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LE PREMIER MOIS DE L'ANNÉE

(sixième mois de la guerre)

LA GUERRE DE TRANCHÉES

Le mois de janvier n'a apporté aucune modification importante dans les théâtres de guerre d'Occident et d'Orient. La continuité des pluies et des brumes, aggravée par de fréquentes tempêtes, aussi bien en Pologne qu'en France et qu'en Belgique, ont ralenti et souvent enrayé les opérations. Les hivers humides, qui transforment les terrains en marécages boueux, conviennent mal à la guerre offensive.

C'est ainsi que l'offensive allemande en Pologne a fini par s'enlizer dans les boues et dans les fondrières et a perdu toute sa violence sur les lignes inondées de la Bzoura, de la Rawka, delà Pilika, de la Nidda. Les Russes ont éprouvé les mêmes inconvénients quand ils ont voulu traverser les Carpathes ruisselantes de neiges prématurément fondues. Si l'on compare les fronts de bataille du premier janvier au premier février, il semble à première vue qu'on puisse les faire coïncider l'un sur l'autre. Ce n'est qu'en y regardant de plus près, presque à la loupe, que l'on constate quelques différences qui permettent de juger des résultats acquis. Ces résultats sont,

d'ailleurs, plus importants qu'ils ne le paraissent sur la carte, car ce n'est point tant le terrain perdu ou gagné qu'il faut considérer, que la situation générale des adversaires, après une série de combats incessants.

En effet, la guerre a pris une forme extraordinaire, sans exemple dans l'histoire militaire, en particulier de notre côté. Depuis le mois de septembre, les Allemands et les Alliés ont développé successivement et parallèlement une immense ligne de circonvallation réciproque, le long de laquelle ils s'assiègent mutuellement.

De Nieuport à Belfort, il n'y a plus un point par lequel pourrait passer librement un cheval. Des triples et quadruples rangées de tranchées profondes, pour lesquelles la science un peu périmée de la fortification de campagne a retrouvé et déployé toute son ancienne ingéniosité, découpent le sol, utilisant et renforçant tous les obstacles et abritant des combattants toujours à l'affût, et tellement rapprochés les uns des autres qu'on se tire et qu'on parle, pour ainsi dire, à bout portant.

Derrière ces lignes de tranchées d'infanterie, à plus ou moins grandes distances, enfoncés dans des excavations, dissimulés sous des couverts de branches et de paille, les canons échangent leurs projectiles, et le fracas ininterrompu des explosions domine les crépitements de la mousqueterie.

De temps à autre, plusieurs fois par semaine, souvent même plusieurs fois par jour, des compagnies, des bataillons, sortent des tranchées, s'élancent, et à travers les fils de fer barbelés essayent de s'emparer des tranchées ennemies. L'artillerie a préparé l'attaque par un bombardement violent. L'attaque réussit ou échoue, devant la résistance et sous le feu du défen-

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seur. Une contre-attaque énergique ramène les assaillants en arrière et ainsi se produit une alternance d'avances et de reculs, de tranchées prises et reprises, de bois, de villages et de fermes âprement disputés. Combats locaux qui paraissent sans liaison les uns avec les autres et qui pourtant obéissent à un plan d'ensemble dont le double objectif est de forcer le barrage ennemi et de garder le sien.

Cette lutte étrange et obstinée, qui dure depuis plus de quatre mois, s'est poursuivie pendant ce mois de janvier. Elle n'a pas pris les proportions de cette longue et terrible bataille des Flandres, qui, d'octobre à novembre, a marqué l'échec définitif de l'offensive allemande. Cependant, nos troupes et celles de nos alliés, tout en résistant à de violentes attaques sur certains points, ont réussi presque partout à gagner du terrain.

Nous conseillons à nos lecteurs de lire avec la plus grande attention et la plus entière confiance les résumés décadaires et les bulletins détaillés par lesquels le haut commandement met le pays au courant de ce qui se passe. Leur sincérité fait l'admiration de la Presse étrangère, en particulier de celle des pays neutres, qui ne peut s'empêcher de reconnaître l'impudence avec laquelle les Allemands faussent et dénaturent la réalité des faits. Nous en prendrons pour exemple les deux incidents les plus saillants de ce mois de janvier : les combats de Soissons du 8 au i5 janvier, et de la région de Craonne à la fin du mois.

La ligne française, d'abord arrêtée sur l'Aisne après la victoire de la Marne, avait fini par passer sur la rive droite au prix de rudes efforts. Appuyée à l'Oise au sud de Noyon, elle tient les débouchés de la forêt de Laigle et se prolonge le long de l'Aisne jusqu'à Berry-

au-Bac par Vailly et le Chemin des Dames. Les Allemands, fortement retranchés sur les plateaux, se maintenaient particulièrement devant Soissons qu'ils bombardaient comme Reims, comme Arras, comme Ypres et tant d'autres villes martyres. Le commandement français, dans un but qu'il n'a pas indiqué, mais probablement pour rejeter les Allemands plus au nord et assurer les débouchés d'une offensive éventuelle, résolut de prendre pied sur le plateau. La première attaque fut heureuse et des renforts importants se préparaient à passer l'Aisne sur des ponts improvisés, lorsque se produisit une très violente contre-attaque des Allemands. Le Kaiser était présent, paraît-il. Le fameux général von Klùck voulut lui donner le spectacle d'un brillant succès et lança plusieurs divisions à l'assaut. Nos soldats tinrent tête admirablement; malheureusement la crue de l'Aisne, déjà sensible, s'accentua, presque tous les ponts furent emportés, il fallut évacuer les positions conquises. Mais quand les Allemands voulurent poursuivre leur offensive sur Soissons et essayer de passer sur la rive gauche, ils furent arrêtés par le feu de notre artillerie, leurs pertes déjà très fortes s'aggravèrent. Nous restâmes maîtres des faubourgs de Soissons sur la rive droite.

C'est cette affaire que l'État-major allemand a voulu transformer en une grande victoire analogue à Saint- Privat. Elle fut, sans nul doute, un échec pour nous, mais un échec sans lendemain, puisque nous restions toujours maîtres de Soissons et que tout le reste de notre ligne n'avait pas été entamé. Depuis lors, d'ailleurs, l'ennemi ne fait aucune tentative sérieuse de ce côté, il se contente de continuer à détruire Soissons.

L'affaire récente de la ferme d'Heurtebise n'est qu'un épisode ordinaire de la guerre de tranchées.

LA GUERRE DE TRANCHÉES

Les Allemands ont voulu en faire une suite de l'affaire de Soissons ; nous y avons perdu malheureusement deux compagnies qui ont été bloquées dans une carrière par des éboulements dus aux grosses marmites, mais nous avons maintenu nos positions.

Ce combat d'Heurtebise fait d'ailleurs partie d'un ensemble de tentatives faites sur toute la ligne le 27 janvier pour célébrer l'anniversaire de la naissance du Kaiser. Du côté d'Ypres et de la Bassée dans le Nord, une attaque allemande contre les Anglais a été brisée avec de très fortes pertes.

Les Allemands se gardent bien de parler de leurs échecs dans leurs communiqués ; ils sont obligés d'entretenir les illusions d'un peuple qui ignore ce qui se passe. On ne peut nier l'énergie avec laquelle la ligne allemande s'accroche à notre sol. Mais il est certain aussi qu'elle en est réduite à la défensive et que tous les efforts qu'elle fait pour se maintenir l'usent de jour en jour. Les pertes allemandes sont de beaucoup supérieures aux nôtres, par suite de leur tactique d'attaque en masse et par suite de la supériorité de plus en plus prépondérante du tir de notre artillerie.

Si, au début de la guerre, nous avons été surpris par la disproportion trop grande qui existait entre notre artillerie de campagne et celle des Allemands, nous n'avons pas tardé à reprendre notre maîtrise, et actuellement notre usine de guerre improvisée produit de l'artillerie lourde et des munitions. Les Allemands perdent de jour en jour l'avance de leur formidable préparation, par suite du blocus qui les enserre de toutes parts.

La situation générale est donc bonne de notre côté. Au commencement du mois de janvier, un journal

allemand avait interrogé les principaux chefs d'armée sur les perspectives de la guerre. Le Kronprinz, qui représente l'infatuation du parti militaire, a répondu : Résister ! C'est un signe des temps. Nous, nous répondons par un mot de portée plus efficace : Tenir. Oui, tenir, c'est-à-dire persister, persévérer avec une ténacité irréductible jusqu'au jour où, sur l'ennemi usé et épuisé, les armées alliées fonceront d'un même élan victorieux.

Pendant que nous tenons de la sorte, les Russes poursuivent leurs opérations. Elles n'ont pas le même caractère que les nôtres. Si, par la force des choses, la guerre a pris chez nous, pour le moment, l'aspect d'une guerre de siège et de positions, elle a gardé sur le front oriental la forme classique de la guerre de mouvements, avec ses alternances d'offensive et de défensive. Nous consacrerons un prochain article à l'historique de ces opérations depuis le début de la guerre jusqu'à maintenant. Nous nous bornerons à marquer aujourd'hui la situation actuelle.

Cet immense théâtre d'opérations qui va du Niémen au Danube, par la Pologne et les Carpathes, se décompose en deux grands secteurs : le secteur allemand et le secteur autrichien.

Le secteur allemand est divisé lui-même par la Vistule et la forme de la frontière en plusieurs champs de bataille. Il en est de même du secteur autrichien, encore plus compliqué, puisqu'il fait face au nord, à l'est et au sud, sur tout le pourtour des Carpathes et contre la Serbie. Les opérations sont donc plus difficiles à suivre en Orient qu'en Occident.

