RÉSUMÉ DE LA PÉRIODE
L'intervention de l'Italie, en mai i g 1 5,, avait apporté à la cause des Alliés une aide puissante. Si elle ne put enrayer l'offensive contre la Russie, déjà engagée, elle retint sur le front des Alpes des armées autrichiennes qui manquèrent certainement sur le front russe.
A la fin de Tété igi5, on doit reconnaître que l'Allemagne avait rétabli une situation ébranlée par Féchec de 1914 et par le blocus. Elle manifestait qu'elle avait encore la supériorité du matériel et du haut commandement. Le recul russe allait lui permettre de courir au secours de la Turquie défaillante et de remporter dans les Balkans de nouvelles victoires.
Mais les Alliés comprenaient enfin qu'il fallait faire l'effort suprême, mobiliser toutes les forces nationales, et donner une tète à la coalition. Ils entrent désormais dans la prépa ration coordonnée de l'action décisive.
LE DIXIÈME MOIS DE LA GUERRE
La France tout entière a tressailli de joie et de fierté en apprenant les brillants succès de nos troupes dans la région d'Arras. Les noms de Carency, de Notre-Dame-de-Lorette, Neuville-Saint- Vaast, vont s'ajouter à cette liste de combats épiques qui ont marqué tous les secteurs de notre front depuis trois mois : Vauquois, les Hurlus, Beauséjour, lesEparges, le bois Le Prêtre, l'Hartmannswillerkopf, etc. Partout notre ascendant se manifeste, et si en apparence nous gagnons relativement peu de terrain, nous usons lentement, mais incessamment, un adversaire encore redoutable, dont tous les efforts se brisent successivement. Quels que soient les moyens qu'il emploie, contraires à toutes les conventions internationales, ses attaques n'aboutissent qu'à une consommation effroyable d'hommes.
Sans doute, nous trouvons le temps long. Non seulement la guerre dure plus qu'on ne l'avait prévu peut-être, mais nous voyons avec douleur se prolonger l'occupation et le martyre de nos provinces^envahies et de l'héroïque Belgique. Il ne.faut pas se dissimuler que les Allemands, accrochés à ce sol dont ils ont déjà proclamé l'annexion, s'y sont organisés formidablement. Toutes les localités importantes, toutes les
lignes d'eau, tous les reliefs du terrain, forment autant de régions fortifiées sur lesquelles ils comptent opposer une résistance désespérée. On doit s'attendre à tout de la part du Germanisme aux abois, même à la destruction systématique de tout ce qu'il lui faudra abandonner. Heureusement, il y a lieu d'espérer que les mains et les armes finiront par manquer à cette œuvre de barbarie.
Il nous semble, en effet, que l'usure des combattants se manifeste de plus en plus chez les Austro- Allemands. Le total de leurs pertes dépasserait cinq millions d'hommes. Nous entendons par là le nombre des soldats hors de combat, c'est-à-dire tués, prisonniers, disparus ou blessés. Ces pertes portent d'ailleurs sur les meilleures troupes de l'active et de la réserve et sur les cadres. L'affaiblissement de la valeur guerrière est plus appréciable encore que la diminution numérique. Sans doute nous voyons encore des attaques violentes, poussées à courte distance sur les tranchées avec une énergie sauvage. Mais ces attaques procèdent par formations compactes, ce qui suppose que les chefs sont obligés de maintenir les hommes au coude à coude, pour éviter les défaillances individuelles. De ce fait, les échecs deviennent plus fréquents et plus meurtriers (1).
Nous voyons aussi, grâce à l'habileté de chefs
(i) Ces appréciations étaient fondées sur l'inaction relative des Allemands pendant l'hiver 1 9 1 4- 1 9 1 5 et sur les succès des Russes en Galicie. Nous croyions alors que le blocus était plus serré qu'il ne l'a été réellement, que nous avions organisé notre campagne en Orient et que notre usine de guerre était en plein rendement. Nous avions cependant prévu un effort désespéré des Allemands contre l'un ou l'autre front. Les événements ont prouvé combien valait encore l'organisation guerrière de l'Allemagne. Mais tous les commentaires de la presse à cette époque émettaient des pronostics favorables.
LE DIXIÈME MOIS DE LA GUERRE
d'armée comme Hindenburg et à l'utilisation intensive des voies ferrées, se continuer des navettes remarquables d'un front à l'autre et, dans un même front, entre les différents secteurs, et se développer de puissantes manœuvres offensives, telles que celle qui vient de faire plier le centre des Russes dans la bataille des Carpathes. Mais après un effort de quelques semaines et des succès relatifs, le souffle manque, les hommes s'épuisent, les pertes s'aggravent, et l'usure apparaît de plus en plus. On a pu conjecturer que le blocus étroit qui enserre l'Allemagne, qui réduit ses moyens de vivre comme ses moyens d'action, l'amènerait tôt ou tard à la capitulation, sans qu'il y ait même besoin de batailles décisives. Sans nul doute, si par suite de l'entrée en ligne de certains Etats, les frontières continentales encore ouvertes à la contrebande de guerre se fermaient complètement et devenaient de nouveaux théâtres d'opérations, l'étouffement de l'Allemagne en serait précipité. Mais nous croyons qu'il faudra encore un certain temps pour que le peuple allemand soit acculé à la famine et à la détresse économique, et qu'auparavant, il aura subi de tels sacrifices qu'il sera impuissant à remplir les vides de l'armée. Son énergie combative tombera avec la déchéance de son orgueil et la ruine de ses illusions.
Pour le moment nous n'en sommes qu'au prélude des convulsions suprêmes. Elles se manifestent encore plus sur le front oriental que sur le front occidental. C'est sur le front russe en effet que continuent à se livrer les plus terribles batailles de la guerre.
La bataille des Carpathes vient de subir des fluctuations qui ont impressionné le sentiment public.
Dans notre dernière chronique nous avions marqué les positions respectives des deux adversaires sur la grande chaîne. Les Russes paraissaient avoir le dessus dans la région des Beskides, à l'ouest du col d'Uszok, et commençaient à pénétrer sur le versant hongrois par les cols de Dukla, de Lupkow et de Rostok. De l'autre côté du col d'Uszok, et au col d'Uszok luimême, ils étaient contenus sur le versant galicien, tandis qu'en Bukovine ils avaient été refoulés sur le Dniester par une contre-offensive autrichienne. Leur principal effort depuis la prise de Przemysl paraissait donc se porter sur la région des Beskides et sur les routes qui descendent au nord de la Tisza vers Eperjes, Ungwar et Myskolcz. Nous avions laissé pressentir que l'État-major allemand chercherait à s'opposer à cette avance des Russes et à dégager la Hongrie, en attaquant l'aile droite des armées de Galicie dans la région de Tarnov.
Cette manœuvre était la seule logique et susceptible de produire un événement dans la bataille. Les Russes pouvaient la prévoir, et il semblait qu'ils avaient couvert leur offensive du centre en occupant fortement la ligne de la Dunajec (ou Dounaïetz) entre la haute Vistule et les sources de la Biala, affluent de la Dunajec.
Dès la mi-avril, la manœuvre s'annonçait comme devant être prochaine. L'État-major russe fut informé que des forces importantes étaient transférées du nord de la Pologne et même du front occidental dans la région de Cracovie. En même temps des déplacements de forces avaient lieu de la droite à la gauche des armées austro-allemandes engagées dans la bataille des Garpathes. Le réseau ferré allemand et autrichien favorisait comme toujours cette nouvelle concentration.
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Des attaques violentes sur tout le front des Carpathes purent donner le change aux Russes. En même temps une opération hasardeuse était tentée au nord du Niémen, en Courlande, bien loin du front des Carpathes, mais dans le but de produire une diversion et de donner de l'inquiétude au haut commandement russe. En Pologne, une certaine activité se produisait également et donnait aux Russes l'occasion de quelques faciles succès locaux.
