LES DÉCISIONS ET LES MOYENS
Je voudrais, pour quelques instants, me mettre, et îes lecteurs avec moi, à la place du Directoire exéatif que je suppose devoir réaliser chez les Alliés unité de plan et de direction.
Sur la table, ou au mur, comme on voudra, nous tudions deux cartes, celle de l'Europe et celle du ' nonde. Elles nous présentent le tableau sur lequel il aut hardiment prendre les résolutions et les décisions îonformes aux réalités et fixant l'avenir.
I Regardons d'abord en Europe la ligne de bataille. I Elle dessine un orbe immense de feu, à peu près (Continu. De Nieuport à Belfort, du Tonale à Gorizia, rlu Monténégro à la Roumanie, du Dniester au golfe sie Riga, le canon tonne sans interruption, dans les i Dlaines et sur les montagnes. Et les batailles du confinent se prolongent sur les mers, sous des formes, i'd'ailleurs, qui rappellent peu les anciennes guerres ■navales.
Mais la disposition géographique des puissances
belligérantes a déterminé des théâtres d'opération distincts et séparés, et a singulièrement compliqué 1 stratégie des deux groupements adverses.
Il s'est formé ainsi des fronts qu'on a classés malgré leurs variations, sous des dénomination constantes, et qu'on a pris l'habitude de trop isole les uns des autres ; le front occidental, franco-angk belge, de la Manche à la Suisse ; le front oriental o russe, de la mer Baltique à la mer Noire ; le fror italien; le front balkanique; le front turc. Entre ce fronts, s'interposent des Etats neutres sur le pourtov même, tels que la Suisse, la Roumanie, qui intei ceptent jusqu'à un certain point les communications: mais les grands obstacles qui s'opposent à la liaisol et à la jonction des Etats coalisés sont les passager maritimes, les détroits Scandinaves au nord, les Da;< danelles au sud. Aussi avons-nous vu, depuis quf la guerre a pris cette forme lente, si imprévue, lef puissances adverses s'efforcer par la voie des négoci tions comme par la force des armes, d'ouvrir ou fermer ces barrières qui gênent et entravent leu plans stratégiques. On se rend bien compte aujo d'hui comme le forcement des Dardanelles et la pr de Constantinople auraient transformé les condition! et la durée du conflit en reliant la Russie à ses allié d'Occident, et en interdisant définitivement l'Orie aux Allemands.
Et sur cette carte que nous étudions en ces jours d novembre 191 5, après quinze mois de guerre, et au premiers jours de la deuxième campagne d'hiver, noi yeux se détournent des grands fronts d'Occident d'Orient et sont invinciblement attirés vers le théâtrl d'opérations balkanique, où se joue peut-être la parti J suprême du drame.
La stratégie allemande a modifié en effet brusque
pour l'action décisive
ment ses plans, et nous savons qu'elle n'en est pas à sa première variation. L'opération balkanique lui était imposée par la détresse des Turcs, à court de munitions, et par le souci d'arracher les Balkans à l'emprise de plus en plus pressante de la diplomatie de la Quadrupe-Entente. Elle a bénéficié, encore un coup, pour l'exécution de sa manœuvre, de sa position centrale, qui lui a assuré jusqu'ici une supériorité incontestable sur les Alliés, divisés à l'excès. Et il faut reconnaître qu'en apparence la situation militaire est favorable aux desseins que l'Allemagne prétend encore poursuivre.
Sur le front occidental, l'équilibre persiste. Les tentatives d'offensive des Alliés n'ont pu réussir qu'à rompre sur certains points les premières lignes allemandes. Les contre-attaques allemandes sont encore plus infructueuses. La guerre de tranchées continue, avec un duel d'artillerie de plus en plus formidable. Il ne semble pas que de quelque temps, de part et d'autre, par la mauvaise saison, de grands efforts se produisent à nouveau.
Sur le front russe, la grande offensive allemande, dont le succès a remonté fortement l'orgueil germanique, est arrêtée, tant par la contre-offensive russe, qui se manifeste avec une vigueur croissante, que par l'hiver. L'avance en territoire russe est cependant assez grande au nord et au centre pour que les Austro-Allemands aient quelque raison d'espérer qu'ils tiendront avec des forces réduites et ne reculeront, s'ils y sont forcés, que très lentement. Il n'y a que vers le sud, en Galicie, que la situation pourrait devenir inquiétante, à cause du voisinage de la Roumanie. Les Allemands ne la négligeront pas.