Dans ces derniers temps, l'intérêt principal de la lutte s'était concentré dans la partie de la Pologne

LA GUERRE DE TRANCHÉES

comprise dans la boucle de la Vistule. Deux offensives allemandes y avaient pénétré. Après l'échec de la première en octobre, le maréchal von Hindenburg avait poussé de l'avant avec une très grande énergie. Son objectif était Varsovie et la ligne de la Vistule. Les Russes, un moment refoulés et reculant d'ailleurs vers leurs réserves, firent front sur les lignes de la Bzoura. de la Rawka, de la Pilika et de la Nidda. Ainsi s'engagea cette longue et terrible bataille qui n'est pas encore terminée et que l'on a appelée la bataille des Quatre-Rivières. L'offensive allemande a fini par s'épuiser et a pris peu à peu un caractère analogue aux opérations d'Occident. Les Allemands ont dû d'ailleurs faire face à d'autres dangers. Les Russes ont repris une vigoureuse offensive au nord de la Vistule et s'avancent vers la Prusse orientale.

Mais c'est surtout du côté de l'Autriche que le péril est le plus pressant. Les armées autrichiennes expulsées de Galicie, de Bukovine et de Serbie, après des défaites réitérées, ont dû appeler les Allemands à leur secours. L'offensive russe, un moment arrêtée par les pluies et les neiges, apparaît au delà des cols des Garpathes. La Hongrie est menacée. Le jour où les Russes pénétreront en Hongrie et en Transylvanie, la situation de l'Autriche-Hongrie déjà fort troublée deviendra très grave. Aussi a-t-elle réuni tout ce qui lui reste de forces disponibles pour arrêter l'invasion. S'il est vrai qu'une armée allemande est venue se joindre à ces dernières armées de la monarchie austro-hongroise, la bataille engagée n'en sera que plus décisive. L'Allemagne obligée de faire face de tous côtés ne pourra pas continuer longtemps une stratégie aussi démesurée.

La bataille des Carpathes se prolongera par les batailles de la Tisza et du Danube. Il est facile de

comprendre quelle portée aurait l'intervention de l'armée roumaine débouchant en Transylvanie, entre l'armée russe et l'armée serbe.

Mars ig/5.

LE SEPTIEME MOIS DE LA GUERRE

Le septième mois de la guerre n'a apporté que très peu de modifications sur le front de bataille en France et en Belgique. Les lignes parallèles des tranchées affectent la même forme générale qu'à la fin de janvier, de Nieuport à Thann. Le saillant de Roye à Lassigny constitue toujours un angle droit d'où nous pourrions prendre à revers, tôt ou tard, les forces allemandes qui occupent les régions de Laon et de Saint-Quentin, mais ce n'est pas de ce côté que se manifeste, pour le moment, l'activité des deux adversaires.

Depuis l'affaire de Soissons, que les Allemands ont voulu exploiter comme une grande victoire, et qui n'a été, en réalité, qu'un incident local, les Allemands n'ont tenté aucune attaque importante sur le front de l'Aisne. Ils ne se sont pas privés^ cependant, de bombarder Soissons et Reims. Leur rage impuissante abat les cathédrales à défaut de nos bataillons.

Sur les autres parties de la ligne, des combats sérieux se sont poursuivis, malgré le mauvais temps qui a persisté tout ce mois-ci. Mais les attaques sont venues, en général, de nous et de nos alliés. Et si Ton ne peut les considérer encore comme le prélude

d'une offensive générale, elles ont eu pour résultat très certain de nous faire gagner du terrain et de maintenir les progrès sur certains points, particulièrement sensibles, pour la défense allemande.

C'est particulièrement en Argonne, en Champagne et dans l'Alsace que se sont déroulés les combats pendant le mois de février.

Depuis plusieurs mois, la forêt de l'Argonne a été le théâtre de combats incessants. L'armée du Kronprinz, après sa retraite précipitée des i3 et 14 septembre, put s'accrocher à l'Argonne septentrionale et à la ligne des hauteurs de la Meuse, de Varennes à Montfaucon. Nos troupes épuisées ne purent l'en débusquer, et depuis lors, la guerre de tranchées a placé les adversaires face à face, à courte distance, comme sur tout le front.

Si les Allemands n'ont jamais tenté de ce côté des efforts pareils à ceux de la Picardie et des Flandres, ils ont montré une activité incessante dans la région de l'Argonne, en particulier dans la partie boisée dont tout le monde connaît aujourd'hui les noms : bois de la Grurie, bois de la Chalade, Bagatelle, Fontaine- Madame, Four-de-Paris, Saint-Hubert, Ravin des Meurissons, Bois Bolante, ouvrage Marie-Thérèse, etc.. Depuis cinq mois, on se dispute des positions de route, des coins de bois, des pentes abruptes, des ruines de hameau, sans qu'il y ait un progrès marqué d'un côté ou de l'autre.

On peut s'étonner de l'acharnement que mettent les Allemands à vouloir reprendre l'Argonne, et même à se maintenir dans la partie qu'ils occupent. Mais la carte montre bien que la forêt de l'Argonne, entre Aisne et Aire, forme un obstacle qui sépare les plaines de Champagne, du Barrois et du Verdunois. Les routes qui la traversent vont de l'Est à l'Ouest,

LE SEPTIÈME MOIS DE LA GUERRE

avec deux grands carrefours : le Four-de-Paris et les Islettes. Les corps allemands qui combattent péniblement dans la région des Hurlus et sur les hauteurs de Vauquois et de Montfaucon^ne peuvent communiquer que par Grandpré, au nord de l'Argonne. Leurs ravitaillements leur sont apportés par les voies ferrées qui bifurquent de Monthois sur Apremont et vers Reims. Ils auraient donc intérêt à nous rejeter au sud de la voie ferrée Sainte-Menehould et Verdun.

Ces combats de l'Argonne ne seront pas les moins émouvants de la guerre. Certes, ils nous coûtent cher, mais les pertes des Allemands sont bien supérieures aux nôtres, là comme ailleurs, du reste./?/

En plus de l'intérêt stratégique et tactique que nous venons d'indiquer, peut-être le Kronprinz, toujours désireux de parader devant l'Histoire, attache-t-il une sorte de fétichisme à reprendre cette Argon ne où passèrent jadis, en 1792, les Prussiens vaincus à Valmy.

En Champagne, la région des Hurlus a pris depuis quelque temps une importance exceptionnelle. De violents combats se livrent autour de noms qui deviennent légendaires, Perthes-les-Hurlus, le Mesnil, Beauséjour, etc. Nous gagnons constamment du terrain. De Reims à l'Argonne, c'est une bataille qui se poursuit depuis plusieurs semaines. Le pays se prête aux grandes opérations, c'est la vaste plaine ondulée de la Champagne, parsemée de petits bois qui deviennent plus épais à mesure que l'on se rapproche des crêtes dominant la vallée de l'Aisne. Nous cherchons de ce côté à atteindre d'importants objectifs que la carte indique et dont la possession amènerait certainement un recul général de la ligne

allemande, et en particulier l'évacuation de l'Argonne.

De l'autre côté de l'Argonne, le camp retranché de Verdun est resté intact et sert d'appui à nos armées de la Meuse et de la Woëvre.

Les communiqués nous ont donné le récit détaillé d'un brillant combat livré aux Eparges : ce n'est pas la première fois que le nom de cette localité apparaît dans les bulletins. Nous avons pris, il y a quelque temps, ce village et celui de Saint-Rémi. Notre dernier succès nous a rendus maîtres d'une forte redoute située entre les deux villages et permis de nous installer sur la crête qui domine la Woëvre.

Ces combats font partie de l'ensemble des opérations qui, d'une part, ont trait à la défense du camp retranché de Verdun, et, d'autre part, cherchent à débusquer les Allemands de Saint-Mihiel. Tout le monde en France connaît, au moins de nom, ces magnifiques Côtes lorraines, qui bordent la rive droite de la Meuse, et sur lesquelles notre organisation défensive, après la guerre de 1870, a construit de nombreux forts. Ces hauteurs, qui apparaissent comme une muraille quand on les regarde du côté de l'Est, dominent d'une centaine de mètres les grandes plaines ondulées de la Woëvre. Leurs croupes sont recouvertes de forêts, et sur les revers faisant face à la Woëvre grimpent les vignobles qui produisent les pétillants vins gris de la Meuse. De nombreux villages bordent le pied des pentes au débouché des routes qui vont de la vallée de la Meuse à celle de la Moselle.

La ligne des Côtes lorraines est à peu près continue depuis la côte Saint-Germajn, au nord, jusqu'à Toul ;

LE SEPTIÈME MOIS DE LA GUERRE

elle pousse un grand saillant à Hattonchâtel et détache quelques îlots avancés, témoins des anciens rivages géologiques.

Le camp retranché de Verdun tient, dans la partie la plus étroite, la grande route de Paris à Metz. Le camp retranché de Toul barre la route de Strasbourg au nœud géographique très remarquable où la Moselle et la Meuse paraissent vouloir se rejoindre. Entre ces deux puissants camps retranchés, des forts isolés croisent leurs feux sur les passages de la Meuse.

C'est pour éviter le forcement de ces grandes régions fortifiées que la stratégie allemande s'est décidée à faire passer la grande masse de ses forces par la Belgique, tournant ainsi, par le nord, la Meuse et l'aile gauche de nos armées.

Mais, depuis l'échec de leur offensive, les Allemands sont revenus à leur ancienne idée de s'emparer de Verdun. Verdun a d'ailleurs joué un rôle capital dans la grande victoire de la Marne. C'est en s'appuyant à ce pivot inébranlable que la troisième armée fît face à l'armée du Kronprinz et l'entraîna vers le sud-ouest, lui faisant perdre toute liaison avec les autres armées allemandes, et brisant son effort en trois journées de combat. La troisième armée avait pourtant été attaquée à revers par des forces venant de Metz et qui essayèrent de déboucher par Saint- Mihiel. Toutes leurs tentatives pour se rapprocher de Verdun et bombarder les forts, ont échoué. Nous tenons les Côtes lorraines tout autour de Verdun et les derniers combats nous rapprochent d'Hattonchâtel et de Vigneulles, par où passe la route de Saint-Mihiel à Metz. En même temps, nous faisons des progrès par le sud, vers le Rupt de Mad.

