SOUVENIRS DE COLLÈGE
Mes chers Camarades,
Nous voici donc réunis, nous qui avons habité la même maison et qui nous sommes dispersés.
Pour quelques heures, nous revivons en imagination les jours de notre jeunesse et de notre enfance. Cela est très doux. Pour moi, j'écoute avec émotion mes souvenirs.
Je n'avais pas dix ans quand j'ai quitté la maison paternelle pour venir à Laon. Cette maison est vide aujourd'hui. Deux personnes alors y travaillaient : mon père et ma mère. Je les entendais parler quelquefois de m'envoyer au collège,. Je ne comprenais pas trop ce que cela voulait dire : je le comprends aujourd'hui. Ils avaient
(1) Discours prononcé au premier banquet de l'Association amicale des anciens élèves du Collège et du Lycée de Laon, le- 2 juin 1889.
résolu que je ne vivrais pas de leur vie modeste et rude. Ils Font faite plus modeste et plus rude encore, afin que la mienne fût meilleure. Ils m'ont donné la joie d'apprendre, la joie de savoir quelque chose, la joie d'agir et d'être utile, tout ce qui fait le prix de la vie.
Leurs efforts, les sacrifices et les privations de chaque jour se sont convertis, pour moi, en plaisirs de l'intelligence et du cœur.
Ce n'est pas pour parler de moi, mes chers camarades, que j'évoque leur mémoire, c'est pour la bénir. C'est aussi pour que, dans cette fête, qui est la commémoration de notre enfance, nous reportions tous ensemble nos pensées vers le foyer paternel, et que nous inaugurions notre association par un acte de piété qui lui porte bonheur.
Donnons aussi au vieux collège le témoignage de notre gratitude.
Mon Dieu! il n'était pas beau. La grande porte austère s'ouvrait sur une cour étroite, encadrée de bâtiments tristes. Les salles d'études avaient, aux fenêtres, des barreaux et des grilles.
Le réfectoire était sombre ; la cuisine qu'on y mangeait n'était point pour des gourmets. Nous avons passé au collège des heures qui nous ont paru longues, bien longues. Et pourtant, moi, qui n'aime pas l'internement de l'enfance et qui
souhaite que Ton adoucisse par tous les moyens ce mal nécessaire, moi, qui étais tourmenté par la nostalgie de la maison natale, au point que je m'endormais (je n'ai jamais conté à personne cette superstition) la figure tournée du côté de « chez nous », je garde au vieux collège un affectueux souvenir.
A Paris, plus tard, j'ai connu, comme écolier, la vraie prison. Ici, je ne me sentais pas trop renfermé. La porte de la cour s'ouvrait à tout moment sur la rue; il n'y passait pas grand monde; mais, enfin, c'était la rue. Le mur de la grande cour, du côté de la promenade, n'était pas très élevé ; l'hiver, nous y adossions des tas de neige, d'où nous interpellions les passants. Puis, lès externes avaient beau avoir leur étude à part, ils nous apportaient l'air extérieur, les nouvelles de la ville, les cancans sur le principal et les professeurs, choses de haut goût pour les écoliers.
Nous connaissions de nom et de vue les notables de Laon, le préfet, le maire, l'archidiacre, le président du tribunal qui condamnait toujours et disait au condamné, après avoir prononcé le jugement: « Quand vous aurez fini votre peine, vous retournerez dans votre pays; nous avons à Laon assez de mauvais sujets sans vous. » En promenade, nous soulevions souvent nos képis.
Je me rappelle qu'un de nos maîtres d'études (il s'appelait Poquérus et il avait une casquette de cuir) nous disait souvent : « Saluez ce monsieur qui va passer ; » et il nous nommait le monsieur.
Les promenades étaient charmantes. Je les ai bien regrettées plus tard, à Paris, où j'avais, pour toute distraction, la promenade des boulevards de la Bastille à la Madeleine, avec retour par la rue de Rivoli, et qui alternait avec la promenade de la rue de Rivoli, avec retour par les boulevards.
Ici, quand nous faisions le tour des remparts, nous avions, en longeant le vieux mur, le grand air et l'immense horizon, les routes qui fuyaient, les villages épars et le sentiment de liberté que donne l'espace. Encore n'était-ce pas la promenade favorite.
Yous rappelez-vous nos courses dans le bois d'Ardon, nos parties de voleur dans les sables des Blancs-Monts, et comme nous dégringolions, au départ, le long des grimpettes? La mère Gâteau nous suivait, la pauvre vieille, avec un grand panier à chaque bras. De temps en temps, nous nous arrêtions à une auberge. Nous étions les clients de Sta viator, heureux de comprendre cette enseigne savante. Je ne sais plus au juste dans quel village nous trouvions du cidre en
cruchon, qui était, ma foi, un peu raide et nous émoustillait la cervelle.
Notre vieux collège faisait donc sa part à la gaieté, et je Pen remercie de tout cœur.