Sur le front italien, on peut dire que pour le
moment, la partie est presque nulle, et qu'on attendra le printemps pour la reprendre.
L'État-major de Berlin a donc pu prélever sur le front russe l'armée qu'il a lancée contre la Serbie, dès qu'il a été certain de la traîtrise de la Bulgarie. Et nous n'avons pas besoin d'insister sur les facilités qu'il a trouvées dans la loyauté et les scrupules de la diplomatie alliée !
Nous conviendrons que le tableau continental, tel qu'il se présente aujourd'hui, est aussi réconfortant pour les yeux allemands que désagréable pour les nôtres. Les armées allemandes combattent partout en pays ennemi, qu'elles occupent et exploitent. Sauf sur le front occidental, où elles sont assez malmenées, maistiennent ferme, elles ont été victorieuses contre les Russes, elles le sont aujourd'hui contre les Serbes, et il n'y aurait rien d'étonnant que d'ici à quelques jours Constantinople, déjà remplie d'Allemands, voie entrer peut-être le Kaiser, tout au moins des bataillons austro-allemands.
Et pourtant pour nous, Alliés, le tableau a des vues et des perspectives qui, si nous nous plaçons sous l'angle qu'il faut, nous laissent entrevoir les voies qui nous conduiront quand même à la victoire finale. A côté de la carte d'Europe, il faut regarder la carte du monde.
Nul n'ignore que l'Allemagne a poursuivi par cette guerre une oeuvre préméditée de domination mondiale. Nous en avons esquissé les traits essentiels dans notre dernière chronique.
« Notre avenir est sur les mers » : ce fut la formule inaugurée par Guillaume II et exaltée par le pangermanisme. Le vieux Bismarck, qui en avait pressenti le danger, est mort trop tôt pour le conjurer 1 Pour un empire massif formé tardivement sur le continent,
pour l'action décisive
aux dépens de ses voisins, sans autre sortie sur la grande mer que le canal de la Manche sous la surveillance de l'Angleterre, sans colonies, le problème ainsi posé était difficile à résoudre et impliquait fatalement la lutte contre les puissances établies. Si l'industrie et le commerce allemands n'avaient cherché qu'à se développer librement, s'appropriant les clientèles extérieures par le jeu de la concurrence économique, l'empire eût pu tenter et réaliser pacifiquement cette conquête rêvée du monde sans y employer la force. Mais telle n'était pas la méthode allemande ; il lui fallait la suprématie autant par droit d'une civilisation et d'un génie d'organisation supérieurs que par droit du plus fort. Et c'est ainsi que nous vîmes depuis vingt ans se constituer la flotte de guerre et de commerce impériale et le domaine colonial.
Or, regardons à cette heure le tableau maritime et la situation mondiale de l'Allemagne. Le blocus des alliés lui a fermé les mers : la flotte de commerce est capturée ou bloquée, les escadres magnifiques restent mouillées dans les ports barrés de mines, leurs rares sorties leur ont fait éprouver des pertes sensibles. Tout le commerce allemand est supprimé. L'industrie n'est plus qu'une vaste usine de guerre. Les colonies sont perdues. Le Japon s'est emparé des stations stratégiques créées en Extrême-Orient et dans l'océan Pacifique. Quelques détachements luttent encore dans les savanes et les forêts africaines.
La guerre sous-marine et aérienne, sur laquelle l'Allemagne comptait pour forcer le blocus qui l'étouffé et bloquer à son tour les ports anglais, a échoué, après n'avoir causé que des dégâts sérieux, et entaché à jamais l'honneur allemand.
Le blocus reste donc définitif et complet, quoi
qu'en pensent les neutres, en particulier les États- Unis. Les routes maritimes sont interdites au ravitaillement des Empires du centre, puisque même dans la mer Baltique les sous-marins anglais et russes torpillent les bateaux transbordeurs entre les ports Scandinaves et les ports allemands. Et vraiment les protestations des neutres sont mal venues à dénoncer des violations de la juridiction internationale quand elles ne se sont pas élevées, à l'heure où il le fallait, en faveur de la Belgique violée et martyrisée !