La région de la Woëvre, avec ses vastes débouchés vers les Ardennes et le Luxembourg, a été un champ

de bataille classique où nos Etats-majors avaient envisagé de grandes opérations. Les débuts de la guerre en ont détourné nos armées ; mais par Verdun, Toul et Nancy, nous restons toujours maîtres de nos mouvements et nous sommes convaincus qu'au moment de l'offensive générale des événements décisifs y trouveront leur place.

Le Président de la République a visité, dans le courant de février, les communes alsaciennes actuellement occupées par nos troupes. Il était juste, qu'après le Généralissime, le chef de l'Etat apportât le salut de la France à cette partie de l'Alsace, qui voit enfin réapparaître, après quarante-quatre ans d'attente, le drapeau national.

Ce n'est encore qu'un bien faible morceau de notre Alsace, sur lequel nous avons repris pied. Nous avons passé les cols des Vosges, et nous avançons, peu à peu, dans les hautes vallées de la Fecht et de la Weiss. Nous tenons, particulièrement dans la Haute- Alsace. Dannemarie, Massevaux, Thann, Saint- Amarin. L'administration et l'école françaises y fonctionnent déjà.

La lutte se poursuit trôs ardente sur tout le front des Vosges. Après nos brillants succès du début, à Altkirch et à Mulhouse, nos troupes durent abandonner à regret ces deux villes et se replier vers les Vosges, tandis que l'invasion allemande atteignait les abords de Nancy, Lunéville, Baccarat, et dépassait même la Meurthe jusqu'à Gerbéviller. La bataille de Nancy 24-25 août, 6-1 3 septembre (1), endigua le flot des barbares, et, très rapidement, notre offensive

( 1 ) Voir plus haut : les batailles de Lorraine.

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reconquit les territoires perdus, jusqu'à la frontière, en Lorraine, au delà des Vosges, en Alsace!

Depuis lors, la situation est restée stationnaire en Lorraine. Au contraire, du côté de l'Alsace, nous avons fait des efforts continus pour déboucher dans la plaine, vers Mulhouse et vers Colmar. Les progrès y sont lents, mais ils sont si bien acquis que les Allemands restent plutôt sur la défensive. Ceux-ci tiennent toujours à Cernay, àGuebviller, à Munster.

L'hiver gêne certainement les opérations. Très praticables dans la belle saison, ces vertes montagnes, si aimées des touristes et à l'air si salutaire, ferment leurs routes pendant trois ou quatre mois. Elles ne sont cependant pas infranchissables et nos Alpins en ont vu bien d'autres.

Ce sont, en effet, nos chasseurs alpins et vosgiens qui font cette belle campagne d'hiver, dont on a pu lire dans les journaux d'émouvants épisodes. Commandés par des chefs énergiques, les skieurs passent partout, gravissant les pentes abruptes au mépris des avalanches, courant sous les grands sapins lourds de neiges. Ils surprennent et délogent les avant-postes allemands. Avec la fonte des neiges, ces superbes troupes dévaleront comme un torrent et ouvriront définitivement les chemins de l'Alsace.

Déjà Strasbourg entend le chant du coq gaulois qui réveille les cigognes légendaires. Toutes ces villes célèbres, tous ces villages qu'on a voulu germaniser, et qui furent nourriciers de tant de soldats et de généraux héroïques, préparent en silence, dans le secret de l'armoire de famille, la cocarde aux trois couleurs qui a été conservée comme une relique du passé et comme un gage de l'avenir.

L'odieux traité de Francfort est désormais lettre morte. Bien des douleurs et bien des sacrifices sont

encore nécessaires pour sanctionner la Justice immanente. Mais, espérons-le, dans un avenir prochain (i), la Marseillaise, dont les accents retentissent déjà dans les hautes vallées alsaciennes, reprendra son droit de Patrie là où elle fut chantée pour la première fois.

(i) Espérons-le pour 1917.

Mars igiâ.

SUR LE FRONT D'ORIENT

Tandis que sur le front franco-belge, la guerre de tranchées continue, avec un avantage très marqué pourtant en faveur des Alliés, les opérations prennent, sur le front oriental, une ampleur de plus en plus grande.

Du Niémen à la Bukovine, les batailles se succèdent sans trêve, en dépit de l'hiver. Et la lutte s'est soudain élargie jusqu'à Constantinople. La manœuvre hardie par laquelle les Alliés s'ouvrent le chemin de Constantinople, en forçant les passages des Dardanelles, produit déjà, avant d'avoir réussi, une énorme émotion dans le monde méditerranéen et jette l'alarme au camp ennemi.

Sur le front russe, dans les premiers jours de février, la situation était la suivante. Tous les efforts des Allemands pour percer sur Varsovie par la rive gauche de la Vistule avaient échoué. La bataille des Quatre-Rivières, qui durait depuis le mois de décembre, n'avait abouti qu'à des pertes effrayantes. Pendant que les Russes résistaient à l'attaque allemande sur les lignes de la Bzoura et de la Rawka, ils

avaient repris, dès la fin de janvier, l'offensive en Prusse orientale et gagnaient du terrain vers Intersburg et à travers les lacs mazuriens. Du côté des Carpathes, les Autrichiens reculaient et paraissaient exténués. Les avant-gardes russes descendaient dans la plaine hongroise et en Transylvanie.

Le maréchal de Hindenburg, qui s'affirme de plus en plus comme un homme de guerre remarquable, mit fin brusquement à la bataille de la Bzoura et fit face au danger avec une résolution et une promptitude qu'on ne saurait trop admirer. Il faut toujours rendre justice à son ennemi. La victoire, âprement disputée et chèrement gagnée, n'en est que plus éclatante.

Il fallait, d'une part, soutenir et reporter en avant les armées autrichiennes deux fois défaites, et empêcher l'invasion de la Hongrie ; et, d'autre part, libérer la Prusse orientale envahie qui poussait des cris de détresse. Le Kaiser lui-même ne pouvait supporter que la Prusse Royale, berceau de la Monarchie, fût occupée par les Russes comme la Galicie.

Un nouveau plan de campagne fut improvisé sous la pression des circonstances. Des corps d'armée allemands étaient envoyés aux armées autrichiennes, auxquelles ils devaient rendre l'impulsion. De ce fait, d'ailleurs, l'Etat-major allemand prenait la direction générale des opérations sur tout le front.

Le maréchal de Hindenburg, obligé d'aller de sa personne en Prusse orientale, résolut, tout en refoulant les Russes, de tirer parti de la situation nouvelle pour reprendre l'offensive sur Varsovie. Jouant en virtuose, comme d'habitude, de l'excellent réseau ferré qui entoure la frontière russo-allemande d'une triple ceinture de rails, il transpose la plus grande partie des troupes du centre de la Pologne dans la

SUR LE FRONT D'ORIENT

Prusse orientale. Des régiments de nouvelle formation et un corps d'armée, le 2i a , pris sur le front occidental, vinrent renforcer son armée.

Malgré toute la célérité et tout le secret de ce déplacement de forces, TEtat-major russe en eut connaissance assez rapidement (i), et dès le 10 février, les communiqués ne dissimulaient pas que des forces importantes allemandes se présentaient en Prusse orientale. La 10 e armée russe, qui opérait dans la région, commença à reculer, autant par ordre que sous le choc des Allemands. L'offensive allemande se déployait avec une très grande vigueur. Fidèles à leur tactique d'enveloppement par les ailes, les Allemands essayèrent de déborder par le nord et par le sud l'armée russe, qui formait deux masses séparées l'une de l'autre par les lacs mazuriens. L'aile gauche allemande fonçait sur la droite russe, de Pillkallen à Gunbinnen, pendant que le centre débouchait sur Lick; l'aile droite, fortement étendue, attaquait l'armée russe, qui avait progressé sur la rive droite de la Vistule et essayait de la tourner par Prasznysz.

La 10 e armée russe fut un moment dans une situation critique, sa ligne fut rompue, un corps d'armée fut cerné vers Goldap. Les Allemands se hâtèrent d'annoncer sa destruction, et leurs bulletins enflèrent démesurément, suivant leurs habitudes, la défaite des Russes. En réalité, tout compte fait, ce corps d'armée, qui s'était sacrifié à l'arrière-garde, put se dégager en partie, et le recul des Russes s'effectua méthodiquement vers la ligne des forteresses qui

(i) L'État-major français fournit des renseignements sur le déplacement de certains corps d'armée de l'Ouest à l'Est. Un officier français évadé put prévenir à temps du passage en Belgique du XXI e corps allemand transporté vers la Pologne.

tiennent les passages du Niémen, de la Bobra et de la Narew, de Kowno à Novo-Georgiewsk.

L'Allemagne put célébrer la délivrance de la Prusse orientale, et elle en profita pour appuyer sa campagne d'intimidation sur les Etats neutres dont elle redoutait l'intervention.

Fort de ce premier succès, Hindenburg voulut passer aux grandes opérations qui devaient être, dans son esprit, la conséquence et la justification de cette nouvelle offensive. Il espérait profiter du désarroi des Russes, forcer les passages de la Narew, prendre Varsovie à revers, et mettre hors de cause, pour un certain temps, la principale armée russe.

La prise de Varsovie hypnotise toujours, comme la prise de Paris :ou celle de Calais, la stratégie militaire allemande.

Hindenburg est trop avisé pour se laisser prendre à cette suggestion maladive. Mais il est obligé de concilier le rêve et la réalité. Il a donc entamé une nouvelle bataille, qu'on appelle déjà dans son ensemble la bataille du Nord-Polonais . Elle est assez difficile encore à préciser dans ses détails ; mais les événements permettent de distinguer déjà trois périodes.

Pendant la deuxième quinzaine de février, l'offensive allemande débouche de la Prusse orientale et cherche à atteindre les lignes du Niémen, de la Bobra et de la Narew. Mais la nature du terrain et la saison l'obligent à se diviser en autant de colonnes parallèles qu'il y a de chaussées aboutissant aux passages des rivières. C'est ainsi que nous voyons des combats distincts s'engager entre Augustowo et Lipsk, vers Ossowietz et sur les routes de Lomza, d'Ostroleka, de Prasznysz et de Plock. Les Russes font tête et reçoivent bientôt des renforts.