C'est à la fin d'avril que l'offensive prévue commença son mouvement sur la ligne de la Dunajec (Dounaïetz). L'État-major russe avoue franchement qu'il a été surpris, non pas par l'événement lui-même qu'il attendait, mais par la supériorité considérable des forces austro-allemandes. En effet, d'après le peu que nous savons par les communiqués allemands ou par les informations de presse, les Allemands débouchèrent en masse entre Ciezkowice et Gladyzsow, appuyés par de nombreuses batteries d'artillerie lourde. Ils avaient induit en erreur les Russes en montrant d'abord à Gorlice une faible avant-garde qui fit mine de se replier, et en attaquant au contraire assez fortement sur la basse Dunajec au nord de Tarnov. L'aile droite russe, qui en somme n'était qu'une grande flanc-garde, ne devait guère dépasser i5oooo hommes. Mais en fonçant entre la haute vallée de la Dunajec et celle de la Biala, les Allemands frappaient sur le point faible, puisque les Russes s'étaient avancés vers Bartfeld, au delà du col de Dukla, et qu'ainsi leur centre formait un saillant dangereux, mal étayé à droite. C'est probablement la division russe, en pointe de ce côté, qui faillit être enveloppée, et qui ne put échapper qu'en se retirant sur Dukla, après des combats héroïques et en perdant la moitié de son effectif.
Devant cette pression supérieure les Russes exécutèrent la classique rupture de combat et se retirèrent rapidement, d'abord sur la ligne de la Visloka, puis vers le San. Ils évitèrent ainsi d'être débordés et disloqués ; leurs arrière-gardes, par des contre-attaques | impétueuses, continrent suffisamment la poursuite des Austro-Allemands.
Néanmoins ceux-ci purent annoncer leur victoire à grand fracas. A Vienne comme à Berlin, on illumina et on pavoisa. On crut à une victoire décisive, il paraît que les « Hoch » d'enthousiasme étaient accompagnés des cris : « C'est la paix! ». Des affiches sensationnelles annonçaient 3oo ooo prisonniers! Il fallut bientôt déchanter ; l'agence Wolf elle-même, qui fabrique si bien le bluff allemand, dut rectifier des nouvelles qu'elle traita de fumisterie. Notons cependant ce cri qui s'élève de la foule, même dans l'ivresse d'un triomphe inattendu : « La paix ! ». Un tel cri serait étouffé immédiatement dans une foule française, anglaise ou russe. Il faut bien que le peuple allemand, si nourri qu'il soit d'illusions, sente déjà son estomac faiblir.
En réalité les Russes ont reculé en Galicie, et ont perdu pour le moment le bénéfice de tous les efforts qu'ils avaient faits depuis deux mois dans les Carpathes occidentales. Il ne faut pas se le dissimuler, c'est une défaite, mais qui n'a que la portée restreinte et passagère d'un recul stratégique. Heureusement, ils sont maîtres de Przemysl qu'ils ont remis en état. Appuyés à la ligne du San, ils se reconstituent, ils raccordent leur front, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'au moment où nos lecteurs liront cette chronique, ils aient repris l'offensive.
La manoeuvre austro -allemande paraît avoir
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échoué (i), tout au moins dans les conséquences qu'en escomptait l'État-major allemand. Il n'y a pas de doute qu'il ne bornait pas son plan à dégager les Carpathes et à refouler les Russes hors de la Hongrie menacée. Il avait envisagé la reprise de toute la Galicie et de Przemysl, et déployé à cet effet toute l'armée autrichienne disponible et une armée allemande considérable, empruntée à la Pologne et peut-être au front occidental. Mais la rapide retraite des Russes sur le front Vistule-San a déjoué cegrand projet.
Et les Austro-Allemands viennent d'avoir à leur tour une surprise désagréable. A l'autre extrémité de la bataille des Carpathes, dans cette Bukovine qui semblait en partie évacuée, les Russes ont repassé brusquement sur la rive droite du Dniester, entre Stanislav et Zaleszewski, et bousculé les Autrichiens sur un front de plus de i5o kilomètres. Ceux-ci sont en retraite au delà du Pruth, et il y a tout lieu de croire que leur déroute va se poursuivre jusqu'aux Carpathes orientales.
Que résultera-t-il de cette soudaine offensive de l'aile gauche russe? Pour le comprendre sans doute, il faut regarder du côté de la Roumanie. Est-ce le prélude de l'intervention de celle-ci dans le conflit? La stratégie est souvent influencée par la politique. Après avoir cherché la décision au nord de la Tisza sur les routes de Buda-Pest, les Russes vont-ils se joindre aux Roumains et aux Serbes dans les grandes plaines de la Hongrie? Ce ne serait pas un des moindres étonnements de cette guerre extraordinaire.
(i) On ne pouvait prévoir, à ce moment, ni la crise de munitions qui mettait pour ainsi dire l'armée russe hors de combat, ni l'énorme concentration de forces que l'État-major allemand disposait pour l'offensive contre la Russie.
Les Allemands n'en ont pas fini avec les terribles navettes que les circonstances leur imposent. Et voici l'Italie qui entre définitivement en ligne.
Rien n'est plus complexe, on le voit, que la lutte formidable qui se développe sur l'immense front russe et en particulier dans les Carpathes. Il serait vain et téméraire de vouloir tirer déjà des horoscopes sur des opérations qui s'étendent de Libau à Czernowitz, et qui embrasseront dans quelques jours un troisièm front, de la Bukovine au Trentin. Nous ne pouvons que le répéter : tous les traités de stratégie et de tactique sont lettre morte dans une guerre qui met aux prises plusieurs dizaines de millions d'hommes avec des engins de destruction inconnus jusqu'alors. Il n'y aura peut-être pas de batailles décisives, aucun de ces coups de « tonnerre » par lesquels un Frédéric ou un Napoléon terminaient une campagne. Mais il arrivera un moment où l'un des adversaires sera usé et épuisé jusqu'à la moelle. Le vainqueur sera celui qui aura pu tenir un quart d'heure de plus 1 C'est une question de moral plus encore que de force brutale. Cependant, on ne peut nier que ce sera la surcharge des réserves disponibles qui fera pencher le plateau de la balance. Le nombre ne vaut que par la certitude que les renforts sont inépuisables. Il n'y a pas de doute que les Alliés n'aient cette certitude. Elle confirme la confiance qu'ils ont dans le triomphe de la cause qu'ils soutiennent.
LE ONZIÈME MOIS DE LA GUERRE
L'événement du mois a été l'intervention de l'Italie. Elle était attendue depuis longtemps. Elle a paru tardive. Elle est venue à son heure.
Au moment où l'Allemagne et l'Autriche déchaînaient cette guerre formidable, qui dépasse déjà en victimes et en ^ horreurs toutes les guerres précédentes, l'Italie, consciente de l'abus de la force et de la violation du droit qui se commettaient, déclara sa neutralité. Elle se dégageait ainsi moralement de la Triple-Alliance "où elle s'était laissé enchaîner par des hommes politiques aventureux et chimériques, et infligeait deUa^sorte à ses alliées, et en particulier à l'Autriche, la première sanction de leur crime.
On ressentit vivement l'injure à Vienne et à Berlin, et comme la défection de l'Italie fut accompagnée par l'entrée en ligne de l'Angleterre, les Germaniques purent crier a leur aise à trahison. Le plan colossal qu'ils avaient échafaudé recevait de ce double coup une atteinte irréparable.
