ANCIENNES ET NOUVELLES ERREURS W
Mes chers Enfants,
Quand votre directeur m'a proposé l'honneur de présider cette cérémonie, j'ai tout de suite accepté. Depuis longtemps, j'aime votre maison, pour le nom qu'elle porte et pour les services qu'elle a rendus à l'éducation nationale en essayant des réformes difficiles.
Hélas! tout est difficile en cette matière. L'éducation doit être en partie permanente, comme l'humanité, en partie variable, comme l'histoire. Un pays ne peut élever sans danger ses enfants aujourd'hui, comme au siècle dernier, au temps de la concurrence internationale, comme au temps où des barrières et la lenteur de la circulation iso-
(1) Discours prononcé à la séance de fin d'année de YÉcole alsacienne, le 28 juillet 1888.
laient les peuples, avant comme après le malheur, pour la lutte incertaine comme pour la tranquillité du présent et de l'avenir. Pourtant, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, à travers les révolutions, l'âme demeure semblable à elle-même : la mission dernière de l'éducation est de l'élever à la connaissance et de la préparer à la pratique de devoirs intellectuels et moraux, qui sont toujours les mêmes.
Comment concilier les exigences mobiles des temps qui se succèdent avec les nécessités invariables de l'éducation ? Comment faire des hommes de ce temps et de ce pays, mais qui soient en même temps de vrais fils de l'humanité? A quel signe reconnaître que le moment est venu de changer les habitudes, les méthodes, les matières de l'éducation?
Mes amis, c'est le problème qui nous tourmente aujourd'hui. Vous le savez bien, car l'écho de nos querelles sur l'éducation arrive jusqu'à vous. Avec notre habitude française de penser tout haut, de dire tout devant tous, et par l'effet de cette sociabilité bienveillante qui rapproche, chez nous, les rangs et les âges, nous vous prenons pour confidents de nos idées, de nos efforts, même de nos doutes. D'ailleurs, vous souffrez à votre façon de notre incertitude et de nos tâtonnements. Je suis sur que vous vous demandez de
temps à autre : « Que veulent-ils décidément? » Ce qu'ils veulent et pourquoi ils tâtonnent, c'est ce que je vais essayer de vous faire comprendre.
Il y a dix-huit ans, nous avons été tout à coup forcés de rentrer en nous-mêmes ; chacun de ceux qui avaient alors l'âge d'homme a examiné sa conscience. Nous avons fait à notre propre éducation un procès sévère, qui nous en a révélé les défauts et les lacunes. Nous avons voulu que vous fussiez élevés mieux que nous, et que ce qui nous avait manqué vous fût prodigué. De là les réformes scolaires, le zèle que nous y avons apporté, mais aussi les excès où nous sommes tombés.
Pour marquer le point d'où nous sommes partis, laissez-moi vous dire ce qu'était autrefois un bon élève. J'ai été, moi qui vous parle, un bon élève : il y a de cela bien longtemps ; il me semble qu'il s'agit d'une autre personne et que je puis négliger les précautions de la modestie.
J'ai aimé les exercices scolaires d'autrefois, ceux qui sont aujourd'hui réprouvés, et j'en aime encore le souvenir. Je me vois pendant la longue étude du soir, sous la lampe, dans un coin, — car j'aimais les coins, je vous dirai pourquoi tout à l'heure, — un papier devant moi, qui portait un sujet de vers latins ou de discours, attendant l'inspiration, l'appelant par la sincérité de mon désir, la tète chaude, le sang aux joues, murmu-
rant des lèvres la période commencée, la scandant et la stimulant du geste. C'étaient des heures de travail ardent, et la joie était grande après le succès. Vous le dirai-je? Je n'en ai pas connu de plus vive au cours de mes études. J'ai le sentiment très net que je dois beaucoup à l'effort que je faisais pour exprimer des idées et des sentiments en bon ordre et en belle langue. Mon esprit était, par ces exercices, tout à la .fois soumis à une discipline et excité à produire.