A partir du i er mars, une puissante contre-offensive

SUR LE FRONT d'ORIENT

russe se développe sur Prasznysz, qui est un nœud très important de routes. La ligne allemande est enfoncée, les Russes occupent Prasznysz. A ce moment, la manœuvre tentée par Hindenburg semble bien avoir échoué, et le recul des Allemands est général.

A la date où nous écrivons, une troisième phase de la bataille est ouverte. Il semble qu'Hindenburg se décide à tenter un nouvel effort sur l'aile gauche russe, entre Prasznysz et la rive droite de la Vistule. De violents combats se livrent dans cette région. Et, cependant, les derniers bulletins signalent que l'aile droite russe serait attaquée également par des forces importantes débouchant d'Augustowo, tandis qu'au centre les Allemands se contentent de bombarder la forteresse d'Ossowietz.

En résumé, si la Prusse orientale a été momentanément délivrée, les Allemands n'ont dépassé la frontière que de quelques verstes. Ils sont non seulement contenus par les Russes, mais leur front est si étendu, de la Vistule au Niémen, qu'un nouvel échec sur leur centre ou sur leur aile droite les mettrait dans une situation très difficile.

Sur le front des Carpathes, l'offensive austro-allemande, qui a coïncidé avec l'offensive en Prusse orientale, a eu un double but : refouler par la droite les détachements russes qui débouchaient de la Bukovine et faire lever le siège de Przemysl.

Les Russes, dont l'effectif ne dépassait guère 20 000 hommes en Bukovine, reculèrent derrière le Pruth, puis jusqu'au Dniester. Mais l'armée principale, qui tenait déjà les cols des Carpathes, résista aux attaques acharnées des corps austro-allemands. Des

combats violents se succédèrent avec des alternatives d'avance et de recul sur les deux versants. En fin de compte, les Russes sont restés maîtres des cols de Dukla, de Wischkopf et d'Uszosk. En outre, ces derniers jours, ils ont repris l'offensive en Bukovine, battu les Autrichiens à Stanislau et réoccupé Czernowitz.

On ne peut qu'admirer la constance et l'opiniâtreté des deux adversaires qui, depuis plusieurs mois, se battent dans cette région des Carpathes, à travers les neiges et par des froids qui, sans avoir été exceptionnels, ont dû causer des souffrances aiguës aux combattants, en particulier aux Autrichiens, moins endurcis que les Russes. D'ailleurs, toutes ces batailles de Pologne et des Carpathes compteront certainement parmi les plus terribles et les plus meurtrières. Elles se sont livrées en plein hiver, dans les circonstances les plus difficiles, et ce n'est pas sans émotion que l'on pense à ce qu'ont pu devenir les blessés sur le champ de bataille !

En résumé, on doit constater que, sur le front russe, rien de décisif ne s'est encore passé. La ligne de bataille a oscillé à plusieurs reprises avec des offensives et des contres-offensives réciproques. Mais les Allemands n'ont pu atteindre Varsovie, et ils ont éprouvé des pertes qu'il est impossible d'évaluer, et qui doivent atteindre un chiffre extraordinaire. Les Autrichiens paraissent très affaiblis.

Il y a tout lieu de croire et d'espérer que, dans quelques semaines, les armées russes, qui peuvent tirer de leurs réserves un renforcement continu, refouleront, dans une offensive générale, leurs adversaires épuisés, en même temps que sur le front occidental, les Alliés arracheront à l'envahisseur la Belgique et nos provinces violées.

SUR LE FRONT D'ORIENT

Nous ne pouvons donner que fort peu de détails sur le forcement des Dardanelles. Il faut attendre rentrée en ligne des corps expéditionnaires qui sont en route. Au moment où nous écrivons, une dépêche annonce que trois cuirassés, deux anglais et un français, le Bouvet y ont été coulés par des mines pendant le bombardement du chenal du Tchanak. C'est une perte douloureuse. On ne peut espérer que des opérations de cette nature aient lieu sans dommage.

La prise de Constantinople doit devenir un acte capital au point de vue de la guerre actuelle, mais elle constituera surtout un événement historique, dont la répercussion sera profonde sur l'avenir. Ce sera sans doute la solution de la Question d'Orient, qui a fait couler tant d'encre, tant de paroles, tant de sang ! Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les trois puissances qui s'accordent aujourd'hui pour en finir avec les Turcs, sont celles dont la dispute et la rivalité séculaires ont permis à l'usurpateur musulman de se maintenir si longtemps sur ce dernier pan de terre européenne et chrétienne.

Nous n'avons pas besoin de rappeler tous les débats, toutes les guerres qui ont été soulevés au sujet de la liberté de navigation des Détroits, de la protection des chrétiens d'Orient, de l'indépendance des petits Etats Balkaniques. L'Angleterre et la Russie n'avaient jamais pu s'entendre sur toutes ces questions. La France, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, bornant ses ambitions à son rôle traditionnel de protectrice des chrétiens, a été trop souvent la dupe de sa générosité.

Il a fallu heureusement que l'Allemagne apparût

comme un troisième larron, plus audacieux et plus perfide, pour mettre d'accord ces ennemis de la veille et provoquer la liquidation définitive de la Question d'Orient. Nul n'ignore que l'Allemagne, poussant l'Autriche en avant-garde, avait jeté son dévolu sur l'Empire Ottoman, avec l'intention très nette de le transformer en une sorte d'annexé du grand Empire germanique. Le rêve d'une Fédération austro-balkanique, englobant la péninsule des Balkans au profit des Habsbourg et des Hohenzollern, la grande conception du chemin de fer de Bagdad, transformant l'Asie Mineure en une vaste colonie germanique, ont été, depuis vingt ans, les deux traits essentiels de ce Drang nach Osten, qui a été la pensée « kolossale » du Kaiser et du pangermanisme.

Toute la raison de la guerre actuelle est dans cette Question d'Orient. C'est pourquoi nous avons vu les Allemands s'installer en maîtres à Constantinople et entraîner avec eux dans le vertige, en attendant la catastrophe prochaine, les faibles cervelles jeunesturques. Voilà pourquoi, en s'emparant de Constantinople et en effaçant de la carte le titre caduc d'Empire Ottoman, les Alliés porteront un coup mortel à l'Allemagne et mettront fin aux hésitations de tous ceux qui ont intérêt à s'entendre avec eux pour le partage des dépouilles du défunt (i).

(i) Ceci, écrit en mars io,i5 (!) reste encore plus vrai à l'heure actuelle. Depuis l'intervention de la Roumanie, ne voit-on pas les Impériaux porter leur effort sur le front oriental ?

Avril iqi5.

LE HUITIÈME MOIS DE LA GUERRE

Les deux événements saillants du mois de mars ont été : la prise de Przemysl et la visite des zeppelins à Paris, — à cela près que l'un est un fait très important qui modifiera profondément la tournure des opérations sur le front d'Orient, tandis que l'autre a plutôt excité la verve gouailleuse des Parisiens. Cela ne veut pas dire qu'il faut faire fî de ces monstres de l'air et ne pas prendre les précautions nécessaires pour leur ôter le goût de revenir. Mais il est certain que jusqu'ici ces engins n'ont pas rapporté en effets destructeurs l'intérêt de ce qu'ils coûtent, et que les Allemands se sont encore laissé illusionner par le vertige du « Kolossal ».

La guerre aérienne va devenir de plus en plus active. Non pas que, jusqu'ici, nos aviateurs et ceux de nos alliés n'aient été à hauteur de leur tâche et n'aient accompli une rude besogne au cours d'un hiver détestable; mais ils auront meilleur jeu dorénavant pour affirmer leur supériorité. L'offensive prochaine, préparée par le canon, se poursuivra avec leur concours. Et ce seront les avions légers et rapides, armés de bombes et de mitrailleuses, qui l'emporte-

ront certainement sur les gros dirigeables, puissants, mais trop vulnérables.

La prise de Przemysl est arrivée au moment psychologique. La place, qui était très forte et très bien organisée, a été remarquablement défendue; le siège a duré six mois ( i ). Elle aurait pu tenir plus longtemps si elle n'avait pas recueilli de trop nombreux débris des armées autrichiennes, battues en Galicie aux mois d'août et de septembre. L'effectif de la garnison en a été plus que doublé numériquement, mais la valeur de la défense a été affaiblie par cet excédent imprévu de rationnaires dont le moral était d'ailleurs atteint.

La chute de Przemysl donne maintenant toute liberté de manœuvre aux armées russes dans les Carpathes. Przemysl était, en effet, le centre le plus important des chemins de fer et des routes entre la Galicie, la Hongrie et la Silésie.

Les Autrichiens, aidés par les Allemands, sont revenus plusieurs fois à la charge pour la délivrer. L'offensive russe peut se déployer maintenant sur tout le front des Carpathes, et, en particulier, dans la région des cols de Dukla, Lupkow et Uszok, par où passent les voies les plus courtes sur Budapest et sur Vienne. Une grande bataille se poursuit actuellement, d'où dépendra sans doute le sort de l'Autriche-Hongrie. Mais il faut s'attendre à ce que les Allemands fassent un nouvel effort pour venir en aide à l'alliée

(i) On peut comparer la longue défense de Przemysl à la chute si rapide de Maubeuge et d'Anvers. Il y a lieu de croir que les Russes ne disposaient pas de ces puissantes batterie de 3o5 et de 420 qui ont détruit en quelques coups les fort cuirassés et les tourelles.

LE HUITIÈME MOIS DE LA GUERRE

mal en point. Nous verrons sans doute apparaître le maréchal de Hindenburg du côté de Gracovie. Il a été assez habile et assez heureux jusqu'ici pour contenir les Russes en Pologne, au prix d'énormes sacrifices, quoique en réalité toutes ses offensives aient échoué. Il a affaire à un rude adversaire, patient, tenace, invincible, qui a tout l'air de prendre désormais le dessus.

Le huitième mois de la guerre n'a pas changé, en apparence, le front franco-belge. C'est toujours la même ligne plus ou moins sinueuse, qui va de Nieuport à Lassigny par Ypres et Arras, et se redresse perpendiculairement vers l'Est, de Soissons à Verdun, pour s'infléchir ensuite en Lorraine et en Alsace. Mais à y regarder de près et quand on pointe sur la carte les progrès signalés par nos communiqués, à la sincérité desquels la Presse des États neutres rend un hommage mérité, on s'aperçoit que, depuis un mois, nous avons gagné du terrain presque partout et que nos troupes sont dans les tranchées allemandes conquises de haute lutte. Pour le prouver, nous allons simplement suivre les secteurs qui correspondent aux différentes armées.

Dans le secteur de l'Yser, toujours inondé, l'armée belge, reconstituée, a repris les opérations surOstende, avec l'aide de nos fusiliers marins et de la flotte anglaise. Des combats se poursuivent dans les dunes au delà de l'Yser. Ostende est bombardée par les avions alliés. Les Allemands font courir le bruit qu'ils ouvriront les écluses pour lâcher l'eau de mer dans le bas pays. On passera quand même.

Du côté d'Ypres, c'est plutôt le canon qui parle, mais nos tranchées sont à plus de cinq kilomètres d'Ypres qui est toujours bombardée.

Entre Ypres et la Bassée, nous trouvons l'armée anglaise. « La misérable petite armée du maréchal French », comme l'appelait dédaigneusement le Kaiser au mois de septembre dernier, et qui a déjà montré dans la bataille des Flandres ce qu'elle valait, est de taille maintenant à mener une puissante offensive. Nous n'avons pas à estimer et à dire le chiffre des combattants qu'elle peut mettre en ligne actuellement. Mais les déclarations Officielles du gouvernement anglais permettent de se rendre compte de l'effort que veut accomplir l'Angleterre pour en finir avec l'Allemagne. Il a fallu, pour ainsi dire, improviser une armée, sans avoir recours au service obligatoire. Le soulèvement de l'esprit national a suffi pour mettre à la disposition du gouvernement plus d'un million d'hommes. L'immense usine qu'est l'Angleterre commence à fournir un matériel et un outillage incomparables.

Dans le courant de mars, l'armée anglaise est sortie brusquement de l'attitude passive qu'elle gardait depuis quelque temps, et a brillamment enlevé Neuve-Chapelle, entre la Bassée et Armentières, poussant son avant-ligne jusqu'à Aubers, à quelques kilomètres de Lille.

Dans la région d'Arras, une très brillante attaque, conduite par le 1 58 e de ligne, nous a rendus maîtres de l'éperon de Notre-Dame-de-Lorette, qui domine la plaine industrielle de Lens. Nous avons fait également des progrès à l'est de cette malheureuse ville d'Arras, dont nous n'avons pu, hélas 1 empêcher la destruction. Les Barbares se vengent de leurs échecs en bombardant nos villes.

Les communiqués officiels nous ont enfin donné des renseignements détaillés sur les combats qui se sont livrés en Champagne. Nous pouvons parler

LE HUITIÈME MOIS DE LA GUERRE

aujourd'hui de la bataille de Champagne. Cette bataille, dans laquelle de gros effectifs étaient engagés de part et d'autre, s'est déroulée dans une région qu'on désigne couramment sous le nom des Hurlus. Perthes-les-Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, les Hurlus- Beauséjour sont devenus populaires. La prise du fortin de Beauséjour et celle du bois Sabot, parmi tant d'admirables faits d'armes, seront inscrites dans nos anthologies scolaires.

La bataille de Champagne nous a amenés sur des positions dominantes au nord des Hurlus, d'où notre artillerie pourrait sans doute atteindre l'importante voie ferrée de Monthois à Bazancourt, qui sert au ravitaillement des Allemands. Nous poursuivons notre effort sur Monthois.

Dans l'Argonne, des combats de bois continuent sur le même front. Les Allemands y mettent toujours le même acharnement à défendre leur liaison entre l'Aisne et la Meuse. Dans la région entre l'Argonne et Verdun, nos troupes ont fini par enlever le piton de Vauquois, que les Allemands avaient transformé en une sorte de forteresse, et qui leur servait d'observatoire. La prise de Vauquois a eu les honneurs de la relation officielle.

L'affaire a été très chaude; comme partout, nos troupes ont été héroïques. C'est là qu'a été tué M. Collignon, conseiller d'État, officier de la Légion d'honneur, ancien secrétaire général de la Présidence de la République, engagé pour la durée de la guerre au 46 e régiment, le régiment de La Tour-d'Auvergne (1) ; il a mérité d'être appelé le second La Tourd'Auvergne, et une décision spéciale a prescrit qu'à l'appel de son nom, après celui du glorieux ancêtre,

(1) Je commandais ce régiment au début de la campagne. Et

on répondrait : « Mort au champ d'honneur ».

La place de Verdun, que les Allemands s'étaient vantés de bombarder et de détruire, domine toujours la région de la Meuse, et garantit à nos armées leurs débouchés futurs dans la Woëvre.

La plus grande partie de la Woëvre est encore occupée par les Allemands. On sait que depuis le mois de septembre les Allemands se sont établis à Saint- Mihiel, entre Verdun et Toul. Nous n'avons pu encore les en déloger. Leur situation y est d'ailleurs précaire et sans intérêt. Nous gagnons peu à peu du terrain vers le haut promontoire d'Hattonchâtel, par les Éparges, et vers Thiaucourt par le bois Le Prêtre. Le bois Le Prêtre devient légendaire au même titre que Vauquois, les Hurlus, le Four-de-Paris, etc. Il y a aussi, à l'ouest, un peu au-dessus de Flirey, un certain bois de Mortemart qui est devenu un véritable charnier. Nos obus y ont massacré arbres et Allemands.

Dès que Saint-Mihiel sera évacué, l'offensive pourra se développer dans cette région classique de la Woëvre, où nous appellent les grands souvenirs de Rezonville, de Gravelotte et de Saint-Privat.

En Lorraine, on s'observe. Mais en Alsace la lutte continue à être très âpre, surtout dans la région de Thann. Les Allemands ont fait de très violents efforts pour nous reprendre ce pan d'Alsace, qui apparaît comme le gage du retour prochain de la province fidèle. Non seulement ils n'ont pu avoir raison de nos Alpins, mais ceux-ci les refoulent peu à peu dans la plaine; ils viennent de leur enlever le som-

je dois un hommage particulier aux officiers, sous-officiers et soldats qui ont combattu sous mes ordres et dont beaucoup sont morts! J'avais emmené M. Collignon et je l'avais surnommé moi-même le second La Tour-d'Auvergne.

LE HUITIÈME MOIS DE LA GUERRE

met de l'Hartmannswillerkopf, le vieil Armand, comme ils l'appelaient.

Ce sont des combats locaux qui paraissent n'avoir qu'une importance secondaire ; mais ils produisent une forte impression dans la région où ils se passent et ils ont le don d'exciter au plus haut degré le moral de nos soldats.

Cette activité incessante, qui se manifeste sur tout le front, a un double but. Elle entretient dans la troupe l'esprit d'offensive. Tout en la ménageant, elle l'habitue aux efforts nécessaires et à la tactique nouvelle. En attendant l'offensive générale décisive qui viendra à son heure et après laquelle tout le monde aspire, nos « Poilus » se rendent compte que l'ennemi en est réduit à la défensive, qu'on lui prend peu à peu ses tranchées, que notre artillerie prend une supériorité que l'on constate par le nombre des morts allemands trouvés sur le terrain et par le témoignage des prisonniers. Dans les dernières affaires, des Éparges et des bois Le Prêtre et Mortemart, plusieurs bataillons allemands ont été entièrement fauchés.

Les Allemands ne sont certes pas au bout de leurs forces, il faut s'attendre à des efforts désespérés. L'Allemagne souffre du blocus, qui finira par l'étouffer, mais malgré les premiers symptômes de la disette prochaine, le peuple allemand est encore tellement pénétré de la foi en la victoire germanique et dans l'infaillibilité du Kaiser qu'il se pliera à tous les sacrifices, jusqu'au jour où ses illusions tomberont devant l'implacable réalité.

LA BATAILLE DES CARPATHES

On se bat depuis longtemps dans les Carpathes. Les premiers combats s'y sont livrés en octobre dernier, quand les armées autrichiennes, défaites pour la seconde fois à Lemberg, se replièrent sur ces montagnes qui séparent la Hongrie de la Galicie et de la Bukovine. Depuis cette époque, des flux et des reflux d'offensive et de contre-offensive ont mis aux prises les combattants tour à tour sur les deux versants de la chaîne. Pour bien comprendre ce qui se passe actuellement, il nous paraît utile de rappeler à la fois la topographie de ces régions, plus connues des géographes que du public, et les événements qui s'y sont déroulés depuis le commencement de la guerre.

Les Carpathes forment un immense arc de cercle, des sources de l'Oder jusqu'au fameux défilé des Portes-de-Fer par lequel le Danube passe de la plaine hongroise dans la plaine roumaine. A l'ouest, on leur donne le nom de Beskides. Au centre ce sont les Carpathes proprement dites, et au sud elles sont appelées Alpes de Transylvanie. Deux immenses bastions les étayent : au nord, le massif du Tatra qui se prolonge vers Vienne par les petites Carpathes, et au sud le grand plateau de Transylvanie. L'ensemble de ces montagnes forme un rempart continu, dont l'alti-

tude moyenne est d'environ mille mètres, avec des sommets dépassant deux mille mètres. Les parties les plus élevées sont dans les Tatra et au coude de la Transylvanie.

Leur épaisseur est assez uniforme, car elles détachent des contreforts importants de chaque côté de la chaîne principale. Ce sont des montagnes sauvages, coupées de gorges étroites où les torrents se frayent un passage tumultueux à travers les éboulis de roches ; elles sont couvertes de forêts et à peu près inhabitées. L'hiver y est long et rude. Les neiges commencent de bonne heure et persistent longtemps. Les dégels et les pluies ajoutent ensuite aux difficultés des communications. Cependant de nombreuses routes, ouvertes à travers les cols les plus bas, les traversent et relient les riches plaines de la Hongrie, de la Silésie, de la Galicie et de la Roumanie.

La Galicie en particulier, qui fait partie de la monarchie austro-hongroise depuis l'inique partage de la Pologne, ne peut communiquer avec la Hongrie et Vienne qu'à travers les Carpathes. Cette ancienne province polonaise, ainsi adossée aux Carpathes, s'incline au contraire par un glacis magnifique et fertile vers la grande plaine russe. Géographiquement, la Galicie est en dehors de l'Autriche-Hongrie dont les Carpathes forment la frontière naturelle.

La Galicie se prolonge au sud par la Lodomérie et la Bukovine, pays montueux, sillonnés par les deux grandes vallées du Pruth et du Dniester qui descendent vers la mer Noire. Au nord, les rivières galiciennes, le San, la Dunajec, sont des affluents de la Vistule.

La population de ces provinces est moitié polonaise et moitié ruthène, avec une forte proportion d'israélites.

Les principales communications qui traversent les

LA BATAILLE DES CARPATHES

Carpathes sont d'abord les quatre voies ferrées : de Cracovie à Eperjes, par Neu-Sandek ; de Lemberg à Budapest, par les cols de Lupkow et de Beskide, et de Sambor à Ungwar par le col d'Uszok, entre les deux précédentes. Plusieurs routes carrossables franchissent la montagne, en particulier aux cols de Dukla, d'Uszok, de Rostock, de Verecke, etc. Ces routes sont d'ailleurs assez mal entretenues et deviennent presque impraticables en hiver, surtout pendant les tourmentes fréquentes de neiges. De rares chemins secondaires et des sentiers les relient à travers les rochers et les forêts.

Les grands débouchés de ces routes sont, en Galicie : Cracovie, Tarnov, Przemysl, Lemberg, Koloméa, et Czernowitz en Bukovine. Du côté de la Hongrie, les routes forment deux faisceaux séparés par le grand fleuve hongrois, la Tisza ou Theiss. En effet, la Tisza, dont la haute vallée remonte au loin dans la partie épaisse du massif, du côté de la Bukovine, longe d'abord le pied des Carpathes, puis se redresse vers le sud pour couler parallèlement au Danube, et arrose la grande plaine hongroise. Le fleuve est un obstacle sérieux, tant pai ses bords marécageux que par les inondations qui débordent au printemps. La plus grande partie des routes de Galicie, après avoir traversé les Carpathes, s'inclinent au nord de la Tisza pour converger d'aborb vers Myskolsk, dans le défilé formé entre le Tatra et le fleuve, et de là sur Budapest.

Au contraire, au sud de la Tisza, les routes venant de Bukovine desservent simplement les localités de la plaine hongroise et du plateau de Transylvanie. C'est également dans la plaine hongroise que débouchent, venant du sud au nord, les routes de Roumanie et de Serbie.

Il ressort de ce résumé géographique, que le théâtre

principal des opérations est au nord de la Tisza. Et cela est d'autant plus vrai, que non seulement, c'est dans cette région que passent les grandes routes, les plus courtes, de Galicie en Hongrie et par conséquent de la Russie sur Vienne et Budapest, mais aussi que ces directions stratégiques se doublent des routes qui, par Cracovie et la haute Vistule, tournent la montagne et conduisent en Silésie par la trouée de l'Oder, puis en Moravie et de là sur Vienne.

L'Etat-major autrichien l'avait si bien compris qu'il avait donné à l'organisation défensive des Carpathes tout ce que ses finances et la lenteur habituelle de sa bureaucratie lui avaient permis de faire. Przemysl, sur le San, était le débouché le plus important en Galicie, tenant à la fois les routes de Cracovie et de la Tisza. Un grand camp retranché y fut organisé. JLemberg, capitale de la Galicie, fut également entourée d'ouvrages, mais d'une valeur beaucoup moindre qu'à Przemysl. Il fut question d'étendre l'organisation défensive de Przemysl jusqu'à Jaroslav, et de fortifier Czernowitz, en Bukovine. Aucune suite ne fut donnée à ces projets. Il en fut de même de l'autre côté des Carpathes. Les Autrichiens hésitèrent entre les positions d'Eperjes et de Myskolsk et n'exécutèrent que des travaux sommaires, qu'ils ont sans doute développés depuis le commencement de la guerre, sous la pression des circonstances. Cracovie, la vieille capitale polonaise, déjà anciennement fortifiée, a été organisée à la moderne. En résumé, Przemysl et Cracovie formaient les seuls barrages contre toute offensive venant de la Russie.

Examinons maintenant les opérations en Galicie et dans les Carpathes depuis le début.

LA BATAILLE DES CARPATHES

La Galicie constituait, à l'est des Carpathes, une grande place d'armes où les Autrichiens pouvaient concentrer leurs armées en vue d'une offensive par la Pologne ou vers la région de Kiew. Aucun obstacle important ne sépare les plaines de Galicie de la plaine russe.

Il en était de même de la Prusse orientale. Comme le montre la carte, la Galicie et la Prusse orientale forment deux grands saillants symétriques qui enserrent la Pologne dans une sorte d'immense tenaille. Le plan stratégique austro-allemand pouvait donc envisager deux puissantes offensives conjuguées, partant simultanément de ces deux excellentes bases d'opérations et cherchant à frapper à l'est de la Vistule la zone de concentration des armées russes. Mais les Allemands voulurent d'abord et avant tout écraser l'armée française, et obtenir un succès décisif sur le front occidental, avant que l'armée russe, dont la mobilisation était ralentie, ait pu se porter en avant. L'Etat-major de Berlin ne laissa donc en Prusse orientale que des forces de couverture. L'armée autrichienne était chargée à elle seule d'attaquer et de contenir les Russes pendant que les Allemands exécutaient en Belgique et en France la manœuvre foudroyante si bien préparée.

En effet, à la fin du mois d'août, les armées autrichiennes concentrées en Galicie prononcèrent leur mouvement offensif dans la direction de Lublin et de Rovno.

Les troupes russes reculèrent d'abord, mais dès le commencement de septembre, l'aile droite autrichienne était attaquée de flanc par l'armée de Kiev, tandis que l'armée de Pologne fonçait sur le centre et sur l'aile gauche. La défaite des Autrichiens fut complète. Les Russes entrèrent en Galicie, occupèrent

Lemberg, et poursuivirent leurs succès jusqu'aux Garpathes.

Pendant ce temps, les Russes attaquaient en Prusse orientale avec une telle vigueur que l'Etat-major allemand surpris fut obligé de renforcer la défense de cette région avec des corps enlevés en pleine bataille sur le front occidental. N'oublions pas que cette offensive brusquée et résolue de la part des Russes nous a aidés fortement à gagner la bataille de la Marne.

C'est alors qu'apparut le général de Hindenburg, dont le nom était à peu près inconnu. Il était d'ailleurs en retraite et presque en disgrâce, par suite de dissentiments avec le Kaiser. Il se révéla un homme de guerre aussi habile qu'audacieux. On sait avec quelle virtuosité il joua des chemins de fer allemands sur la frontière de Pologne et put ainsi lancer de puissantes offensives, qui dégagèrent à la fois la Prusse orientale envahie et les armées autrichiennes en retraite. Ces offensives n'ont abouti d'ailleurs qu'à de terribles hécatombes, sans obtenir aucun résultat stratégique. Les batailles des Quatre-Rivières, du Nord-polonais, qui furent très meurtrières pour les Allemands, ont arrêté l'offensive russe. Mais Varsovie et les lignes de la Vistule, de la Narev et du Niémen n'ont pas été atteintes, et les Russes restent toujours maîtres de leurs débouchés et de leur concentration .

L'armée autrichienne a contribué à ces opérations, par son aile gauche qui prit part à la bataille des Quatre-Rivières, sur la Nidda et la haute Vistule.

Les Russes s'étaient approchés, en septembre et octobre dernier, de Cracovie, dont ils avaient même

bombardé quelques forts. Mais le gros des armées

LA BATAILLE DES CARPATHES

autrichiennes continua à opérer dans les Carpathes et dans la Galicie. L'État-major allemand avait d'ailleurs pris la direction générale des opérations. Des corps d'armée allemands vinrent renforcer les Autrichiens qui paraissaient épuisés, surtout après leur défaite retentissante en Serbie.

Le but principal des opérations sur le front des Carpathes était la délivrance de Przemysl, investi et assiégé depuis le mois d'octobre. Il s'agissait en même temps de couvrir la Hongrie, qui avait déjà été émue de l'apparition des Cosaques sur les revers sud des Carpathes et dans quelques localités hongroises. D'autre part, l'attitude de la Roumanie devenait inquiétante, après la mort du roi Charles, qui était resté fidèle à sa parenté avec les Hohenzollern. Les forces russes semblaient vouloir donner la main par la Bukovine à l'armée roumaine. L'aile droite autrichienne fut renforcée et prononça une vigoureuse offensive sur Czernowitz et Stanislav.

Tant que durèrent les batailles de Pologne, les Russes se bornèrent à couvrir le siège de Przemysl et à maintenir leurs positions entre Tarnow sur la Dunajec et le col d'Uszok. Du côté de la Bukovine, ils cédèrent du terrain, mais les Autrichiens ne purent avancer guère au delà de la ligne du Pruth.

Au commencement du mois de mars, Przemysl tenait toujours. Mais l'État-major russe savait, sans nul doute, que la place arrivait au bout de sa résistance. Les opérations de Pologne tournaient court pour les Allemands, la bataille du Nord-polonais se terminait à l'avantage des Russes. Le grand-duc Nicolas résolut de reprendre des opérations plus actives dans les Carpathes. La chute de Przemysl, survenue le 23 mars, allait d'ailleurs faciliter l'offensive.

