restaurant les études anciennes. Nos élèves entreront dans nos lycées classiques en sachant bien ce qu'ils y viennent faire. Ils ne seront plus troublés par des expériences répétées et manquées. Nous aurons, eux et nous, la tranquillité de l'esprit de

suite. Nous garderons soigneusement la plupart des innovations utiles que l'Université a acceptées de grand cœur, à l'insu de M. Frary, qui ne sait pas ce que nous avons fait depuis qu'il a quitté les bancs du collège, c'est-à-dire depuis un quart de siècle. Tout en nous proposant de cultiver des esprits sans souci d'une immédiate utilité, nous saurons, par une bonne méthode d'enseignement des sciences, de l'histoire et de la géographie, y éveiller la curiosité des choses du temps présent. On verra bien, quand les « classiques anciens » rencontreront dans la concurrence de la vie les « classiques français », que les premiers apporteront les meilleures armés au combat pour l'existence.

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Mon cher Frary,

Il m'a bien fallu combattre ton livre, puisqu'il peut être malfaisant; mais je liens à te dire que personne n'a été plus sensible que moi aux charmes d'un talent dont tu n'avais jamais si bien montré toutes les ressources. Ironie, enthousiasme, esprit, science, se meuvent à Taise dans la belle langue que tu parles. Si tu fondes une religion nouvelle de l'éducation, je souhaite que ton livre en soit l'Évangile. Il se trouvera peut-

êlre quelque commentateur qui, ayant appris à la dérobée le grec et le latin, montrera ce que tu dois à la vieille religion : il enseignera par là même aux néophytes le respect de V Ancien Testament.

Ni ton Péril national, ni ton Manuel du démagogue n'avaient réussi à forcer l'attention du public et à faire de toi un homme du jour. La Question du latin a mis ton nom sur toutes les lèvres. De cela je me réjouis, car un écrivain comme toi mérite la grande notoriété; mais je regrette que tu n'aies pas choisi un autre moyen de devenir populaire.

Esprit dont la curiosité n'a point de limites, doué d'une admirable faculté de compréhension, tu n'as pas, je le crois du moins, la faculté de préhension. Lecteur infatigable, causeur universel et charmant, informé sur tout, tu ne te serais peut-être jamais donné la peine d'avoir des opinions si tu ne t'étais mis à faire des livres. Justement parce que tu sentais en toi une sorte d'indécision universelle, tu as pris des thèses précises; tu les as développées en maître, et, comme tu es très sincère, l'opinion de ton livre devient la tienne : elle te saisit, t'échauffe et te transporte.

Nous qui te connaissons, nous ne risquons pas d'être égarés par toi. Nous savons que tu as

demandé beaucoup pour avoir quelque chose, quelque chose que nous demandons, nous aussi. Mais le public ne te connaît pas ; il ne sait pas que tu es un personnage très particulier, toi qui es par excellence un citoyen de la république athénienne et qui viens de faire une excursion en Béotie ; toi qui te fais l'apôtre de l'enrichissement et à qui je ne connais point de rentes; toi qui te donnes l'air d'arriver de Yokohama et de partir pour New- York et qui ne voyages guère que de Paris à Franconville (Seine-et-Oise), aller et retour; toi qui prêches la peuplade et qui es un célibataire endurci.

Ce que le public ne sait pas, je le lui dis, dans ton intérêt; car ta tranquillité est menacée si les prudhommes, dont tu as mis en mouvement les troupeaux serrés, allaient s'imaginer que tu paîtras longtemps en leur compagnie le pâturage où tu les as conviés. Prends garde, mon cher ami. Les défenseurs de l'enseignement intégral t'ont fait déjà des coquetteries ; on pourrait bien t'offrir quelque jour la présidence d'une Ligue internationale pour la propagation du Volapûk.

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