Oui, mais, dans une étude de cinquante élèves, nous étions trois ou quatre à qui le sang montait aux joues. Très calmes, les autres divisaient en six colonnes une feuille de papier. Si, par hasard, ils avaient fait sept colonnes, ils écrivaient des vers de sept pieds sans inquiétude. Pour eux, écrire des vers, c'était placer dans des compartiments une certaine quantité de brèves et de longues prises dans le Thésaurus. Ou bien ils couvraient de prose pâle un ou deux feuillets, ne pouvant prendre goût à la tâche du discours, qui, pour eux, se définissait ainsi : Étant donné un personnage que vous ne connaissez guère, faitesle parler sur des choses que vous ne connaissez pas du tout.
Un système qui donne les plus grands honneurs à des exercices où ne peut réussir que le petit nombre devait évidemment être amendé.
Le reste de mes études se perd aujourd'hui, pour moi, dans une ombre confuse. Je sais que j'ai fait quantité de thèmes, de versions et d'explications. Je suis convaincu que j'ai tiré bon profit de la peine qu'il m'a fallu prendre pour transposer des pensées d'une langue dans une autre. Je suis non moins certain que nos maîtres abusaient de ces devoirs, et que la méthode qui présidait à ce travail, où nous dépensions tant et tant d'heures, n'était pas la meilleure. Un homme qui sait l'antiquité, qui en goûte toutes les grâces comme il en connaît toutes les forces, mon collègue de l'Université de Paris, M. C. Martha, me disait l'autre jour : « Ne trouvez-vous pas que, du commencement à la fin des classes, nous avons toujours fait la môme version? Le professeur nous disait, quand nous avions bien compris : « C'est cela ; » quand nous avions mal compris : « Ce n'est pas cela. » Nous recommencions, et tantôt c'était cela, tantôt ce n'était pas cela. » C'est-à-dire que nous ne pénétrions jamais dans l'esprit d'un auteur. Nous ne savions pas pourquoi il était plus difficile ou plus facile que tel autre. Nous n'apprenions pas à reconnaître dans les écrivains d'une même langue les variétés du même génie. Des plus grands, nous n'avions lu que des fragments. Nous ne connaissions ni Virgile, ni Homère, ni Horace, ni Sophocle,
Nous ne savions presque rien des conditions où ils s'étaient formés, ni des milieux où ils avaient vécu. Nous ne comprenions pas le témoignage qu'ils apportent à l'histoire de l'âme humaine. Nous devinions à peine que le vieil Homère, c'était la jeunesse épanouie des Hellènes ; Sophocle, l'art grec déjouer le drame des passions dans la sérénité du beau; Virgile et Horace, la maturité de l'esprit romain, mélancolique chez l'un, et chez l'autre souriante. Nous allions de fragments en fragments, nous escrimant toujours contre des formes. Nous faisions beaucoup de grec et de latin; nous ne connaissions ni l'antiquité grecque, ni l'antiquité romaine.
Ajoutez que nous n'étions pas élevés pour être des hommes de ce temps. De l'étranger nous n'entendions guère parler. Vous n'imaginez pas ce qu'était le personnel qui enseignait les langues vivantes. Une des manifestations de l'hospitalité française était alors de nommer professeur d'allemand ou d'anglais des Polonais ou des Allemands condamnés à mort dans leur pays, pour crimes politiques. Quelques-uns étaient des héros. Mais il n'y a point de corrélation naturelle entre l'héroïsme et la grammaire. Parmi ces réfugiés se trouvaient quelques vrais maîtres, dont l'esprit original rendait aux écoliers le grand ser- Tice de les informer qu'il existe d'autres intelli-
gences que les françaises, et qu'elles ont leurs vertus. C'était l'exception. Un Allemand qui a connu, en France, ces professeurs pourvus de leurs brevets par des cours martiales me disait (faites bien attention, c'est une plaisanterie un peu compliquée): « Nous les appelons de bons Allemands, parce que, s'ils avaient été femmes, ils auraient été bonnes. »
Pour moi, j'ai eu l'avantage d'apprendre l'anglais avec un Français, mais c'était un personnage étrange qui ne ressemblait à aucun de nos professeurs. Il était boutonné dans une redingote serrée. Il avait en parchemin gris la peau du visage, une moustache dure, des yeux de colère froide. Nous ne savions pas au juste quel esprit il avait : il ne nous Ta jamais laissé voir. D'où pouvait-il venir? Les uns disaient que c'était un soldat du premier empire — il portait, en effet, la médaille de Sainte-Hélène — et qu'il avait appris l'anglais, comme prisonnier, sur les pontons. D'autres, considérant la tristesse de sa physionomie et cet air qu'il avait de vouloir nous dévorer, affirmaient qu'il était le dernier survivant des naufragés de \& Méduse. Pour tout enseignement, il nous dictait un tableau où étaient marquées avec des numéros les façons diverses, usitées en Angleterre, de prononcer les mots autrement qu'ils ne s'écrivent. 11 nous tendait des
pièges avec les verbes irréguliers. Nous expliquions en classe quelques passages d'écrivains humoristes qui prenaient des teintes lugubres. Si longues étaient ces classes qu'au dortoir, avant de goûter les douceurs d'un bon repos de huit heures, nous nous disions : « Huit heures, c'est quatre classes d'anglais! » Et cela nous donnait l'idée de l'infini!