Przemysl capitulait, réduite plus par la famine que

par la force. Les Russes s'étaient contentés d'investir le camp retranché et bombarder les forts extérieurs. Aucune des sorties de la garnison ne put forcer la ligne d'investissement. On a appris avec étonnement, qu'il y avait encore à Przemysl 1 17 000 défenseurs. Le chiffre de la garnison normale ne devait pas dépasser 70000 hommes. Il est probable que pendant la retraite des Autrichiens, des unités et de nombreux isolés se réfugièrent dans Przemysl. Ce supplément numérique fut plutôt une cause de faiblesse, puisqu'il épuisa les approvisionnements, pourtant considérables, de la place. Ces 1 20 000 prisonniers sont venus grossir les 4 ou 5ooooo Autrichiens qui sont déjà internés en Russie.

La prise de Przemysl a assuré aux Russes la maîtrise de tous les chemins de fer de Galicie et toutes les routes des Beskides. L'armée de siège, dont l'effectif devait être d'environ 200000 hommes, a rejoint les armées d'opérations. C'est pourquoi la bataille des Carpathes a pris depuis la fin de mars une violence de plus en plus grande.

Cette bataille se livre dans les conditions les plus difficiles. Les neiges obstruaient les Carpathes jusqu'à ces derniers jours. Maintenant, c'est le dégel et les pluies du printemps qui transforment les routes et les sentiers en torrents* fangeux. Les Russes ont gravi les pentes, escaladé les cols, surmonté tous les obstacles du sol et de la saison, renversé les défenses de l'ennemi, au prix d'efforts inouïs. Les Austro- Allemands ont opposé une résistance acharnée. A Berlin comme à Vienne, on comprend l'importance de la partie engagée dans les Carpathes. Le silence,

LA BATAILLE DES CARPATHES

ou plutôt une accalmie, s'est fait en Pologne et même sur la frontière de la Prusse orientale. Il y a lieu de croire qu'une partie de l'armée allemande de Pologne a été amenée sur le front des Carpathes.

A la date du 20 avril, la situation est la suivante : L'attaque principale des Russes a pris pour objectif les vallées hongroises qui descendent des Beskides orientales vers la Tisza.

C'est bien, comme nous l'avons dit, la région des opérations décisives, puisque ces vallées ouvrent les chemins les plus courts vers Budapest et Vienne. Les Russes sont maîtres des cols de Dukla, de Lupkow, de Rostok et de Volozate ; leurs avant-gardes ont atteint Bartfeld, Stropko, Telepovce, en s'engageant sur les routes d'Eperjes et de Homona.

Des combats violents sont engagés au col d'Uszok, que les Autrichiens tiennent encore. La route du col d'Uszok, qui est doublée par un chemin de fer, est une des plus importantes de la région, elle débouche à Ungwar.

A Test du col d'Uszok, les Russes sont encore sur le versant nord des Carpathes. Une contre-offensive austro-allemande s'est produite sur le front Zavatko, Kossiova, Rosanka, dans la direction de la vallée du Stryj. En même temps, l'armée autrichienne de Bukovine, renforcée sans doute par des corps allemands, a essayé un mouvement débordant sur la ligne du Dniester, entre Stanislav et Zalezevski. Cette manœuvre ne peut être qu'une diversion, elle ne saurait avoir aucune portée stratégique ; elle est trop excentrique et se heurte à des positions faciles à défendre.

En résumé, quand le col d'Uszok sera au pouvoir des Russes, leur offensive se développera librement sur le théâtre principal des opérations. Et au fur et à

mesure que les armées autrichiennes du centre et de l'aile gauche reculeront sur la Tisza, leur aile droite de Bukovine sera obligée de rétrograder vers la Hongrie.

Retenons ces noms d'Eperjes, de Ungwar, de Munkacs et de Myskolsk ; ils apparaîtront dans la prochaine bataille qui se poursuivra en Hongrie.

Mais ne perdons pas de vue la région de Cracovie et de la haute Vistule, car il est fort probable que nous verrons le maréchal de Hindenburg essayer une nouvelle navette de ce côté (i) de manière à dégager les armées autrichiennes, et dans l'espérance, toujours déçue jusqu'ici, d'obtenir sur les Russes cette victoire qu'on a cru à Berlin si souvent tenir et qui échappe toujours.

(1) Ce ne fut pas Hindenburg qui conduisit l'offensive sur la Dounaîetz et sur Tarnow que nous prévoyions alors. Tandis qu'il opérait dans le nord polonais, Mackensen dirigeait l'attaque centrale (voir chap. suivant).

Mai igi 5.

LE NEUVIÈME MOIS DE LA GUERRE

Le neuvième mois de la guerre n'a encore amené aucun de ces événements qui laissent prévoir un dénouement prochain du drame sanglant. Il a été marqué cependant par de violentes reprises d'offensive sur les deux fronts. Il semble qu'avec le retour de la belle saison et des longues journées les combattants soient animés d'une nouvelle ardeur. Si les Allemands et même les Autrichiens donnent encore des preuves d'activité et d'énergie qui ont cependant décliné sous le coup d'échecs successifs, les Alliés témoignent de plus en plus qu'ils ont la certitude de vaincre et se préparent aux suprêmes efforts.

Les Russes soutiennent sur tout le front de Pologne et en particulier le long des Carpathes, une bataille formidable dont les proportions augmentent de jour en jour. A l'heure où nous écrivons, la bataille des Carpathes, que nous avons décrite dans notre dernier article, se prolonge au nord dans la région de la haute Vistule ; les Austro-Allemands essayent par une puissante offensive de dégager la situation critique des armées autrichiennes. Si cette manœuvre échoue comme il est probable, les routes

de Hongrie et de Silésie seront désormais ouvertes à l'offensive russe.

Les Alliés ont repris les opérations contre Constantinople, comme il aurait fallu le faire dès le début, en combinant l'action de l'escadre avec le débarquement d'un corps expéditionnaire qui constitue une nouvelle armée : l'armée d'Orient. L'attaque va ainsi se produire des deux côtés, par les Dardanelles et la presqu'île de Gallipoli, et par la mer Noire et le Bosphore. Il est certain que les Turco-Allemands, avertis par l'échec de la première tentative de débarquement, il y a deux mois, ont pu organiser sérieusement la défense des détroits et de Gonstantinople, et que l'affaire demandera plus de temps, plus d'efforts et plus de sacrifices. Mais les Alliés en viendront à bout par leurs propres moyens, sans le concours de ceux qui auraient pu les aider s'ils avaient mieux compris l'opportunité des décisions à prendre et l'intérêt qu'ils avaient à agir au plus tôt. Sans doute la neutralité bien observée a une certaine influence négative sur les opérations, et le blocus de l'empire ottoman, en l'empêchant de recevoir de l'Allemagne les ravitaillements et renforcements nécessaires, amènera plus rapidement sa ruine. On peut cependant regretter que certaines interventions ne se soient pas produites à temps, pour abréger du moins la durée de cette effroyable lutte. A force d'hésiter et d'osciller entre trop tôt et trop tard, les politiques indécises risquent de laisser passer l'heure favorable (i).

Sur notre front, la lutte n'a pas encore pris ce

(4) Nous savons aujourd'hui que l'indécision des Etats balkaniques provenait à cette époque des fautes commises par les diplomaties alliées.

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caractère de bataille générale qui marque tout le front d'Orient. Il n'y a eu que des offensives partielles et des combats de région, très violents d'ailleurs. C'est particulièrement en Woëvre et dans les Flandres que se sont passés les faits de guerre les plus importants.

On sait que, entre Meuse et Moselle, le front affecte une forme étrange. Les Allemands tiennent depuis le mois de septembre la petite ville de Saint- Mihiel sur la Meuse. Ils n'ont jamais pu en déboucher. Mais ils s'y accrochent avec opiniâtreté, afin d'entretenir en Allemagne l'illusion qu'ils investissent la place de Verdun. Tous leurs efforts sur la rive gauche de la Meuse, en Argonne, comme sur les hauteurs de Vauquois et de Montfaucon, concordent dans le même but. Il va sans dire que Verdun n'a jamais été investi ni attaqué, que ses communications sont toujours libres avec Bar-le-Duc et Sainte-Menehould, et qu'au contraire les troupes de la défense mobile ont gagné pas mal de terrain dans la Woëvre et sont solidement installées sur les bords de l'Orne, en face d'Etain. Nous rappelons en passant le rôle décisif qu'a joué notre grand camp retranché de Verdun dans la victoire de la Marne. C'est en s'appuyant à la place que la troisième armée a fait face à l'Argonne et a brisé le mouvement offensif et la manœuvre d'enveloppement de l'armée du Kronprinz.

Cette pointe avancée de la ligne allemande, qu'on appelle plaisamment la hernie de Sainl-Mihiel, ne présente donc aucun danger, mais elle est agaçante. Plusieurs tentatives avaient été faites au cours de l'hiver pour la supprimer. Il semble qu'on ait entrepris depuis quelque temps à cet effet une opération de plus grande envergure, dont les résultats dépasseraient le simple dégorgement de Saint-Mihiel et

tendraient à pousser assez avant dans la Woëvre pour refouler les forces allemandes dans Metz (i).

Depuis le mois de mars, une série d'actions combinées se développent sur les deux flancs de la tenaille, dans les Hauts de Meuse et dans la Woëvre méridionale. Les noms des Eparges, du bois d'Ailly, du bois Mortmare et du bois Le Prêtre, fréquemment cités dans les communiqués, sont devenus populaires.

La carte ci-contre montre la situation dans cette région et fera comprendre à nos lecteurs, à la fois la nature du terrain et les difficultés des opérations.