Il est indiscutable jque la neutralité italienne rendit un très'grand service à la Triple-Entente, en lui assurant la maîtrisej.de la Méditerranée et en permettant à la France de dégarnir la frontière des Alpes. Depuis
lors, les sympathies se manifestèrent de plus en plus vives entre l'Italie et la France. La cause des Alliés gagnait de jour en jour avec la constance de leur union et les échecs continus des offensives allemandes. De nombreux Italiens vinrent combattre sur notre front sous la bannière des Garibaldi. Nous n'avons pas oublié leurs exploits dans l'Argonne ; ils vont en accomplir de nouveaux.
Il était donc certain que l'Italie saisirait l'occasion de réaliser ses aspirations nationales et de reprendre à l'Autriche les territoires que celle-ci avait détenus après la formation de l'unité italienne. Seules, des questions d'opportunité et de préparation militaire l'ont retenue dans une inaction que l'on a pu attribuer à des combinaisons machiavéliques. Le prince de Bûlow a déployé toutes les ressources d'un esprit subtil et d'une caisse bien garnie pour que l'Italie gardât cette neutralité qui avait d'abord si fort irrité les deux empires complices (i). Ce diplomate, le meilleur sans doute qu'ait eu l'Allemagne depuis Bismarck, avait bien vite reconnu la vanité de ses efforts, et les négociations n'ont duré que parce que l'Italie ne pouvait engager la guerre en plein hiver et avec une organisation insuffisante. 11 n'y a pas de doute que Bulow n'ait renseigné le Kaiser sur l'état
(i) Depuis lors, nous avons été éclairés sur les agissements du prince de Bùlow et du parti giolittien. L'Italie s'est révoltée contre la prétention insupportable d'un diplomate allemand d'influencer sa politique intérieure et extérieure. L'habileté et la fermeté de M. Salandra et de son collaborateur aux affaires étrangères, M. Sonnino, la clairvoyance et la loyauté du Roi Victor-Emmanuel, ont eu raison de ces intrigues antinationales. Le peuple italien, entraîné par la voix d'un tribun, comme d'Annunzio, et conscient aussi de ses destinées, est allé avec enthousiasme vers cette guerre nationale contre le vieil oppresseur autrichien.
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d'esprit du gouvernement et du peuple italien. Et l'on peut s'étonner que le sinistre empereur qui use si facilement de l'anathème : « Malheur à celui qui n'est pas avec moi ! » n'ait pas jeté ses hordes barbares sur l'Italie au moment où il a senti qu'elle liait partie avec Ja Triple-Entente. C'est que déjà la masse austro-allemande était fortement éclaircie et que les deux fronts d'Occident et d'Orient absorbaient toutes les réserves disponibles.
La bataille de Gaiicie qui a continué celle des Carpathes a été engagée à la fin d'avril dans les conditions que l'on sait. Les Allemands espéraient frapper sur les Russes un de ces coups terribles qui brisent l'ennemi pour un certain temps. Ils y ont dépensé hommes et munitions sans compter. Une victoire même momentanée devait impressionner les neutres et en particulier l'Italie. Mais en même temps, Français, Anglais et Belges attaquaient vivement sur le front occidental. Ni les événements, ni les intrigues n'ont eu aucune influence sur les décisions de l'Italie, elle est entrée en campagne à l'heure qu'elle s'était fixée, à la saison propice, avec une armée prête et au milieu de l'enthousiasme du pays.
Un troisième front, le front méridional, s'ajoute donc aux deux fronts d'Occident et d'Orient. Il embrasse à première vue toute la région frontière entre l'Italie, l'Autriche et la mer Adriatique, mais il s'étend beaucoup plus loin encore si l'on considère que l'Italie peut coopérer avec les Serbes dans la région danubienne et d'autre part avec les Alliés dans les opérations en cours. Il se divisera sans doute au point de vue stratégique et selon les circonstances en secteurs plus ou moins reliés les uns et les autres, et qu'il est facile de déterminer sur la carte.
Ce qui frappe d'abord, c'est le saillant très avancé
que forme le Trentin vers la vallée du Pô à moins de 100 kilomètres de Venise et de la mer. Suivant l'expression populaire, c'est une dent plantée dans la chair de l'Italie.
En effet, au point de vue géographiqne, la frontière naturelle paraît marquée par le grand sillon longitudinal des Alpes, qui de la haute vallée de l'Adige, par le Pusterthal et la haute vallée de la Save, sépare les Alpes italiennes de la chaîne centrale. On comprend donc pourquoi l'irrédentisme italien réclame ces grandes rectifications des frontières, du Trentin à l'Istrie.
Au point de vue militaire, le dessin de la frontière est également désavantageux pour l'Italie. La Vénétie est enveloppée par toutes les routes qui descendent du magnifique arc de cercle des Alpes et convergent vers le golfe de Venise. Cette disposition stratégique favorise l'offensive austro-allemande : elle peut déboucher à la fois du Tyrol, du Trentin, et de la Carinthie. Les deux grandes voies ferrées, du Brenner venant d'Allemagne, et de Tarvis venant de Vienne, forment les axes d'une double attaque.
L'offensive italienne ne peut se développer, soit vers Vienne par les routes fameuses de Bonaparte pendant la campagne de 1797, soit vers la Save et l'Istrie, qu'après avoir occupé le Trentin ou tout au moins s'être gardée fortement contre les offensives provenant de cette région du Tyrol. L'attaque du Trentin est facilitée aux troupes italiennes par la convergence des routes de Trente à l'est et à l'ouest du lac de Garde. Cinq routes venant de la Lombardie et de la Vénétie aboutissent dans le grand couloir de l'Adige.
Comme on le voit, par cette courte description géographique, les premières rencontres Rêvaient avoir
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lieu dans la montagne, et ceci explique en partie les hésitations apparentes de l'Italie. La guerre de montagnes ne peut avoir lieu pendant l'hiver. Les Alpes italiennes, qui s'élèvent très rapidement au-dessus de la plaine, sont actuellement dégagées des neiges ; la vie y est revenue avec la verdure et les eaux courantes. A l'heure où nous écrivons ces lignes, l'offensive a franchi délibérément la frontière sur tout le front et s'est assuré les passages de tous les débouchés. Dans le Trentin, l'enveloppement se dessine naturellement autour de Trente. Les avant-gardes alpines remontent la vallée de l'Adige et les routes que nous avons indiquées à l'est et à l'ouest. L'artillerie lourde italienne (i) est en train de réduire les forts autrichiens qui défendent cette région.
Trente est ainsi abordée par le sud et par l'est ; mais le camp retranché ne paraît pas devoir être enlevé d'un coup de main et exigera probablement une attaque en règle. Pour le moment, les Autrichiens semblent se borner à la défensive dans le Trentin.
C'est du côté de l'ïstrie que paraît se porter l'effort principal. La presqu'île de l'ïstrie est revendiquée par l'Italie. De chaque côté de l'isthme qui la relie à la terre ferme se trouvent Trieste, le grand port autrichien, et Fiume, le port hongrois. A la pointe sud, le port militaire de Pola abrite actuellement la flotte autrichienne. L'occupation de l'ïstrie serait donc très importante pour les opérations de terre et de mer.
(1) Nous savons aujourd'hui que l'Italie manquait d'artillerie lourde. Elle dut utiliser les batteries de côte et de forteresse. Elle avait un matériel de campagne et de montagne excellent, mais les Autrichiens avaient organisé puissamment la zone frontière et disposaient de nombreuses batteries lourdes. La guerre de montagnes s'est d'ailleurs bien modifiée, par suite des possibilités d'y amener de gros canons au moyen de la traction automobile.
L'offensive italienne pourrait se développer ensuite sur les routes de la Carniole, vers Laibach et Agram, en vue d'une jonction avec l'armée serbe dans la région danubienne.
Les avant-gardes italiennes se sont heurtées à la ligne de l'Isonzo qui paraît fortement défendue, Gorizia (Goritz) est le nœud de routes et de chemins de fer de cette région. Une bataille doit s'engager autour de ce point avec les forces autrichiennes de la Carinthie. L'Autriche ne peut en effet laisser occuper Trieste sans coup férir.