Ce professeur, pendant les quatre années que j'ai passées avec lui, n'a pas une fois prononcé le nom de Shakespeare. Il ne se doutait pas que son devoir était de révéler à de jeunes Français l'Angleterre.
La géographie, comme on l'enseignait, n'était pas capable de nous faire connaître le monde extérieur. Je vois encore ces horribles petits livres, où des milliers de noms étaient rangés par catégories. Nous apprenions par cœur la liste des détroits d'Europe, comme celle des adjectifs en al qui font als au pluriel. Et quels atlas, avec des cartes plates et mornes ! Dans les classes, d'autres cartes pendaient très haut et n'étaient atteintes que par la poussière. Nos professeurs n'enseignaient la géographie qu'à regret. J'en ai connu un qui ne l'enseignait pas du tout. C'était un homme très original. Il avait beaucoup d'esprit et de savoir, et ne voulait être écouté que par les bons élèves; les autres dormaient : il respectait et
faisait respecter leur sommeil. Un de mes camarades éveilla un jour un de ces dormeurs qui allait jusqu'au ronflement. Le professeur lui dit: « Vous me ferez une carte d'Europe ; vous la montrerez aux inspecteurs généraux quand ils viendront ; cela leur prouvera que nous faisons de la géographie. » Voilà comment je n'ai appris la géographie que lorsqu'il m'a fallu l'enseigner. Aussi ne la saurai-je jamais bien. Vous verrez plus tard que la vie intellectuelle ne fait guère que développer les germes déposés dans ce joli sillon ouvert aux rayons du soleil, qui est l'esprit de l'enfant.
Nous aimions presque tous l'histoire, peut-être parce qu'elle nous donnait ce qui nous manquait partout ailleurs, une suite, des actions avec leurs causes et leurs effets, une moralité des choses. Mais l'histoire ne nous conduisait qu'au seuil de notre temps. Des questions de ce siècle, si grandes que, en comparaison, les luttes de l'ère précédente sont des jeux d'enfants, nous n'étions pas même avertis.
De notre temps, il y avait divorce prononcé entre les sciences et les lettres. Arrivés à la classe de troisième, à un âge où nous nous ignorions nous-mêmes, et où personne ne nous connaissait bien, nous bifurquions, comme on disait. Pour des raisons préalables, parce que nos familles nous destinaient à telle ou telle carrière, nous
allions, les uns en sciences, les autres en lettres. Et les classes de lettres, pour les scientifiques; pour les littéraires, les classes de sciences étaient des corvées. Beaucoup d'entre nous, littéraires de ce temps-là, ne savent pas comment l'esprit humain pénètre, les uns après les autres, les secrets de la nature pour la mettre à notre service. Les plus intelligents sentent la beauté du spectacle, mais vaguement, comme on sent la beauté d'un opéra quand on ne sait pas la musique. Et pourtant, ignorer les sciences, c'est ne pas connaître la grandeur particulière et propre de notre temps, la gloire qui rachète tant de misères et de méchancetés ; c'est ne pas comprendre les conceptions nouvelles de l'humain et du divin. Descendons, si vous voulez, de ces hauteurs.
Quiconque n'a manié que des idées et des formes ne sait pas regarder la nature, ni distinguer avec précision les choses les unes des autres, ni saisir l'accord des parties de chacune d'elles et l'harmonie des ensembles. Il a l'idée abstraite de la fleur et ne connaît pas les fleurs ; l'idée de l'étoile et ne connaît pas les étoiles. C'est une grande infirmité que de ne point savoir regarder comme il faut les étoiles et les fleurs.
Ce système d'études incomplètes se terminait par une classe singulière, qu'on appelait logique, le nom de philosophie étant alors suspect. On
n'y voyait que de très rares élèves, ceux qui se destinaient à l'École normale. Les autres apprenaient dans des manuels les règles du syllogisme, la division de l'âme en facultés et de Dieu en attributs. Pauvre philosophie! A quelle modestie elle était réduite! A quelle pénitence elle était mise! Vous voyez à présent quels reproches nous faisions à notre système d'instruction. Quant à l'éducation que nous recevions, je pourrais n'en pas parler. Nous ne recevions aucune éducation. Je ne me rappelle pas qu'une seule voix, si ce n'est la voix morte des vieux auteurs, m'ait adressé une exhortation morale, ni que personne ait fait appel à d'autres sentiments qu'à mon amour-propre. Nous étions soumis à un régime réglé de peines et de récompenses. La peine était souvent mal choisie ; la récompense ordinaire était l'exemption, sorte de rachat anticipé des fautes à venir. Quiconque avait des exemptions de reste avait, pour telle quantité, un prix. La sanction de la conduite était une opération de comptabilité. Aucun effort n'a été tenté pour mener vers le bien ma volonté. Je n'ai pas été exercé à la pratique de la liberté. Je ne me suis pas appartenu à moi-même une minute. Surveillé toujours, jamais seul avec moi, jamais seul devant moi, ce n'est pas là que j'ai pris le sentiment du devoir et de la responsabilité. El si vous
■Se ÉTUDES ET ÉTUDIANTS
pouviez vous figurer par qui était alors représentée l'autorité ! Si vous saviez ce qu'était le maître d'études d autrefois, ce personnage qui, grâce à Dieu, a complètement disparu! Vraiment on dirait qu'on ait voulu former des générations incapables d'aimer l'autorité et de la respecter, la redoutant seulement quand elle est méchante et rusant avec elle; des générations incapables d'initiative, mais frondeuses, routinières, mais révolutionnaires.
Avec une vraie tristesse, je me rappelle encore cette inertie du corps qui aggravait l'inertie morale, l'entassement dans les classes et les études, les cours où il n'y avait point place pour les Jeux, le piétinement pendant les récréations, les promenades lugubres deux par deux, sous l'œil ennuyé d'un gardien, qui n'était pas un compagnon, par les mêmes rues toujours. Heureusement un bon élève se soustrayait à cette peine; il se faisait dispenser de promenade et accorder ce qu'on appelait la retenue volontaire. J'ai beaucoup usé de cette faveur. Je me mettais dans mon coin, et là, pendant que le maître d'études, un homme de lettres, écrivait en vers, où le calembour était obligatoire, des « épitaphes anticipées » pour le Tintamarre, je travaillais; ou bien, la tête sur la main, je regardais le mur, qui, du moins, lui, n'était personne, et je pensais aux bois, aux
champs, aux prairies et à la douce maison paternelle.
Messieurs, je sais bien que je cours le risque d'être accusé d'exagérer les misères de vos devanciers. Pourtant, je les ai ressenties. Et je plains ceux qui n'en ont point souffert comme moi. Mais il faut bien que nous soyons beaucoup qui ayons éprouvé une sorte de colère contre notre éducation. La preuve, c'est que, partant de cet état que je viens de décrire, pour nous jeter dans les réformes, et pressés de nous éloigner de ce point de départ, nous avons, d'un élan mal calculé, dépassé le but.