Les Hauts de Meuse, plus connus sous le nom de Côtes lorraines, forment, comme on le voit, au sud de Verdun, un grand saillant célèbre dans le pays sous le nom de côte d'Hattonchâtel. C'est la partie la plus large des Côtes lorraines. Hattonchâtel domine tout le pays alentour. Du belvédère le regard embrasse toute la Woëvre et aperçoit au loin les Vosges ; les routes qui vont de Saint-Mihiel à Metz passent au pied du promontoire. Hattonchâtel est donc l'objectif qu'il faut atteindre pour être désormais maîtres des Côtes lorraines. Nous tenons déjà les pentes qui s'inclinent vers la Meuse et sur lesquelles s'élève le fort de Troyon dont les ruines témoignent de l'héroïsme de la garnison. Le massif des Côtes est couvert de bois avec quelques clairières cultivées où gîtent des villages mi-forestiers, mi-agricoles ; la crête est suivie par une route connue sous le nom de tranchée de Calonne, qui aboutit à Hattonchâtel. Les pentes qui font face à l'est sont roides et tapissées de vignobles.

( i ) Nous avons bombardé ces jours derniers certains forts du front sud de Metz. Nos positions du bois Le Prêtre et de Xon en sont en effet à bonne portée, nous ignorons les résultats obtenus .

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Les routes et chemins de la Woëvre les escaladent par de courtes vallées. Mais une dépression en forme de golfe étroit sépare la grande crête d'une crête avancée et permet d'arriver à Hattonchâtel en gardant les vues sur la Woëvre. Les villages des Eparges et de Saint-Rémy jalonnent cette route.

Devant les difficultés d'attaquer Hattonchâtel directement par la tranchée de Calonne et la forêt de la Montagne, l'effort s'est porté d'abord sur la crête des Eparges dont l'occupation permettait de dominer la Woëvre et d'empêcher toute attaque des Allemands vers la crête principale. Mais les Allemands avaient transformé cette position en une véritable forteresse. Il a fallu trois batailles pour l'emporter. Et on a eu raison d'appeler ce succès la victoire des Eparges. Les relations officielles ont rendu hommage à la valeur et à l'héroïsme de nos troupes qui, par des temps affreux, sous la pluie torrentielle, enlizées dans la boue et dans le sol défoncé, ont fourni des assauts magnifiques (i).

Les Allemands ont si bien compris l'importance de cette position qu'ils ont fait des contre-attaques désespérées pour la reprendre, en particulier à la fin du mois d'avril. Impuissants contre la crête des Eparges, ils ont essayé de la tourner par la grande crête entre Saint-Rémy et la tranchée de Calonne. Ils ont encore échoué, et notre ligne s'est consolidée depuis la crête des Eparges jusqu'aux bois de Lamorville. Déjà la route de Spada est impraticable pour

( i ) Il apparaît aujourd'hui que les sanglants sacrifices dec Eparges ont été disproportionnés avec les résultats et même aves l'objectif poursuivi. Les crêtes dominantes et étroites n'ont plus aucune valeur; tant qu'elle^ peuvent être battues par l'artillerie lourde, elles reviennent des cratères inabordables. Pour en être maître, il faut tenir les pentes loin en avant.

les Allemands de Saint-Mihiel, qui ne disposent plus que de la route de Vigneulles.

Dans la Woëvre méridionale, nos efforts se dirigent sur la ligne du Rupt de Mad. Nous tenons les hauteurs au sud, sur lesquelles passe la grande route de Toul à Pont-à-Mousson par Beaumont, Flirey et Limey. Depuis longtemps nous bataillons dans le bois Le Prêtre sur les hauteurs qui dominent Pont-à- Mousson, nous sommes arrivés à peu près à la lisière nord, en même temps que sur la rive droite de la Moselle nous occupons le signal de Xon. Dans le courant d'avril, nous avons enlevé les villages de Régniéville et de Fey-en-Haye sur la route de Pont-à- Mousson à Thiaucourt. Nos canons lourds peuvent déjà envoyer des obus sur Thiaucourt. Plus à l'ouest, le bois de Mortmare forme obstacle entre les hauteurs de Flirey, Beaumont et le Rupt de Mad ; il est le théâtre de violents combats. Ce bois, dont presque tous les arbres sont rasés par le tir de l'artillerie, est devenu un effroyable charnier où les combattants se heurtent sur des milliers de cadavres qu'on n'a pu ensevelir.

La ligne de bataille continue par Apremont sur les côtes et par le bois d'Ailly aux abords de Saint-Mihiel. Le fort du Camp des Romains en ruines sépare le bois d'Ailly de Saint-Mihiel. C'est donc bien une véritable bataille qui se livre dans la Woëvre. On peut s'étonner que nos progrès soient si lents malgré des succès incontestables. Les Allemands sont toujours à Saint- Mihiel, mais leur situation devient de plus en plus précaire. N'oublions pas que nous faisons une guerre de siège contre une organisation défensive très puissante et favorisée par le terrain. Des attaques trop vives et mal préparées s'exposeraient aux pertes élevées que subissent les Allemands. Chaque pas que

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nous faisons en avant doit être définitif. Nous allons lentement mais sûrement.

Après une assez longue accalmie, la bataille des Flandres vient de recommencer, non point sans doute dans les mômes proportions qu'aux mois d'octobre et de novembre, mais avec des procédés nouveaux. Se couvrant de nuées de gaz asphyxiants, les Allemands ont tenté une attaque en masse sur la ligne de l'Yser et sur Ypres. Il faut dire que l'armée anglaise puissamment renforcée a fait sentir à plusieurs reprises, dans le courant de mars et d'avril, sa force offensive en s'emparant, entre Ypres et La Bassée, de plusieurs lignes de tranchées. On crut même un moment à la délivrance de Lille. La prise de la cote 60 au sud d'Ypres semble avoir exaspéré les Allemands. En outre, le front anglais s'est étendu de plus en plus en Belgique, relevant une partie de nos troupes. La haine de plus en plus féroce que les Allemands portent à l'Angleterre, les a sans doute entraînés à cette nouvelle attaque qui permet de faire toujours miroiter en Allemagne la prise de Calais et le bombardement des côtes anglaises.

C'est le 23 avril que nos troupes et celles de nos alliés ont vu soudain s'élever devant elles d'épaisses fumées jaunâtres qu'un fâcheux vent du nord a poussées sur nos tranchées. Il n'y a pas eu moyen de résister à l'étouffement et à l'asphyxie (1). Il a fallu évacuer en hâte les tranchées, non sans pertes sérieuses. L'attaque allemande a suivi de près ; les assaillants étaient munis

(1) Les Allemands ont inauguré ces procédés barbares, interdits parles conventions internationales. Ils en ont généralisé l'emploi, et il a fallu y répondre. Ils y ont ajouté depuis les jets de pétrole enflammé. Ils ont déshonoré leur science en la faisant complice de l'extermination.

de masques respiratoires, et ils ont pu arriver jusqu'au canal de l'Yser, le traversant même sur plusieurs points et installant rapidement des têtes de pont sur la rive gauche. Mais nos troupes se remirent vite de leur surprise et contre-attaquèrent avec furie. Les troupes canadiennes, qui avaient dû également céder du terrain à la gauche des Anglais, se montrèrent dignes à la fois de leur vieille patrie française et de l'Angleterre.

Nos lecteurs pourront suivre sur la carte les détails de ces combats qui se continuent. Les positions perdues n'ont pas été encore complètement reprises. Ce que l'on appelait le ventre d'Ypres a perdu un peu de son ampleur. Les Anglais ont dû rectifier leur ligne au nord d'Ypres. L'échec de l'offensive allemande n'en est pas moins complet, ils n'ont pu dépasser la ligne de l'Yser. Ils ont naturellement achevé la destruction de la malheureuse ville d'Ypres et ils ont bombardé Dunkerque, que Ton croyait à l'abri de leurs canons à grande portée. Ils pourront ainsi, en enflant les bulletins de victoire, remonter le moral du peuple allemand. Mais ils ne tromperont pas les Neutres et encore moins les Alliés.

Sur tout le reste du front, la guerre de tranchées s'est continuée comme à l'ordinaire. On se tient de très près, au point d'échanger à la main des bombes et grenades, mais il est un fait certain, que nous sommes partout dans les tranchées allemandes, retournées et aménagées.

Sans doute la ligne générale du front ne paraît pas modifiée. J'entends souvent se plaindre de la lenteur de nos opérations, de la stagnation de notre offensive,

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des pertes disproportionnées avec les résultats : « Comment cette guerre finira-t-elle ? Derrière les tranchées prises il y en a d'autres ! Du côté russe c'est la même chose ! Tout cela peut durer indéfiniment ! »

Indéfiniment, non! Mais on doit comprendre que la bataille a pris une forme, non pas nouvelle et inédite à proprement parler, mais qui s'est généralisée sous l'aspect spécial que l'on donnait autrefois à la bataille d'usure. Dans les cours de tactique professés en France comme en Allemagne, on envisageait, même dans l'ofiénsive, des parties de la bataille où les deux adversaires cherchaient à s'user réciproquement, pendant que se préparaient les manœuvres décisives qui devaient assurer la victoire.

Depuis les batailles de la Marne et des Flandres qui brisèrent l'offensive allemande, c'est cette bataille d'usure qui se poursuit sur notre front. Et quoique sur le front oriental la guerre de mouvements ait pu se développer plus largement, c'est encore la lutte d'usure qui domine dans les Carpathes et en Pologne.

C'est donc celui qui sera usé le premier qui fléchira.

Et il n'y a plus de doutes que les Austro-Allemands assiégés et bloqués en arrivent peu à peu à l'infériorité numérique, matérielle et morale qui amènera fatalement à plus ou moins brève échéance leur capitulation.

Nous en avons d'ailleurs des indices certains par la façon dont ils conduisent une guerre qu'ils sentent de plus en plus désespérée. Comme les Barbares de jadis, ils n'épargnent plus rien, et leurs sous-marins torpillent indifféremment et cyniquement ennemis et neutres, sans respecter femmes et enfants. La mort des i ooo victimes du Lusitania achève de marquer d'une tare d'ignominie et de férocité la Kultur allemande et soulèvera contre elle le monde entier dans une révolte d'indignation et dans une coalition générale.

3 e Période

Été 1915

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