Quand nos lecteurs liront ces lignes, la bataille de l'Isonzo sera peut -être terminée, et une première décision sera intervenue. La bataille ne fait que commencer; les chances sont pour l'armée italienne. Elle se présente au combat dans les meilleures conditions, elle met en première ligne 2 millions d'hommes et une magnifique artillerie. Les réserves atteignent près de 1 millions d'hommes.
Pendant que la terrible bataille des Carpathes et de Galicie se poursuivait avec des fluctuations émotionnantes, des opérations qui ont pris le caractère d'une grande bataille se sont développées dans la région des Flandres et de l'Artois. Déjà, à la fin du mois d'avril, les Allemands avaient tenté de foncer à nouveau sur l'Yser et sur Ypres, probablement dans le but d'atteindre Calais qui les hypnotise. Leur offensive, précédée des fameux gaz asphyxiants, réussit d'abord à refouler nos troupes sur le canal de l'Yser et à enlever aux Anglais une partie du saillant d' Ypres. De vigoureuses contre-attaques nous rendirent une partie des positions perdues. Les Allemands continuèrent cependant à s'acharner contre Ypres.
LE ONZIÈME MOIS DE LA GUERRE
Notre haut commandement jugea l'occasion favorable pour dégager notre front entre Arras et Armentières et pousser de l'avant dans la direction de Lille et de Douai.
Les efforts faits à la fin de l'hiver nous avaient permis de prendre pied sur le promontoire de Notre- Dame-de-Lorette. Mais nous avions devant nous une organisation formidable appuyée aux villages de Neuville-Saint- Vaast, Ablain Saint-Nazaire, Souchez, Angres, Loos. Les Allemands tenaient à ne pas perdre les dernières croupes qui dominent la plaine de Lens et de Douai. Ils formaient ainsi un barrage, prolongé d'ailleurs vers le nord par la Bassée, devant la grande région minière et industrielle du nord.
Notre attaque fut préparée avec le plus grand secret sur le front Loos-Arras. Le 9 mai, après un bombardement effroyable qui bouleversa les tranchées allemandes, nos troupes s'élancèrent avec une ardeur incomparable, et d'un seul bond enlevèrent les premières lignes ennemies. Toutes les pentes est ^de Notre-Dame-de-Lorette avec la plus grande partie du village d'Ablain et de Neuville furent conquis à la baïonnette. La lutte continua les jours suivants, les Allemands s'étaient ressaisis et renforcés. Leur artillerie répondait à la nôtre. Il fallut arracher caveTpar cave les derniers quartiers des villages dont les maisons en ruines rendaient l'avance encore plus difficile.
Pendant ce temps, les Anglais attaquaient également entre Armentières et la Bassée. Ils gravirent un moment les pentes du plateau sur lequel se trouve Lille et poussèrent jusqu'à Haubourdin, un des faubourgs de la vieille cité. Ils durent reculer, faute de munitions, paraît-il. Depuis lors, ils ont repris l'avantage entre Richebourg et Festubert vers la Quinque-Rue.
Toute cette région des Flandres est couverte, on le
sait, de maisons qui forment comme des rues le long de toutes les routes, elle se prête donc à une défensive très tenace. Les derniers combats du mois de mai, qui se prolongent d'ailleurs à l'heure actuelle, ne nous ont pas fait gagner tout le terrain que nous aurions désiré, mais ils ont prouvé de nouveau que nous avons l'ascendant moral sur nos adversaires. Nous les avons fait reculer sur toute la ligne, nous leur avons arraché des positions qu'ils croyaient inabordables et toutes leurs contre-attaques ont échoué. Des relations officielles très détaillées et très émouvantes dans leur simplicité, ont fait connaître dans toute la France et dans le monde entier, l'héroïsme de nos troupes et l'usure manifeste de l'ennemi. Les nombreux prisonniers que nous avons faits et les carnets trouvés sur les officiers morts donnent nettement l'impression que le ressort est détendu. Sans nul doute, les Allemands attaquent avec une énergie farouche, en masses compactes, leurs officiers les poussent. Mais dès que sous le coup de pertes effroyables l'attaque échoue, ou bien s'ils se voient abordés et enveloppés par nos poilus, leur énergie tombe et nous voyons des hommes abattus, déprimés, usés.
Gomme nous l'avons répété plusieurs fois, cette longue guerre prend de plus en plus la forme de bataille d'usure : usure de matériel, usure économique, usure d'hommes, usure de forces physiques comme de forces morales.
Certes, l'Allemagne ne paraît pas prête à céder. Il faut le reconnaître, elle emploie pour la lutte suprême toutes les ressources d'une organisation guerrière admirablement préparée; elle use des procédés les plus barbares. Et cependant des symptômes irrécusables nous laissent entrevoir que l'usure est déjàpro-
LE ONZIÈME MOIS DE LA GUERRE
fonde. Ce n'est pas seulement devant le nombre des coalisés que les deux empires du centre succomberont, mais sous la révolte générale des consciences nationales et sous le poids de leurs propres excès.
SUR LE FRONT D'ORIENT
C'est en Galicie que se livre actuellement la plus longue et la plus sanglante bataille de cette guerre, déjà si remplie d'hécatomhes et de ruines. Comme nous l'avions signalé dans notre chronique du !•«• juin, la bataille des Carpathes, qui vers la fin d'avril paraissait tourner à l'avantage des Russes, s'est terminée par la retraite de ces derniers sous la pression de la plus rude attaque qu'ils aient encore
subie.
L'État-major allemand, sentant le danger que couraient les Autrichiens et la portée qu'aurait l'entrée des Russes en Hongrie, résolut de frapper un coup décisif sur le front d'Orient. Il faut se rappeler qu'au commencement de mai, l'intervention de l'Italie, quoique de plus en plus probable, ne s'était pas encore produite et il était à craindre que devant les succès des Russes la Roumanie et la Bulgarie, aussi bien que l'Italie' se décidassent à entrer en ligne. La défaite et le recul des Russes devaient donc avoir pour conséquence de retarder et même d'empêcher ces éventualités menaçantes. .
D'autre part, le haut commandement allemand, toujours bien informé, n'ignorait sans doute pas les
difficultés qu'éprouvaient les Russes pour leur ravitaillement en munitions. La fabrication intérieure était encore insuffisante, et certains retards s'étaient produits dans les envois de l'extérieur. Au contraire, l'industrie allemande, complètement transformée en usine de guerre, pouvait fournir à ses armées tout le matériel et toutes les munitions nécessaires.
Toute l'explication des récentes défaites des Russes ressort sans conteste de la disproportion qui s'est brusquement manifestée entre les forces de destruction des deux adversaires. Le nombre des combattants n'a été qu'un facteur secondaire. Les Allemands ont amené des masses considérables ; ils ont rallié les forces autrichiennes encore disponibles. Les armées austro-allemandes de Galicie ont peut-être atteint deux millions d'hommes. Les Russes en avaient sans doute autant, nous savons que leurs réserves d'hommes sont inépuisables. Mais les Allemands mettaient en ligne en même temps une artillerie formidable, avec un grand nombre de grosses pièces. Avant toute attaque d'infanterie, ils écrasaient les lignes russes sous des avalanches effroyables de projectiles de tous calibres. C'est ainsi qu'ils procédèrent contre nous au début de la campagne, et, comme nous, les Russes furent obligés de plier devant une pareille tempête de fer et de feu.