Que sont devenus les exercices scolaires brillants, jadis imposés à tous? A tous ils sont aujourd'hui refusés. Tous les jeunes Français devaient faire des vers latins, de mon temps; aucun jeune Français, aujourd'hui, n'a le droit de faire des vers latins. Nous avions des griefs contre les méthodes de l'éducation classique : l'éducation classique elle-même est mise en question. Quant aux déshérités d'autrefois, la géographie, les langues vivantes, la philosophie et les sciences, quelle place elles occupent dans votre temps ! quelle place dans les programmes! quelles exigences dans les examens! On dirait parfois qu'elles ont une revanche à prendre et une vengeance à exercer. Je me plaignais tout à l'heure du régime
disciplinaire et hygiénique ; mais voici que Ton propose la suppression des internats, comme si elle était possible, et qu'on s'ingénie à réduire de toutes les façons l'effort intellectuel de l'écolier, comme si votre génération ne devait pas être, plus qu'aucune autre, dressée à l'effort.
Est-ce donc que je vais médire d'aujourd'hui comme d'hier et, après les abus, critiquer les réformes? Non. Les exagérations commises sont des erreurs qu'il n'était guère possible d'éviter, mais qui ne sont pas irréparables.
Tenez pour certain que les principes dont les conséquences ont été poussées trop loin sont bons et justes, et que le moyen sera trouvé de concilier l'éducation classique avec nos besoins modernes. Mes enfants, n'écoutez pas les voix du dehors qui vous conseillent de déserter cette éducation. Pour former des hommes, elle est incomparable. Les modèles qu'elle donne de la beauté ne seront pas dépassés, et vous les pouvez comprendre, car ils sont simples, d'un contour précis, dont la netteté se détache dans la belle lumière. Les vertus antiques sont éternelles; l'amour de la famille et le dévouement à la patrie ne seront jamais mieux enseignés que par la parole des anciens et par leur histoire. La scène où vivaient les citoyens de la Grèce et de Rome est petite, comparée à ces vastes théâtres
où se joue la vie des peuples modernes. Vous la pouvez embrasser d'un coup d'œil, tout voir, tout comprendre, tout sentir.
Puis les langues anciennes sont les ancêtres de la nôtre. A ces sources ont bu les grands écrivains de France. Il y faut remonter pour retrouver les origines des lettres classiques françaises. Je sais qu'il est de mode, aujourd'hui, de se moquer de cet argument; mais j'ai la naïveté de croire qu'il est de quelque importance de bien comprendre Corneille, Racine, Molière, et je suis certain que ceux-là ne les comprennent point tout à fait qui ne connaissent ni Aristote, ni Eschyle, ni Sophocle, ni Euripide, ni Térence, ni Plaute, ni Tacite, ni Tite-Live.
Enfin, sachez-le bien, le jour où l'ombre sera faite sur les origines intellectuelles de l'humanité, où les peuples n'admireront plus ensemble les communs ancêtres; quand il ne restera plus audessus des nations, par delà les querelles et les haines, une époque où tous les hommes qui pensent se retrouveront écoliers et frères, alors disparaîtra une des rares raisons qui demeure de concorde intellectuelle et morale entre les hommes. J'espère que la France demeurera fidèle aux vieilles humanités, car sa vocation présente et durable est précisément de représenter, parmi les peuples, l'humanité.
Nous garderons donc les lettres classiques, mais nous ne retomberons point dans la superstition du rabâchage des exercices de forme. Nous apprendrons les langues anciennes pour les comprendre, non pour les parler. Sur le régime d'autrefois, nous ferons des économies de temps, non seulement parce qu'elles sont nécessaires pour faire place à d'autres études, mais parce qu'elles sont en elles-mêmes utiles et justes. Les réformes décrétées, il y a quelques années, sont raisonnables. Nous nous y tiendrons, au moins je l'espère.
Mais il faudra que les études nouvelles rabattent aussi de leurs prétentions.
Deux erreurs capitales, à mon avis, pèsent, à Theure qu'il est, sur nos esprits et compromettent le succès de nos efforts.
Nous semblons croire que les études finissent avec le collège, et, pour y enseigner le tout de chaque chose, nous avons mis les collégiens au régime de l'encyclopédie; puis, nous prétendons que toutes les études soient vérifiées et contrôlées par l'examen.
Non, les études ne finissent pas avec le collège; elles ne finissent jamais, si longue que soit la vie. Vous savez que le corps des étudiants de France a pour doyen M. Chevreul, qui étudie toujours. L'enseignement secondaire est, non pas
une encyclopédie, mais une méthode, non pas une fin, mais une préparation, non pas la bataille elle-même, mais la gymnastique qui fait le bon soldat. Des principales connaissances, il doit donner seulement l'essentiel; il faut qu'il choisisse avec soin, avec parcimonie les détails qui sont capables de faire comprendre l'esprit et la méthode d'une science. C'est à ce choix, à cette sélection du détail, que nous devons appliquer tous nos soins.
Pour ne parler que des études où je ne suis pas incompétent, le jour où l'on nous demandera, au nom du salut intellectuel de la France, de nous réunir autour d'une table, et de faire des économies sur les programmes, comme les Chambres demandent aux ministres d'alléger leurs budgets, les professeurs d'histoire et de géographie plus heureux que les ministres, auront de belles économies à offrir.
L'enseignement secondaire, par cela même qu'il est une gymnastique, doit tenir compte des aptitudes de chacun. Demander à tous toutes les mêmes choses, soumettre les esprits à un régime rigoureusement uniforme, c'est violenter la nature. La meilleure maison d'éducation serait celle qui mettrait l'élève en observation, jusqu'à ce qu'il fût bien connu, et lui laisserait, dans la mesure du possible, sa vie propre.
Il y aurait des règles générales pour les jeunes écoliers à Pinte lligence desquels doivent être proposés les objets et les exercices les plus divers, afin qu'ils puissent montrer de quoi ils sont capables. Les grands seraient traités plus libéralement. Ils ne seraient pas abandonnés à leur fantaisie; mais, au lieu d'exiger d'eux ce qu'ils ne peuvent décidément donner, nous les laisserions apprendre à faire mieux ce qu'ils sont capables de faire bien.
Malheureusement, l'examen comme nous le comprenons, par la tyrannie qu'il impose aux études, ne permet pas de traiter chacun pour soi. Il m'est arrivé une fois de me brouiller publiquement, en pleine Sorbonne, avec le baccalauréat : je ne me réconcilierai jamais avec lui. J'en suis convaincu : nous viendrons un jour à l'idée que cet examen doit être très simple et à renoncer à l'ambition de contrôler, en une heure, toutes les études d'un enfant qu'il ne connaît pas. Il doit constater moins des connaissances que des aptitudes; non pas dresser l'inventaire d'un magasin, mais vérifier la trempe d'un instrument. Je sais bien que des professeurs diront : « Mais les études qui ne sont pas représentées à l'examen seront abandonnées par les élèves ; l'examen est toute la sanction du travail. » Nous leur répondrons : « Messieurs, si vous ne croyez pas vos élèves
capables d'apprendre pour apprendre, vous êtes
injustes envers eux. Si vous ne vous croyez pas
capables d'obtenir d'eux le travail par votre effort,
par vos mérites et vos vertus professionnelles,
vous êtes bien durs pour vous-mêmes 1 »
Pour conclure, nous corrigerons les défauts que Ton nous reproche aujourd'hui, si nous voulons bien nous rappeler qu'après l'enseignement secondaire il y a l'enseignement supérieur; après le collège, l'Université ; après l'école, la vie ; si nous nous proposons d'éveiller la curiosité, le désir intellectuel, au lieu de les éteindre dans une saturation malsaine ; si les maîtres ont confiance en eux-mêmes et en la merveilleuse aptitude à apprendre qui est le charme de l'esprit de l'enfant, en sa jeune raison, en sa mémoire qui gardera, pour les présenter plus tard à la maturité de son intelligence, les notions discrètes que nous y aurons mises ; si nous élaguons nos programmes d'études et si nous réduisons à la plus grande simplicité l'examen.
Mes chers enfants, je reviens à vous en terminant.