Quand donc les impériaux laissent entendre, à travers de vagues rumeurs de paix, 'qu'ils détiennent sur les pays alliés des gages territoriaux dont il faudra discuter le rachat, ils oublient sciemment que les Alliés en possèdent d'incomparablement plus avantageux pour l'échange, puisqu'ils peuvent tenir indéfiniment la mer, garder les colonies et tous les champs d'exploitation ; ruiner, en un mot, l'Allemagne. En dehors de toutes les hautes raisons de droit, de justice, de libération, pour lesquelles combattent les Alliés, il est évident qu'aucune balance ne pourra équilibrer l'usure des forces continentales et celle des forces mondiales. Celle-ci l'emportera sur l'autre par le seul fait queles Alliés, outre leurs réserves d'hommes, numériquement supérieures à celles des impériaux, disposent des ressources du monde entier, tant de leurs possessions particulières que des États, militairement neutres, mais commercialement libres de vendre leurs productions à qui peut les payer et les exporter.
Ce serait vraiment trop rabaisser l'intelligence et la prévoyance des conducteurs de la politique allemande, si abusés soient-ils par leur infatuation, que de supposer qu'ils n'ont pas discerné le péril que court
pour l'action décisive
l'Allemagne et les symptômes avant-coureurs de la défaite, du jour où tout le plan formidable d'une guerre rapide et décisive eut échoué. On doit leur rendre cette justice qu'ils ont su maintenir le moral et les illusions de leurs peuples, et qu'ils ont déployé, au delà de toutes les prévisions, toute la puissance d'une organisation longuement préparée pourl'action brutale sous toutes ses formes. Après l'insuccès de leur offensive sur le front occidental, ils couvrirent les positions maintenues d'un barrage défensif, de plus en plus perfectionné, et ils retournèrent leurs armées principales contre leurs adversaires de l'Est, devenus menaçants. N'ayant pas obtenu de ce côté, malgré des victoires successives, le résultat décisif qu'ils espéraient, mais forts cependant du terrain gagné et profitant avec une habileté incontestable des fautes et des erreurs que nous ne connaissons que trop aujourd'hui, ils ont monté le coup des Balkans !
Et voilà ce que les deux cartes associées, que notre Directoire hypothétique examine avec nos yeux, nous révèlent tout à coup. C'est que, s'accotant aussi fortement que possible aux fronts d'Occident et d'Orient contre un choc qu'ils ne prévoient redoutable que dans un délai éloigné, les impériaux tentent de faire la brèche dans le blocus continental et maritime par Constantinople et de s'ouvrir ainsi les réservoirs d'hommes et de vivres de l'Asie Mineure. Ils menacent en même temps l'Angleterre dans ses parties les plus sensibles, sur les routes des Indes, et quelque sceptique qu'on puisse être sur la reprise de l'attaque turco-allemande contre le canal de Suez, il n'en est pas moins à craindre que le monde musulman n'éprouve quelque réaction de la victoire des Allemands et des Turcs dans les Balkans. 11 faut, sans doute, faire la part de la spéculation hâtive et pré-
somptueuse que la psychologie germanique fonde sur l'événement présent, en généralisant sa portée; mais le fait de la jonction assurée entre Berlin, Constantinople et Bagdad ne peut manquer d'impressionner les neutres décontenancés, et l'action décisive des Alliés en sera retardée. Car si l'État-major allemand a de la sorte étendu considérablement ses champs d'opérations, au risque d'affaiblir ceux qu'il considérait jusqu'ici comme décisifs, les Alliés sont obligés de même à faire face à des situations nouvelles et à disperser à cet effet des ressources et des moyens qu'ils destinaient à hâter le dénouement sur les anciens fronts.
Il se produit donc, du fait de la transformation de l'affaire balkanique, un déplacement des forces et des actions réciproques, qui contraint précisément les commandements alliés à modifier leurs plans et à prendre les décisions que les circonstances imposent.
La carte a parlé ; que vont décider maintenant les Directeurs ?
Il nous a été facile de nous mettre à leur place pour échanger sur la carte les réflexions que suggère l'étude de la situation militaire. Parler à présent est plus délicat. On a affiché un peu partout en France : « Taisez-vous ! Méfiez-vous ! Les oreilles ennemies vous entendent 1 » