‹ Études et impressions de guerreChapitre 16 sur 38 · L'UNITÉ DE PLAN ET DE DIRECTION · texte numérisé non relu

L'UNITÉ DE PLAN ET DE DIRECTION

Les crises ministérielles qui viennent de se produire dans les Etats alliés, en particulier chez nous, et qui ont abouti à des changements de personnalités dans la direction de la politique extérieure et de la défense nationale, indiquent que les gouvernements ont conscience des fautes commises et qu'une nouvelle phase de la lutte va commencer.

Cette phase sera-t-elle la dernière, et l'heure de l'action décisive va-t-elle sonner ?

Jamais la situation n'a été plus claire et n'a mieux commandé les décisions communes. Les revers valent le plus souvent mieux que les victoires pour rendre aux chefs politiques et militaires la clairvoyance et la résolution nécessaires.

Dans une guerre comme celle-ci, qui a pris des proportions inconnues jusqu'alors dans le temps et dans l'espace, il y a eu de telles variations, de telles vicissitudes, de telles surprises, les forces opposées sont si complexes et si démesurées, que ni l'un ni l'autre des adversaires n'ont pu arriver encore à saisir à leur gré l'action décisive qui doit mettre fin à la

lutte par l'aveu de la défaite du vaincu ! Ce n'est qu'à la longue, par l'effet lent et fatal d'une usure réciproque des énergies nationales, que le premier affaibli, cédant tout d'un coup, rompra, reculera et s'écrasera enfin à terre sous le choc du plus endurant, dont la vigueur se sera surexcitée soudain de toute la défaillance aperçue chez l'ennemi.

Ce moment de la rupture d'équilibre est-il arrivé ? A première vue, il semble que nous en sommes loin, et un observateur superficiel, comme il y en a trop chez les neutres, pourrait même croire que la fortune des armes, qui avait paru défavorable, il y a quelques mois, aux empires du centre, se serait retournée vers eux. Les victoires austro-allemandes en Russie, entraînant la trahison de la Bulgarie et l'immobilité étrange de la Grèce et de la Roumanie, l'attaque de la Serbie qui permet d'envisager la jonction avec Constantinople ne témoignent-elles pas de la supériorité persistante des méthodes de guerre et de la diplomatie germaniques ?

Et pourtant, les erreurs mêmes des Alliés, qui leur valent de nouveaux et de si douloureux sacrifices, ont eu des conséquences presque heureuses, en ce sens qu'elles ont imposé un examen de conscience et un resserrement de l'union des forces et des volontés. Et c'est pourquoi nousgardons la conviction profonde que notre certitude de vaincre en est fortifiée, même dans le trouble des derniers et récents événements d'Orient.

Ce qui a le plus manqué jusqu'ici aux puissances alliées, c'est sans contredit, malgré leur entente et leurs aspirations communes, l'unité de plan et de direction. Elles ont été surprises par la guerre ; elles se sont trouvées en état d'infériorité très marqué, en face d'un adversaire préparé de longue date,

pour l'action décisive

dépourvu de scrupules, décidé à user de tous les moyens pour s'assurer par une victoire rapide, foudroyante, l'hégémonie mondiale qu'il prétendait devoir lui revenir. Et il s'est produit cette chose extraordinaire, inouïe dans l'histoire des conflits humains, qu'au bout d'un î?iois de guerre, toute cette entreprise de domination, pour laquelle rien de ce qui tient à la force brutale n'avait été négligé et omis, s'est brisée contre la résistance d'un seul des Etats attaqués, à peine appuyé par les quelques contingents hâtivement débarqués de la grande île voisine et alliée, et qui, avec ses forces déjà entamées et réduites, a su, par sa puissance morale, faire reculer et arrêter le plus formidable effort militaire qui ait jamais été tenté.

Ce n'est pas faire tort aux autres Etats alliés que de rehausser le rôle qu'a joué la France dans ces inoubliables journées de septembre 19 14, et de dire qu'elle a sauvé la civilisation européenne et le monde entier du plus grand danger qu'ils aient couru ! Et on pouvait justement espérer que cette immortelle victoire de la Marne placerait désormais la France à la tête de la coalition du Droit et de la Justice et imposerait sa direction politique et militaire à tous les gouvernements alliés ou prêts à entrer dans l'alliance.

Il n'en a pas été malheureusement ainsi. Le moment n'est pas venu de rechercher pourquoi cette unité de direction, si indispensable, ne s'est pas réalisée. L'Histoire impartiale établira plus tard les responsabilités de ceux qui ont ainsi prolongé la guerre outre mesure. Aujourd'hui, il faut voir le présent et rapprocher le dénouement.

La leçon des événements a inspiré les dernières déclarations ministérielles en France, en Angleterre et en Russie, et il semble que les gouvernements se

soient enfin mis d'accord, sans que nous puissions pourtant encore démêler d'où viendra la décision acceptée de tous. Et c'est pourquoi nous sommes encore libres, sous réserve de la censure, de discuter, dans la mesure de notre clairvoyance, les éléments fondamentaux de cette unité de plan et de direction qui doit amener l'action décisive.

On a répété à satiété du haut de la tribune officielle : « L'heure n'est plus aux paroles, mais aux actes ! »

Quels actes? Sinon des actes militaires, résultant de l'accord complet, absolu, des volontés et des efforts de tous, comme du choix définitif des objectifs à atteindre et à poursuivre.

Que veut-on ? Vers quoi marchons-nous? La nation a le droit de le savoir. Il faut que les gouvernements s'expriment, non en termes vagues et solennels, mais de la façon la plus précise, urbi et orbi ! Ce n'est pas suffisant de dire : « On ira jusqu'au bout! »

Quel bout ?

La paix, c'est entendu! Une paix durable, fondée sur le droit et la justice, sur le respect des nationalités, sur la libération des peuples asservis, sur la destruction de tout système d'opposition et de tyrannie 1

Cela ne suffit pas. Nous voulons savoir quelle paix ?

Un poilu l'a définie dans les tranchées, mieux qu'une phraséologie subtile. A son capitaine qui l'encourageait à supporter la seconde campagne d'hiver en perspective, il répondait: «Ah ! mon capitaine, plutôt deux et trois hivers encore dans les tranchées, mais que nos enfants et nos petits-enfants ne connaissent plus la guerre! »

La guerre, éloignée, sinon à tout jamais, mais pour un siècle au moins, de l'Europe, de nos pays

pour l'action décisive

qui en auront été si meurtris, voilà la paix qu'il faut acquérir, au prix de nos sacrifices renouvelés. Et cette paix ne peut être confirmée que sur des conditions telles qu'elles empêchent la reprise de toute agression du genre de celle qui a déchaîné la tourmente effroyable. Et pour les fixer dès maintenant, il suffit de connaître la paix que l'Allemagne nous réservait, si elle avait été victorieuse, et celle dont elle ose encore parler, dans l'angoisse de sa défaite inéluctable.

Cette paix allemande, nous la trouvons inscrite en termes irréfutables dans deux documents : l'un paru avant la guerre, Notre avenir, du général von Bernhardi ; l'autre, divulgué par le Temps pendant la guerre, le Mémoire secret, adressé au chancelier de l'empire par les grandes associations industrielles et agricoles des Allemands, et corroboré par un manifeste signé de notables allemands, la plupart professeurs.

Von Bernhardi est un des plus audacieux leaders du pangermanisme. Son livre : Notre avenir, et l' Avertissement , qu'il adressait au peuple allemand, à la veille de la guerre, sont des évangiles qui font foi en Allemagne. Mais, à les lire et à les analyser attentivement, nous y trouvons tous les germes de la défaite allemande, et en particulier ce vertige d'orgueil, touchant à la démence, qui fait du peuple allemand le peuple civilisateur par excellence, le peuple prédestiné à la domination universelle par l'esprit et par la force (i).

Et résumant les conclusions de la lutte d'hégémo-

(i) Nous recommandons aussi la lecture du livre de Tannenberg : La plus grande 'Allemagne ! paru en 191 1. Il eut l'approbation du Kronprinz.

nie qu'il prévoyait comme fatale à bref délai pour l'honneur et le bien de l'Allemagne, Bernhardi posait comme il suit les conditions de la paix allemande :

i° Ecrasement delà Triple-Entente, et en particulier de la France qu'il faut abaisser au degré de puissance qui lui revient;

2 0 Absorption de tous les États de l'Europe centrale en une vaste Confédération impériale, réunissant Hambourg à Trieste et Vienne à Constantinople ;

3° Extension du domaine colonial allemand et augmentation suffisante de colonies de peuplement. Retenons ce dernier terme. Nous allons le retrouver tout à l'heure, très explicite, dans le Mémoire secret.