Vous êtes plus heureux que l'écolier d'autrefois. Ici, l'éducation a été placée au même rang que l'instruction, et même à un rang plus élevé, qui est le sien. Vos caractères sont cultivés avec le même soin que vos esprits. Vous demeurez
dans vos familles, ou bien vous trouvez, dans la maison du professeur, une famille. Chez vous, de maître à l'élève, l'intimité intellectuelle est fortifiée par l'intimité morale. On essaye de vous donner, c'était l'idéal de la sagesse antique, la mens sana in corpore sano. Vous vous exercez à l'adresse corporelle et vous endurcissez à la fatigue. J'ai entendu parler d'une lutte de vitesse et de présence d'esprit, engagée sous bois avec les élèves d'une autre école, et je sais que vous vous êtes bien comportés : c'est une sorte de concours qui est fort estimable. Chez vous, la culture classique est mise au service de l'éducation moderne. Les deux systèmes qui se partagent aujourd'hui la faveur de l'opinion, l'enseignement classique grec et latin, et l'enseignement classique français, sont abrités sous le même toit et font bon ménage. Par l'un et par l'autre, et par l'éducation surtout, vos maîtres veulent former des esprits ouverts, alertes, des caractères fermes, des volontés vertueuses, afin que vos esprits honorent l'intelligence française et que vos caractères et vos volontés servent la France, comme elle a besoin d'être servie.
Cette maison, fondée dans une pensée pieuse, ne pouvait se proposer une ambition moindre . Ici, plus que partout ailleurs, on sent le besoin de préparer la jeunesse à l'avenir et d'espérer en
cet avenir. Je ne veux point finir par des paroles tristes, ni par des propos de haine, ni par quoi que ce soit qui ressemble à une provocation; mais je ne puis pas ne point penser tout haut, aujourd'hui, ce que je pense tout bas chaque jour, ne pas conduire vos regards vers le pays qui, de la montagne aux mamelons vêtus de l'arbre de Noël, s'incline vers le grand fleuve historique dont les eaux reflètent les cathédrales et les manoirs; pays fertile en tous les biens de la terre; pays de bonnes gens, de bons cœurs, de bras solides, d'esprits studieux, de savants et de laboureurs, d'éducateurs et de soldats; heureux jadis et d'humeur facilement joyeuse; pays poétique, tout plein de souvenirs et de légendes, dominé au loin par la haute flèche de Strasbourg, qui maintenant semble une grande larme montant de la terre vers le ciel.
Non, je ne dirai rien qui ressemble à une provocation. Je ne prononcerai point de parole de haine.
Que la haine soit ailleurs enseignée en corps de doctrine, soit! Je veux rappeler, au contraire, que F Alsace, la plaine riante et blonde, est le terrain où la haine a été vaincue. Disputée par deux races, elle les a réconciliées. Qu'était-ce donc que l'Alsace, et quelle merveille unique représentait-elle dans le monde? Elle parlait sa
langue germanique, mais elle avait adopté l'esprit de la France. Elle aimait cet esprit, parce qu'il est aimable, gai, sans morgue, humain.
Ce ne sont point les armées de Louis XIII ni la politique de Louis XIV qui Tout conquise : au lendemain de la conquête, le cœur était gagné. Un roi de Prusse, qui réclamait sa part d'un démembrement de la France (c'était en 1708, il n'y avait de roi, en Prusse, que depuis sept ans), écrivait : « Les habitants de l'Alsace sont plus français que les Parisiens. Le roi de France est si sûr de leur affection à son service et à sa gloire qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin. » II ajoutait, ce roi de Prusse, que, « l'empereur et l'empire ne retrouveraient en Alsace, s'ils la reprenaient, qu'un amas de terre morte et qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervents désirs pour le retour de son règne en ce pays ». Cela, trente ans après la réunion de Strasbourg! Depuis, la Révolution française a effacé jusqu'au souvenir de la conquête. Tous, sans distinction d'origine, quelle que fût notre langue, d'où que nous fussions venus à la commune patrie, Bretons, Provençaux, Picards, Bourguignons, Gascons, Lorrains, Normands, Alsaciens,
nous sommes nés ensemble, vraiment frères, à une vie nouvelle. Mes chers enfants, c'est l'esprit de la France qui a fail ce miracle, par sa vigueur, par sa clarté, par sa générosité, par sa vaillance. C'est pour cela que nous voulons former en vous des esprits vigoureux, clairs, généreux et vaillants.