La retraite des Russes s'est effectuée d'ailleurs méthodiquement et sans laisser aucune prise aux manœuvres de forcement et d'enveloppement sur lesquelles comptaient les Allemands. Aucun désastre ne s'est produit, et si leurs pertes ont été élevées, même en prisonniers, elles n'ont pas affecté la force de résistance et la valeur morale des troupes. Non seulement les Russes ont résisté aux attaques allemandes, mais ils ont contre-attaqué constamment avec une singu-
SUR LE FRONT D'ORIENT
lière énergie, et leurs baïonnettes, à défaut de cartouches et de munitions, ont fait des trouées sanglantes dans les formations compactes des Austro-Allemands. A la date du 22 juin, la situation était la suivante : Le front russe de Galicie est à peu près en ligne droite de la rive droite de la Vistule à la frontière de Bessarabie, la ligne de résistance est marquée par le San et son affluent, la Tanef, et par le Dniester. Comme on le voit, les Russes ont dû abandonner Przemysl et la ligne du Pruth. Przemysl n'avait pu être remis en état de défense depuis la capitulation, les Russes ont préféré l'évacuer qu'y sacrifier une ; centaine de mille hommes.
Depuis le commencement de juin, la bataille de ) Galicie présentait des fluctuations qui, à plusieurs 1 reprises, ont permis de croire à une reprise d'offensive > des Russes. En particulier à leur aile droite, entre le San et la Vistule, non seulement ils se sont maintenus, formant ainsi une sorte de crochet offensif devant l'aile gauche allemande, mais ils ont marqué des progrès sérieux sur les deux rives du San, menaçant ainsi la voie ferrée de Cracovie à Przemysl, qui est la principale communication de l'armée Mackensen. Les Allemands l'ont bien senti et ils ont fait un nouvel et vigoureux effort de ce côté.
Il en a été de même à un moment à l'autre extrémité. L'aile gauche russe a enfoncé l'armée autrichienne qui lui était opposée entre le Pruth et le Dniester et avait gagné du terrain vers Koloméa et Dolina.
C'est surtout au centre, entre Przemysl et le haut Dniester que paraît s'être portée l'attaque principale des Austro-Allemands. Il est hors de doute qu'après a reprise de Przemysl, TÉtat-major vise à l'occupation de Lemberg, capitale de la Galicie. Il est très probable
que les Russes évacueront Lemberg comme Przemysl. L'expulsion momentanée des Russes de la Galicie autrichienne, qu'ils tiennent depuis le mois d'octobre, serait un succès moral dont les Allemands espèrent tirer grand parti.
Pour le moment la bataille reste indécise. Ses conclusions dépendent essentiellement des renforts que les Russes pourront amener, surtout en artillerie et en munitions. Les obstacles naturels sont assez forts pour que la défensive russe y arrête, le temps nécessaire, les nouvelles attaques des Impériaux. Les tentatives de passage du Dniester n'ont pas réussi jusqu'ici. Le Dniester, dont les sources sont dans une région marécageuse et difficilement franchissable, ne constitue pas par lui-même une puissante ligne de défense. Il forme dans sa vallée moyenne des méandres et des boucles qui favorisent le passage de vive force ; tels ces points de Zuravno, d'Halicz, de Wiézviska, deZaleczeski, par lesquels des divisions austroallemandes ont pu se porter sur la rive gauche. Mais la région qui sépare le Dniester de Lemberg et de la frontière russe est couverte de forêts et extrêmement ravinée ; elle se prête par conséquent aux opérations de détails et aux surprises.
Il semble d'ailleurs qu'après deux mois de terribles batailles les Austro-Allemands arrivent au maximum de leur effort sur le front russe. Il leur a coûté cher. Il ne s'est pas borné d'ailleurs à la Galicie, et ce n'est pas sans étonnement qu'on a pu lire dans les communiqués que des opérations de moins grande envergure, et qui cependant ont mis en ligne des effectifs importants, continuent à se développer au nord du Niémen et de la Vistule. En particulier la région de Chavli et de la Doubissa est le théâtre de violents combats. Le port de Libau est toujours occupé par les
SUR LE FRONT d'oRIENT
Allemands. On parle d'opérations contre Riga. Ces opérations un peu excentriques n'ont d'autre intérêt que d'obliger les Russes à une certaine dispersion de leurs forces. Les Allemands qui, grâce à leur réseau ferré, peuvent se déplacer rapidement, cherchent toujours à gagner du terrain le plus avant possible et à tenir les points importants des théâtres d'opérations. C'est ainsi qu'ils manifestent une activité constante sur tout le front de Pologne. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'après la reprise de Lemberg, ils tentent à nouveau l'attaque de Varsovie. On doit reconnaître qu'ils ont très habilement joué sur ce front russe de la supériorité de leur organisation. Mais en résumé, s'ils ont fait reculer les armées russes, ils n'ont obtenu aucun de ces résultats décisifs qui mettent l'adversaire hors de cause pour un certain temps.
Comme nous le disait dernièrement un Russe, la Russie a, pour elle, le temps, l'espace et le nombre. A pertes égales, la Russie garde l'avantage de ses réserves d'hommes. En supposant qu'elle perde 3oo ooo hommes par mois, elle peut échelonner ses renforts sur plus de deux années. Au contraire, l'Allemagne, contrainte de faire face à trois fronts, est fatalement limitée en matière humaine. Et on peut calculer l'époque où l'épuisement de ses réserves la condamnera d'abord à la défensive, puis à la défaite.
Mais ce qui vient de se passer en Galicie a montré que l'Allemagne était encore capable d'efforts très redoutables, grâce à la puissance de son matériel de guerre, et qu'on ne pourrait la vaincre et abréger la durée de la guerre qu'en portant au maximum les forces de destruction des pays alliés. C'est pourquoi nous avons vu, en Angleterre et en France, le gouvernement faire un appel suprême à l'industrie guerrière.
Il a fallu créer un ministère des munitions. On a fini par comprendre que dans cette guerre inouïe, qui s'étend sur des fronts immenses, barrés de tranchées, ce n'était plus à coups d'hommes, comme dans l'ancien temps, qu'on pouvait briser la volonté de l'adversaire.
Danton s'écriait autrefois : « Pour sauver la Patrie en danger, il faut de l'audace, et toujours de l'audace, et encore de l'audace! ». Aujourd'hui, il faut dire : «c Des canons et des munitions, encore des canons et des munitions, et toujours des canons et des munitions ! ». L'audace viendra ensuite. Les derniers combats qui viennent de se livrer, sur notre front, témoignent que ce n'est pas l'audace qui manque à nos soldats, quand l'artillerie leur a ouvert les voies.
Sur le front italien, jusqu'ici les troupes de couverture et les avant-gardes italiennes ont attaqué sur tout l'ensemble du front, du Trentin à l'Istrie. Leur offensive décidée a rapidement conquis tous les débouchés en territoire autrichien ; mais on pouvait se demander où se porterait l'effort principal, une fois achevée la concentration des armées d'opération.
Nous avons fait remarquer dans de précédents articles l'importance du Trentin au point de vue stratégique, dans le cas d'une offensive austro-allemande. Il est essentiel que les Italiens s'en emparent, tant au point de vue des gages qu'ils doivent s'assurer que pour préserver les armées de Vénétie d'être prises de flanc et de revers. Les opérations sur le Trentin sont en cours et se poursuivent normalement. La défense autrichienne paraît se concentrer autour du camp retranché de Trente, et rien ne signale encore qu'une offensive austro -allemande se prépare dans le Tyrol. L'Allemagne n'a pas déclaré la guerre à l'Italie. Elle se contente de l'invectiver.
SUR LE FRONT D'ORIENT
C'est bien sur la ligne de l'Isonzo et dans la direction de la Carniole et de l'Istrie que les Italiens semblent pour le moment développer une large offensive. L'objectif est double: s'emparer de Trieste et s'ouvrir la route de Tarvis. Les attaques se succèdent avec méthode et impétuosité sur tout le front, depuis Malborghetto jusqu'à Monfalcone. Les forts de Malborghetto sont bombardés. De violents combats sont engagés sur le haut Isonzo. Les alpins se sont emparés du Monte-Nero qui domine Tolmino. Tolmino (Tolmein) tombée, les communications sont coupées avec Gorizia. Gorizia est attaquée par l'ouest et par le sud. Les Italiens seraient même arrivés sur les hauteurs de la forêt de Ternova qui domine Gorizia au nord-est. Les Autrichiens offrent une résistance acharnée, car la chute de Gorizia entraînerait fatalement l'occupation de Trieste.