Et Bernhardi finit sur cet appel à l'action immédiate et volontaire, emprunté au sombre poète de Y Enfer : « Lorsque de ténébreux espaces te séparent d'une » chose que tu voudrais bien voir, passe toi-même à » l'action. Entre elle et toi, ne laisse pas sept lieues, » tâche au contraire de voler vers elle. » (Dante.)

Les industriels et les agrariens pangermanistes sont plus précis. Ils font passer dans la pratique les idées directrices de Bernhardi. M. Ernest Lavisse a défini et commenté, avec son autorité magistrale, dans le Temps et dans les bulletins de la Ligue française, les revendications expresses que les plus hautes notabilités allemandes se croyaient en droit d'exiger, il y a quelques mois, aux dépens d'adversaires pourtant non encore vaincus. Mais on ne saurait trop les rappeler à la mémoire de tous les Français, de tous les Alliés, et même de tous les neutres qui peuvent comprendre. Le programme est des plus simples et des plus tranchants. Il faut à la population surabondante de l'Allemagne des colonies de peuplement rapprochées. Il faut au génie industriel et commercial de l'Allemagne le plus vaste champ d'exploitation et de

pour l'action décisive

trafic Les agriculteurs et industriels se gênent réciproquement sur le sol purement allemand ; ils se partageront les dépouilles des vaincus. Aux agriculteurs de l'est reviendront les belles terres polonaises et russes, de Riga à Kief ; aux industriels de l'ouest appartiendront les grands bassins de fer et de charbon de Lorraine, de Belgique, des Flandres ; aux commerçants et aux flottes de transport seront dévolus les ports de la mer du Nord et de la Manche, de Rotterdam à Calais. Ce n'est pas tout. Regardons l'organisation et l'exploitation de la 'conquête. « Tous les » moyens de puissance économique existant sur les » territoires annexés, y compris la grande et la » moyenne propriété, passeront entre les mains alle- » mandes. »

Et en ce qui concerne plus particulièrement la France, savourons froidement la manière dont les praticiens allemands exécutent la formule de Bernhardi, « qu'il faut abaisser la France au degré de puissance qui lui revient ».

Démembrer la France, ce n'est pas assez, il faut 1' « exténuer ». « Pas de tentatives de conciliation et » de rapprochement. Dans l'intérêt de notre propre » existence, nous devons affaiblir ce pays politique- » ment et économiquement, sans ménagement aucun. » Il est nécessaire d'imposer à la France — et même, » parmi nos adversaires, à la France en première » ligne — une forte indemnité de guerre, sans aucun » égard pour elle. »

Tout ceci étaitpensé et écrit il y a plus de sixmois(i). Et nous ne devons nous faire aucune illusion : la

(i) Et, à l'heure où paraît ce volume, après vingt-huit mois de guerre, quand l'Allemagne est acculée à la défaite, le programme pangermaniste reste le même !

pensée allemande est la même aujourd'hui, car l'instinct de proie qui s'est exalté dans le cerveau germanique survivra même au coup de massue qui renversera le colosse. Et il faudra monter bonne garde autour de la bête abattue.

Même à cette heure où se propagent des insinuations équivoques sur les tendances conciliatrices de l'Allemagne en vue d'une paix prochaine, que lit-on dans les journaux allemands, dans leurs bulletins sur la grande expédition d'Orient et la marche vers Constantinople ? On montre au peuple allemand la reprise du plan grandiose, l'expansion germanique en Mésopotamie, la prise à la gorge de l'Angleterre, qu'il faut se résigner à reconnaître invulnérable chez elle, par l'Egypte et par les Indes, et à défaut des colonies de peuplement qui semblent échapper en Europe, l'exode dans le Levant méditerranéen et le bloc germanique, de Berlin à Bagdad.

