LES SIX PREMIERS MOIS DE CAMPAGNE RUSSE
mand, a pu lui-même concentrer ses lignes, à travers les Carpathes, vers la Galicie.
Personne n'ignorait donc, en France, que la mobilisation et la concentration russes ne pouvaient s'opérer aussi rapidement que les nôtres et que celles de l'Allemagne. Le temps et l'espace sont des facteurs autrement considérables en Russie que sur le théâtre d'opérations occidental. Et cela était si évident, que la stratégie allemande avait fondé depuis longtemps toute sa certitude de vaincre et toute sa formidable offensive sur le simple écart de quelques semaines qui devait séparer l'entrée en ligne des armées françaises et des armées russes sur leurs fronts respectifs. Le plan était grandiose, nous l'avons vu s'exécuter. Toute la masse allemande se ruait d'abord sur la France, l'écrasait dans un choc irrésistible, pendant que trois ou quatre corps d'armée et quelques divisions de réserve suffiraient à couvrir la frontière orientale, et que l'Autriche, plus lente à mobiliser, contiendrait les armées russes par une offensive dans le sud de la Pologne. L'Etat-major allemand comptait, aussitôt les armées françaises rejetées vers la Loire et Paris occupé, ramener une partie de ses forces par les voies ferrées vers la Pologne, et recommencer avec ses troupes victorieuses la même offensive foudroyante sur Varsovie.
On sait comment ce plan a échoué. La résistance imprévue de la Belgique, l'intervention de l'Angleterre, l'admirable rétablissement stratégique de nos armées en retraite qui brisa sur la iV^arne l'offensive allemande ont été les principales causes de la ruine de ces trop vastes conceptions. Mais il ne faut pas oublier que les Russes y ont contribué eux-mêmes, dès le début, et qu'ils n'ont pas donné aux Allemands ^e délai de manœuvre sur lequel ceux-ci comptaient
pour leur grande navette stratégique d'un front à l'autre.
Comme il avait été convenu, sans nul doute, avec l'Etat-major français, les Russes prirent immédiatement l'offensive avec toutes leurs forces disponibles, vers le i5 août. Ces forces disponibles étaient les armées de couverture de Varsovie et de Vilna, renforcées dès le temps de paix, prêtes à entrer en ligne. Ne laissant devant les forces autrichiennes, qui commençaient à se rassembler en Galicie, que des détachements d'observation, ces deux armées prirent pour objectif la Prusse orientale et y pénétrèrent, l'une par le nord, l'autre par le sud des lacs Mazuriens. Elles devaient faire leur jonction sur l'Aile, dans les plaines fameuses d'Eylau et de Friedland. Mais elles étaient séparées par la région des lacs. Le général von Hindenburg, qui commandait les forces allemandes, se révéla alors comme un homme de guerre. Manœuvrant sur la ligne intérieure, il battit chaque armée séparément et rejeta les Russes en Pologne après un mois de combats. Mais il avait eu besoin pour cela de faire appel aux réserves qui allaient partir du côté de la France. 11 fallut même faire revenir des corps d'armée déjà engagés en Belgique et dont l'Etat-major allemand, aveuglé par ses premiers succès, crut pouvoir se passer.
L'offensive russe, malgré son échec, avait réussi à inquiéter et à maintenir les Allemands dans une région qui leur était sensible. Et en même temps, l'armée russe de Kiew, qui avait achevé sa concentration, attaquait avec impétuosité les armées autrichiennes débouchant de la Galicie, à l'est de la Vistule. La défaite des Autrichiens fut complète. Le