On signale une attaque assez vive des Autrichiens au Monte-Croce, dans les Alpes carniques. Serait-ce le prélude d'une offensive par le nord de la Vénétie?
En résumé, la situation reste assez avantageuse pour les Italiens, mais il ne faut pas oublier qu'ils font la guerre de montagnes, et que les opérations y sont longues et difficiles. Si les Austro-Allemands veulent rester sur la défensive, ils pourront, avec des effectifs restreints, retarder l'avance des armées italiennes pendant le temps qu'ils jugeront nécessaire pour maintenir leurs masses principales sur les autres théâtres d'opérations, en particulier en Galicie.
C'est pourquoi on pourrait désirer que l'armée serbe reprît un peu d'activité. Les Serbes procèdent pour le moment à des opérations de police en Albanie. Ils ne perdent pas de vue, nous en sommes certains, les toute du Danube et de la Save.
L'inactivité des Serbes, depuis qu'ils ont chassé
l'envahisseur autrichien de leur pays, s'explique par bien des raisons : nécessité de refaire leurs armées épuisées et profiter, pour se réorganiser, de la trêve forcée que leur accordaient les Austro-Allemands, inquiétudes du côté de la Bulgarie dont l'attitude équivoque encourageait les Comitadjis macédoniens et albanais à violer les frontières serbes, attente des décisions de l'Italie et delà Roumanie, etc.. L'armée serbe est prête aujourd'hui à seconder l'armée italienne. Mais elle ne peut à elle seule prendre une offensive qui risquerait de compromettre la défense du pays.
On s'étonne, on s'indigne même chez nous, de ce que la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce continuent de garder une neutralité qui est plutôt bienveillante pour les Empires du centre. Il est trop certain, en effet, que la Roumanie et la Bulgarie ont contribué à les ravitailler et à laisser passer les denrées de guerre à destination de la Turquie. La Roumanie et la Bulgarie discutent et marchandent le prix de leur intervention. Il est possible que d'autres raisons d'ordre intérieur et économique motivent leur abstention, contrairement à leurs intérêts politiques et à leurs aspirations nationales. Mais les Alliés n'ont pu faire encore l'accord nécessaire entre les rivalités et les convoitises des Etats balkaniques. Sans prendre parti, nous devons souhaiter que les uns et les autres comprennent leurs devoirs réciproques. C'est, croyonsnous, à la Bulgarie à donner l'exemple (i).
(i) La situation dans les Balkans paraissait alors inexplicable. En Angleterre et en France, on était bulgarophile. Ce fut la grande erreur des politiques alliés, mal servis par leurs agents.
Août 191 5.
LE DOUZIEME MOIS DE LA GUERRE
Nous voici dans le douzième mois de la guerre, Déjà un an de tueries et de ruines 1 Et rien encore ne permet d'augurer la fin de ce drame effroyable, qui secoue l'Europe jusque dans ses fondements. De chaque côté-, on espère et on attend la victoire, on fait appel au sentiment national et à toutes les ressources du pays pour soutenir et mener à bonne fin une lutte qui devient une question de vie ou de mort.
Il y a cependant quelques différences entre les moyens employés dans les deux camps. Même dans l'exaspération de la bataille, certains procédés, certaines armes, rappelant les temps barbares, semblaient devoir être écartés conformément à des conventions d'humanité qui avaient pris un caractère international. On peut comprendre jusqu'à un certain point qu'un peuple qui combat pour son indépendance et pour son honneur en arrive à une farouche et impitoyable résistance. Tels les Espagnols contre Napoléon, de 1808 à 181 5, tels les Balkaniques contre les Turcs pendant les guerres de libération.
Mais les Allemands donnent l'exemple de mœurs nouvelles qu'on croyait proscrites par les nations civilisées. Ils mettent tout simplement hors la loi tout ce
qui n'est pas avec eux, et ils associent à leur œuvre de destruction jusqu'aux combinaisons chimiques les plus nocives. Ils torpillent et coulent les navires sans épargner les équipages et les passagers, ils s'en prennent même aux navires neutres, sur le simple soupçon qu'ils transportent des cargaisons destinées aux Alliés. Ils bombardent et détruisent les villes ouvertes et les cathédrales, ils empoisonnent leurs adversaires avec des gaz délétères. Tout cela ne sert qu'à rendre la guerre plus meurtrière et plus odieuse.
Mais la politique allemande a porté au plus haut degré d'autres formes de la lutte. Elle avait préparé avec autant de soin que son organisation militaire l'action de sa diplomatie et de ses innombrables agents dans toutes les parties du monde ; elle avait tendu un réseau d'espionnage, dont nous ressentons encore les mystérieux agissements. Jusque dans les pays neutres, elle avait corrompu une partie de la presse ; dans certains pays et en particulier en Amérique, elle a institué une officine de délation et de mensonge qui ne laissait passer que les nouvelles favorables au germanisme. Ainsi trompet-elle et abuse-t-elle encore, en particulier dans les Etats balkaniques et Scandinaves et dans les Etats- Unis, une partie de l'opinion publique, et de la sorte elle se réserve encore des brèches par lesquelles elle déjoue dans une certaine mesure le blocus économique et moral qui l'enserre, et qui l'étouffera tôt ou tard.
Il ne faut donc pas se le dissimuler, l'Allemagne dispose encore d'une force qui est loin d'être détruite. On ne saurait méconnaître l'effort extraordinaire qu'elle a fait et qu'elle fait encore pour soutenir l'entreprise de domination et de conquête conçue par le pangermanisme. C'est une raison de plus pour les
LE DOUZIÈME MOIS DE LA GUERRE
Alliés de déployer à leur tour toute la force dont ils sont capables pour en finir une bonne fois avec ces Empires de proie.
Les Alliés ont la supériorité numérique. Aux six millions d'hommes que les Austro-Allemands mettent encore en ligne, ils peuvent opposer quinze millions d'hommes. Mais cette supériorité numérique est atténuée en partie par l'immensité des fronts. Si l'Allemagne et l'Autriche paraissent encerclées, elles gardent jusqu'à un certain point l'avantage d'avoir leurs forces groupées sous un commandement unique et de pouvoir manœuvrer, suivant l'expression stratégique, sur les lignes intérieures. Un réseau de chemins de fer très bien organisé favorise, malgré les distances, les navettes d'un front à un autre. Mais à la longue la supériorité numérique s'affirmera par l'usure des combattants. Les Alliés qui disposent de plus fortes réserves maintiendront leurs effectifs, en supposant les pertes égales, jusqu'au jour où le déchet des effectifs austro-allemands amènera la rupture d'équilibre.
Seulement, pour hâter ce jour, il faut que les Alliés prennent la supériorité matérielle qu'ils n'ont pas eue jusqu'ici. Il devient de plus en plus évident que pour forcer les barrages des tranchées, comme pour abattre le moral des troupes les plus solides, l'artillerie, et en particulier celle de gros calibre, doit disposer d'un ravitaillement inépuisable en munitions. Ce n'est qu'en écrasant les lignes ennemies sous des tonnes de fer et de feu qu'on arrivera à les rendre intenables, à les faire abandonner, et à faire reculer un adversaire démoralisé et épuisé. Ce qui s'est passé en Galicie a ouvert les yeux des plus aveugles. Les Russes ont reculé et ont dû évacuer la province polonaise qu'ils avaient reconquise depuis
le mois de septembre, non point tant parce que les masses austro-allemandes soudainement déchaînées avaient la supériorité du nombre et de la stratégie, mais parce que l'offensive était appuyée par un déploiement sans exemple d'artillerie et par des avalanches formidables d'obus.