Chimères, sans nul doute ! Mais chimères qui soutiennent les cœurs allemands dans l'épreuve de plus en plus lourde, dans les sacrifices dont les victoires présentes ne peuvent plus dissimuler l'étendue. Et quelle que soit l'usure profonde de l'Allemagne, plus profonde peut-être que nous ne nous l'imaginons si nous tenons pour un symptôme de lente désagrégation la fréquence de ces rumeurs de paix venues d'outre-Rhin, soyons convaincus que nous n'obtiendrons la paix qu'il nous faut qu'en brisant l'utopie allemande.

Cette paix, sur les conditions de laquelle il est essentiel que tous les Alliés soit en accord unanime dès maintenant, nous pourrions certes la définir avec autant de précision que Bernhardi et son école l'ont fait de la paix allemande. Nous devons obéir à la consigne officielle, qui ne veut rien dire avant la victoire

POUR L* ACTION DÉCISIVE

léfinitive et la réunion du congrès de la paix. Mais st-ce trop s'avancer que de déclarer que la paix urable aura pour termes essentiels de faire dispaaître la conception monstrueuse des colonies de peuplement et d'exploitation aux dépens des nationaités vaincues, et de refouler l'Allemagne dans ses ustes limites où elle aurait dû se développer ibrement ?

( Et nous, Français, qui avons souffert depuis juarante-cinq ans de la permanence de l'invasion :j>iir nos provinces d'Alsace-Lorraine, de tout cet bdieux grouillement de soldats toujours prêts à franchir une frontière arbitraire, n'avons-nous pas le iroit d'exiger, pour notre repos et celui de l'Europe reconstituée, qu'il n'y ait plus désormais un seul soldat allemand sur la rive gauche du Rhin ?

Si donc il ne peut y avoir aucun doute sur la nature de la paix que doivent imposer les Alliés, il faut qu'il ïen soit de même sur les moyens de l'obtenir. On peut jusqu'à un certain point réserver la discussion des clauses particulières de la paix jusqu'à la réunion du congrès, mais les opérations militaires exigent des décisions promptes, aussitôt suivies d'exécution. Quand il n'y a qu'un seul théâtre d'opérations, le général qui a le commandement en chef se décide et agit de lui-même, mais quand la guerre se poursuit sur plusieurs théâtres d'opérations, très vastes et très écartés les uns des autres, si chaque général en chef garde sur son théâtre particulier la direction de la lutte, il importe qu'une autorité supérieure règle, au mieux de l'ensemble, le jeu des forces et détermine la valeur respective des théâtres d'opérations. Or ce qui est relativement facile à un seul gouvernement devient extrêmement épineux quand plusieurs Etats sont alliés et combattent pour le même but, soit avec des

armées juxtaposées dans une même région, soit à dt distances considérables, parfois sans aucune possib lité de liaison et de jonction.

A ce point de vue, la situation de l'Allemagne a éi très supérieure jusqu'ici.

Le Kaiser a pu exercer d'une façon absolue 1 commandement suprême, même sur les Turcs, < actuellement sur les Bulgares, pour cette doubl raison que l'Allemagne était bien la tête de la coali tion impériale, et que les armées austro-allemande étaient fortement soudées.

Et on peut dire que Berlin est encore le centr moteur d'où sortent les plans qui jettent les armée impériales de l'Occident à l'Orient, et vice versa, dan: une alternance de navettes formidables.

Nous devons reconnaître que les Alliés ne disposen pas d'une pareille concentration de la direction et deî | moyens. Eût-il été possible de réaliser plus tôt cette J unité de commandement et d'action, qui paraît de plus en plus indispensable pour assurer et hâter la victoire et la paix ? Ne regardons pas en arrière. Je disais, au début de cette chronique, que jamais lai situation n'a été plus claire et les décisions mieux;, commandées par les événements. Nous réservons à notre prochaine chronique l'étude de ces décisions, î qui peut-être sont prises à l'heure qu'il est par cer-i taines puissances alliées, mais qui doivent réunir tous t les combattants, à l'avant comme à l'arrière, dans i l'assaut général contre l'Allemagne ébranlée.

Octobre igi5.

POUR L'ACTION DECISIVE

Page 1