Nous n'avons oublié aucun de nos maîtres. Je vois encore M. Duprat, le principal. Bien qu'il fût de taille moyenne, il me semblait très grand. Il avait la face large, un peu sanguine, et il montrait, dans le rire ou dans la colère, deux rangées de grandes dents. Rire ou colère, il allait de l'un à l'autre, bruyant toujours. Il ne connaissait pas la demi-voix. Nous n'aimions pas à être mandés dans son cabinet. Il avait un face à main en or et des lunettes d'écaillé qui me paraissaient à la fois une marque d'opulence et de sévérité. Je crois bien me rappeler qu'il cachait dans une armoire un martinet, et je l'ai vu, un jour, appuyer une réprimande, donnée dans la cour à un grand, par une volée de coups de poing; mais il savait aussi donner de bonnes paroles, même des caresses, car il était un très brave homme.
Il avait le sentiment de la dignité du collège et de son principal. Il nous paraissait supérieur de cent coudées à M. Babillot, le maître de pension d'à côté. Il est le premier représentant de l'autorité que j'aie connu. Il la représentait bien, et Ton nous aurait fort étonnés si l'on avait voulu nous soutenir qu'il ne fût pas un grand person-
nage. C'est bien bas, bien bas que nous disions son surnom : Dico. Si je me rappelle bien mon latin, cela signifie : « Je dis; » jusque dans ce surnom il y a de l'autorité. Quand je le voyais, à la procession de la Fête-Dieu, s'agenouiller sur les pavés, cela me donnait une fière idée de la grandeur de Dieu.
M me Duprat avait aussi un lorgnon de main en or. Elle était très bonne. Nous avions plaisir à la saluer, quand elle passait dans la cour pour se rendre au marché. Les externes entendaient dire chez eux et nous répétaient que ce qu'elle achetait pour nous, ce n'était pas le dessus des paniers; mais les externes étaient de mauvaises langues. Quelle différence peut-il y avoir, d'ailleurs, entre le dessus et le dessous d'un panier de haricots? Tous les haricots se ressemblent; ils sont très bons dans le diocèse de Soissons et Laon.
Vous souvenez-vous, mes chers camarades, que nous avions, parmi nos maîtres, de rares originaux? M. Bricon, professeur de rhétorique, s'ennuyait en classe et le disait; mais il avait du savoir, du goût et de l'esprit. Je n'ai pas été son élève, car j'ai quitté le collège après la quatrième ; mais je l'ai connu sous-principal. Il avait accepté cette fonction, disaient toujours les externes, pour payer ses dettes : les billets de mille francs,
ajoutaient-ils, lui fondaient dans la main. Nous ne nous demandions pas comment des billets de mille francs pouvaient bien fondre dans un climat aussi tempéré que celui de Laon, mais cette légende donnait du prestige au sous-principal.
Je garde une reconnaissance sincère aux maîtres dont j'ai été rélève,et qui étaient de très boas maîtres. M. Brassart, avant de devenir un membre distingué du barreau de cette ville, était professeur de septième au collège. Il avait les cheveux et les ongles très longs, un beau chapeau gris, l'été. C'était un élégant. Avec nous, bambins de dix ans, il s'exerçait à l'éloquence. Il se promenait à grands pas dans la classe, où il y avait place pour six pas tout au plus. Il nous contait et nous dictait des épisodes de l'histoire de la commune de Laon. Cela n'avait aucun rapport avec la classe, mais cela nous intéressait. J'ai oublié, grâce à Dieu, bien des pages de Noël etChapsal, et des listes de détroits, de caps et de sous-préfectures; je me souviendrai toujours du méchant serf de l'évèque Gaudry. M. Brassart m'a donné mes premières impressions historiques et littéraires.
M. Leleu, professeur de sixième, avait aussi des cheveux longs qui caressaient, lorsqu'il secouait la tête, ses joues rasées. Il était sévère, parce qu'il était timide; au vrai, le meilleur
homme du monde. Je soupçonne qu'il devait être un poète. Il nous faisait apprendre des vers de Lamartine. Il les disait avec une émotion qui nous gagnait. C'est beaucoup que de donner à des enfants le premier frisson poétique.
M. Delettre, professeur de cinquième, avait un visage d'honnête homme un peu bourru. Il passait pour un indépendant. Un jour, il avait misa la porte de sa classe le fils de l'inspecteur d'académie. Cela nous semblait un acte d'héroïsme à l'antique. Nous savions qu'il était grand chasseur, nous le rencontrions quelquefois le fusil sur l'épaule, chaussé de guêtres et coiffé d'une casquette. Nous admirions qu'un professeur pût être, à ses moments perdus, un homme comme un autre. Il aimait le grec et le savait; il aimait la grammaire et la savait aussi. Je me suis toujours rappelé certaines leçons qu'il nous donnait, très familières et très ingénieuses.
M. Mengel, en quatrième, était redouté. Il avait, lui., l'air d'un magister, les lunettes professionnelles, l'allure empesée, le verbe didactique. Il avait inventé une théorie de la proposition, et, comme nous ne la savions pas, quand nous arrivions chez lui, il nous disait que nous n'avions rien appris. Mais il y avait beaucoup à profiter auprès de lui. Il était extrêmement méthodique. Puis, il avait une monomanie d'admi-
ration pour les écrivains de second ordre. C'était un mécontent qui discutait toujours avec le principal. Cette disposition d'esprit le portait à contester les grands maîtres. Il détestait Cicéron, mais il adorait Sénèque. Pour expliquer sa préférence, il nous faisait de la critique littéraire. Bien qu'il eût du goût pour le mauvais goût, il nous rendait service par la vivacité même de la conviction qu'il s'était faite. Pour motiver ce jugement que je lui ai plus d'une fois entendu exprimer : « Ce n'est pas Cicéron qui aurait écrit une pareille phrase, » il décomposait sa phrase de Sénèque, puis il prenait chaque expression, en montrait l'intention cachée. Il éveillait en nous l'esprit de finesse.
Ces hommes, Messieurs, n'étaient pas les premiers venus. Ils ont fait beaucoup de bien, je vous assure.
Laissez-moi nommer encore le professeur de mathématiques, M. Mathey, dont la bonne grosse tête était toujours penchée dans l'attitude d'une recherche de problème, et qui nous exposait avec tant de clarté, de patience et de conviction les théories d'arithmétique et les théorèmes de géométrie.
Plus vaguement, je me rappelle trois professeurs d'anglais qui se sont succédé rapidement : M. Griffon, auteur d'une comédie qui obtint, sur
le théâtre de Laon, les honneurs d'une représentation sifflée ; M. Groult de Tourlaville, dont le nom et la grosse cravate blanche nouée d'un gros nœud, et la grande tabatière nous inspiraient un étonnement où il y avait de l'admiration ; le troisième, dont le nom m'échappe, n'a fait que paraître : c'était, disait-on, un fils de famille, de famille très riche. Sa mère (voyez comme nous étions bien informés !) possédait la moitié de l'île de Jersey. Il avait fait de grandes folies, mais il lui restait une bague au doigt, en or, avec une grosse pierre, qui nous paraissait la preuve certaine de la noblesse de son extraction. Celui-là enseignait l'anglais par pénitence.
Nous avons eu deux professeurs d'histoire, tous deux venus à Laon après disgrâce : l'un, M. Warambey (je ne suis pas sûr de l'orthographe), avait un joli caban à brandebourgs et à capuchon doublé de soie, une tête frisée, de l'élégance et du charme. Il parlait en marchant, pendant trois quarts d'heure ou une heure, n'ayant sous les yeux que quelques lignes de notes. C'est le premier cours que j'aie entendu; j'étais émerveillé qu'on pût tirer tant de choses d'un si petit bout de papier. L'autre professeur arrivait de Paris, nous le répétait à toutes les classes; il voulait nous faire croire qu'il connaissait les plus hauts personnages et qu'il était réservé à des destinées
extraordinaires. Je me rappelle qu'il faisait de grandes phrases : « Quand on sème le vent, on moissonne la tempête, » des phrases qui n'étaient pas de lui. Il nous parlait de tout à peu près, excepté d'histoire.
Les petits collèges, dans ce temps-là, étaient exposés à recueillir des épaves de fortunes brisées. Il nous en est venu quelques-unes. Ces personnages singuliers mettaient du pittoresque dans notre vie un peu monotone.
Vous me pardonnerez l'abondance de mes souvenirs, que j'ai dits en toute sincérité, comme ils me sont venus. Ils prouvent que notre vieux collège vit encore dans le cœur de ses écoliers. Ce n'est pas seulement notre enfance que nous aimons en l'aimant, c'est lui-même.
Je suis certain que je lui dois beaucoup, et à la ville aussi. Il n'est pas indifférent d'être élevé dans un lieu qui a son caractère. L'antique ville et ses monuments nous parlaient un langage obscur, mais dont nous devinions le sens. La cathédrale, avec ses quatre tours, qui dominent de leur fierté mélancolique un paysage immense, avec ses hautes nefs, ses rosaces et ses chapelles qui ornent des grâces de la Renaissance la grandeur de l'architecture du moyen âge; le palais épiscopal et son cloître sévère ; la paix et le silence de la cour entre le palais et l'église; la mousse sur
les pierres et le coassement des corbeaux; les chevaliers de bronze couchés sur les pierres tombales à Tentrée de l'église Saint-Martin; le monastère de Saint- Vincent sur son promontoire défendu par de vieux murs ; la chapelle ronde des Templiers ; la chapelle du collège qui a entendu prêcher Abélard, tout cela m'a donné, à moi, bon petit paysan de Nouvion-en-Thiérache, une idée de la grandeur du passé qui me charmait confusément et qui m'agrandissait l'âme.
Mes chers camarades, c'est sans doutepouravoir pensé que, parmi les élèves du collège, je suis un de ceux qui lui doivent le plus, que vous m'avez choisi pour présider cette fête. Vous m'avez donné l'occasion de payer ma dette : de tout cœur, je vous remercie.