Les Alliés ont compris la leçon. La France et l'Angleterre vont se transformer, comme l'Allemagne, en usines de guerre, et il n'y a pas de doute que dans quelque temps ils fabriqueront assez de munitions de oute espèce pour reprendre désormais la maîtrise du feu. Ils seront obligés, sans nul doute, d'avoir recours aux mêmes engins et aux mêmes pratiques détestables que leurs adversaires. Ce ne seront point des représailles, mais bien des moyens d'abréger une guerre à laquelle les Allemands ont donné un tel caractère.
Dans les éléments de cette supériorité matérielle, nous devons compter la guerre aérienne et la guerre sous-marine. La guerre aérienne doit devenir à notre avis un des facteurs décisifs du dénouement. Il ne s'agit pas seulement de porter la terreur de l'autre côté du Rhin, il faut surtout détruire tout ce qui se trouve à l'arrière du front ennemi, briser incessamment les voies ferrées et les gares, incendier tous les établissements militaires et les usines, frapper les réserves les mieux abritées., etc. Nous devons devenir les maîtres de l'air, comme de la mer. Nous Français et nos alliés Anglais, nous sommes éminemment aptes à cette guerre de souplesse, de coup d'œil et d'audace ; les pilotes et les mitrailleurs ne nous manqueront jamais, nos constructeurs doivent nous fournir autant d'appareils qu'il nous sera nécessaire. Gomme nous l'avons fait pour la question des munitions, donnons à la guerre aérienne tous les moyens nécessaires. Elle en vaut la peine.
LE DOUZIÈME MOIS DE LA GUERRE 217
Il en est de même de la guerre sous-marine. Les Allemands montrent chaque jour ce que l'on peut en attendre. Un de leurs grands sous-marins a pu franchir la distance de 9000 milles qui séparent Wilhelmshaffen de Constantinople en passant par Gibraltar et torpiller deux navires anglais en arrivant aux Dardanelles. Il est certain que le grand amiral von Tirpitz compte frapper des coups semblables contre la marine alliée en mettant en action de nombreux sous-marins de ce type. Qui sait s'ils n'iront pas chercher les grands paquebots sur les routes de l'Atlantique (1).
Outre les mesures de protection qui doivent être ] prises de la façon la plus intensive autour des côtes de f France et d'Angleterre, il importe donc que nos grands sous-marins aillent à leur tour chercher à détruire les flottes impériales dans la mer du Nord et dans la Baltique, comme dans l'Adriatique et dans la mer de Marmara.
Nous sommes arrivés après un an de guerre à un de ces moments tragiques où, devant la continuité douloureuse des sacrifices, les énergies peuvent mollir et les cœurs se lasser d'une lutte qui paraît sans issue. Il ne manque pas de découragés et de décourageurs qui cherchent à briser les forces de résistance au nom des principes d'humanité. Il faut leur répondre par un sursaut de notre volonté de vaincre et par la mise en œuvre de toutes les forces nationales. Malgré ses succès apparents, malgré que l'ennemi tienne encore les provinces belges, françaises et russes envahies, qu'il considère comme des gages pour la conclusion de la paix future, soyons con-
(1) Le Dèutschland et YU-53 ont réalisé cette prévision. Nous n^en sommes pas encore aux vingt mille lieues sous les mers, de Jules Verne. Mais tout arrive !
vaincus que l'Allemagne est irrémédiablement atteinte, qu'elle lutte pour la vie et non pour la victoire. Le triomphe des Alliés est non seulement certain, mais plus prochain qu'on ne le pense, s'ils savent unir dans un effort commun et implacable les forces supérieures dont ils disposent à tous les points de vue : militaire, financier, diplomatique et moral, à
C'est ce qu'a affirmé d'une voix qui retentira dans le monde entier le Président de la République fran- 4 çaise, le 14 juillet, devant les cendres de Rouget de 1 Lisle, sous le dôme glorieux des Invalides. La Mar- 1 seillaise est devenue le chant universel de la Victoire m du Droit et de la Justice.
Octobre igr5.
LE TREIZIEME MOIS DE LA GUERRE
Les derniers jours de septembre ont apporté une grande espérance. Le communiqué du 26 septembre sonnait le réveil de la France, par une claire matinée automnale, avec des accents de victoire. Et les bulletins se succédaient, énumérant les gains, les trophées, les prisonniers !
Depuis quelque temps, on attendait l'événement. L'offensive était dans l'air ! Le canon tonnait jour et nuit sans interruption sur tout le front. Le bombardement préparait l'assaut. L'assaut a eu lieu. Il a commencé le 25 septembre, à l'heure marquée, et d'un premier élan, en Artois et en Champagne, nos poilus ont franchi et dépassé la première ligne des tranchées bouleversées par nos obus, et ont pénétré dans la seconde ligne, non moins formidablement organisée. Les Anglais en ont fait autant dans leurs secteurs. Résultat : vingt-cinq mille prisonniers, plus de i5o canons, des quantités de mitrailleuses et de matériel, la valeur de trois corps d'armée allemands au moins mis hors de combat, et un effet moral considérable 1
On put croire un moment à la percée, prélude de la rupture du front ennemi 1 Puis les communiqués
ont peu à peu baissé le ton. Il semble qu'il y ait un arrêt. Arrêt momentané et court préparant la reprise de l'offensive, sur les lignes déjà entamées, ou sur d'autres objectifs ? Probablement, car il serait pénible et difficile de croire à une suspension prolongée de l'offensive. Nous ne voyons aucune raison de supposer un échec, après les premiers succès. La pluie, survenant après de belles journées, a dû gêner les mouvements de l'infanterie et de l'artillerie, surtout dans les terrains crayeux de la Champagne. Mais voici le baromètre au beau fixe, et si les nuits sont déjà fraîches, le soleil attiédit les journées, il sèche et éclaire le champ de bataille. Nous avons en outre la certitude que notre artillerie dispose de munitions en abondance, que nos canons lourds ont pris la même supériorité que nos 75 sur leurs similaires allemands. Des positions conquises, comme des lignes voisines, nos troupes attendent donc, frémissantes, le nouveau signal (1).
Les événements se chargent eux-mêmes de contraindre les Alliés à précipiter cette action commune, et de faire enfin l'effort qui s'impose. Un nouveau théâtre de guerre s'ouvre, ou plutôt, s'agrandit en Orient. Et des Dardanelles, les opérations vont s'étendre dans la péninsule balkanique. L'entrée en scène de la Bulgarie met fin à la plus fâcheuse et à la plus déconcertante des erreurs de la diplomatie de la Quadruple-Entente.
L'historien s'étonnera plus tard de la persistance du crédit fait parles Alliés à la loyauté et à la clair-
( 1 ) Nous savons aujourd'hui que cette belle attaque de Champagne ne put aller au delà de la victoire du premier jour, parce que les munitions manquèrent pour briser les deuxièmes positions, et que nos troupes se heurtèrent à de très fortes organisations, en particulier à des tranchées en contre-pente.
LE TREIZIÈME MOIS DE EA GUERRE
voyance de la Bulgarie, comme de la longanimité et de la patience qu'ils ont montrées dans les négociations avec les États balkaniques.
La cause fondamentable de cette effroyable guerre est incontestablement la vieille question d'Orient. C'est pour s'ouvrir les routes de l'Asie Mineure et de la Mésopotamie, peut-être celles des Indes, que l'Allemagne, poussant l'Autriche en avant-garde, a provoqué la lutte dont elle se croyait assurée de sortir victorieuse et dominatrice. Et qui eût pu douter qu'elle n'avait pas préparé le terrain d'accès aussi soigneusement que les futurs champs de bataille d'Occident et d'Orient où devait d'abord se décider la fortune des armes ? Favorisée par la sympathie atavique de trois chefs d'États de souche allemande, l'Allemagne, avec son infatuation exclusive, croyait opérer à coup sûr, à l'heure qu'elle s'était fixée, et le Kaiser voyait déjà se réaliser le rêve grandiose d'Empereur d'Orient, qu'il avait imaginé dans son cerveau chimérique et mégalomane au cours de son fameux voyage à Constantinople et à Jérusalem.
Il ne faut pas que le drame de guerre qui se poursuit depuis plus d'un an en France et en Russie nous fasse oublier que le prologue fut l'ultimatum à la Serbie. Et ce sera peut-être en Serbie et sur la route de Constantinople que se livrera le dernier acte.
Il semble que les Alliés l'aient entrevu, il y a quelques mois, quand les premiers obus tombèrent sur les forts des Dardanelles. Mais il semble aussi qu'ils aient oublié que « la route principale à tenir et à barrer n'était pas celle des Détroits, mais la voie ferrée qui relie les capitales balkaniques à Constantinople ». S'il était tentant et urgent d'ouvrir la communication maritime avec la Russie, trop séparée de ses alliés d'Occident, il était plus oppor-
tun, et peut-être plus facile, de se saisir de la ligne vitale transbalkanique et de couper les communications des Empires du Centre avecConstantinople. Les deux opérations auraient pu d'ailleurs être combinées. Nous ne ferons pas ici le procès de celle qui a été choisie et qui n'a donné encore, à l'heure qu'il est, aucun résultat, malgré de lourds sacrifices. Mais il est permis de déplorer le long retard qui a été apporté à celle qu'on devait considérer comme la principale et la plus expéditive. Nous savons toutes les objections qu'on a faites et qu'on nous fera : on a préféré la voie diplomatique, la manière douce en un mot à la manière forte. En réalité, il n'y a pas eu communauté de vues et d'efforts entre les puissances alliés. Elles ont pris conseil de leurs intérêts traditionnels et d'honorables scrupules de droit international plus que de la situation elle-même. Sans doute, si les neutralités balkaniques s'étaient maintenues dans une stricte interdiction de tout ce qui pouvait bénéficier ou nuire aux belligérants voisins, la Quadruple- Entente aurait pu à la rigueur garder vis-à-vis d'elles une attitude passive, tout en continuant ses démarches pour leur faire comprendre que le futur règlement de comptes des Balkans se solderait à l'avantage de ceux qui l'auraient aidée dans sa tache de libération.
On se demande vraiment comment on a pu s'abuser si longtemps sur le caractère cauteleux et perfide du Cobourg qui règne à Sofia. Les leçons de 191 3 étaient-elles donc déjà si loin ? Depuis plusieurs mois, n'était-il pas facile de démêler l'intrigue germanique qui se poursuivait dans les cours balkaniques, en particulier auprès du tsar Ferdinand, dont la mentalité allemande et les instincts de proie devaient fatalement céder aux tentations et aux promesses de l'Allemagne ? Tant que les armées russes ont balancé
LE TREIZIÈME MOIS DE LA GUERRE
la fortune aux confins de l'Autriche-Hongrie, le gouvernement de Sofia, impressionné d'ailleurs par l'échec allemand en France et par l'attaque des Dardanelles, a dérobé son jeu derrière le silence du roi. L'État-major de Berlin, bien au courant de ce qui se passait dans les Balkans, a préparé alors et exécuté la manœuvre formidable qui devait dans son esprit aboutir à l'écrasement de la force militaire de Russie et à la participation des États balkaniques à l'œuvre impériale. Il n'y a rien d'étonnant qu'en voyant la retraite russe s'enfoncer dans les profondeurs de la plaine, en constatant l'immobilité relative des Alliés sur le front d'Occident, Roumains, Grecs et Bulgares aient cru aux victoires que célébraient les bulletins de Berlin et de Vienne. Le roi Ferdinand devait dès lors se laisser entraîner au guet-apens tendu par la diplomatie allemande. Il a rompu le silence et levé le masque.
Il y a ceci d'étrange, qui paraît surprendre l'opinion publique, c'est que la Bulgarie ait abjuré les sentiments de fraternité reconnaissante qui l'unissaient aux Russes libérateurs. On conçoit difficilement que les soldats bulgares tirent sur les soldats russes dont les pères ont versé leur sang en 1877-78 sur les champs de bataille de Plevna. Que des politiciens versatiles et besogneux aient oublié qu'au traité de San-Stephano, la Russie avait voulu faire la grande Bulgarie, et que le rêve bulgare fut brisé par Bismarck au congrès de Berlin. Soit ! mais que l'armée bulgare, conduite par les officiers allemands, puisse défiler sans lever les yeux vers la statue du tsar libérateur, Alexandre III, érigée sur une des places de Sofia, c'est un cas de conscience qui ne paraît pas troubler pour le moment les dirigeants de Sofia. A l'heure où nous écrivons ces lignes, l'ultimatum
adressé par la Russie à la Bulgarie met fin définitivement à l'équivoque et forcera les Bulgares à choisir entre leurs soutiens naturels et la ruine à laquelle les conduit inévitablement la traîtrise de leur roi.
Il est donc plus que probable qu'un quatrième théâtre d'opérations va se développer entre le Danube et la mer Égée. Nous avons toutes raisons de croire que la Grèce et la Roumanie, éclairées aujourd'hui sur les desseins que poursuit l'Allemagne à travers la Bulgarie, entreront en scène aux côtés des troupes alliées qui débarquent actuellement à Salonique. Quelles que soient les forces que les Austro-Allemands peuvent jeter sur la Serbie, elles ne pourront rompre du premier coup la barricade serbe, si étroite soit-elle, entre Orsova et Nich. L'attaque bulgare est désormais obligée de se diviser entre la Macédoine et la Serbie.
Il serait prématuré de conjecturer des opérations qui dépendent de facteurs encore inconnus et éminemment variables. Il est possible que les Alliés soient obligés, au point de vue tant politique que militaire, de faire un effort considérable dans les Balkans, et que la guerre européenne y trouve la conclusion décisive.
Mais ce qui importe avant tout, ce qui doit dominer la stratégie des puissances alliées, c'est la défaite et la ruine de l'Allemagne, et elles doivent être poursuivies sur tous les champs de bataille dans un accord complet des volontés, des directions et des efforts. Nous devons par conséquent sur tous les fronts persévérer avec une énergie sans cesse renouvelée. Nous devons avoir la conviction profonde qu'en dépit des apparences nous avons désormais la supériorité numérique, matérielle et morale sur les Germaniques. Ceux-ci sont arrivés au summum de
LE TREIZIÈME MOIS DE LA GUERRE 225
leur force active, ils en sont maintenant à la lutte désespérée. Le jour prochain où l'Allemagne comprendra vers quel abîme Font entraînée l'ambition démente du dernier des Hohenzollern et le militarisme rapace des hobereaux prussiens, il sera peutêtre trop tard pour arrêter la chute vertigineuse. Et cependant il n'entre certainement pas dans l'intention des Alliés victorieux de broyer et de disloquer la vieille Allemagne, nécessaire à l'équilibre politique et économique de l'Europe ; elle garderait sa place dans le travail et le progrès social. Mais est-il possible d'espérer que la kultur germanique n'ait pas mortellement intoxiqué la vitalité profonde du peuple allemand ? (i).
(1) Au moment où nous écrivions ces lignes, le canon tonnait sur les bords du Danube. Les avant-gardes austroallemandes forçaient le passage. La Bulgarie se tenait prête à l'attaque. Un corps franco-anglais débarquait à Salonique.
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Octobre rgi5.
POUR L'ACTION DECISIVE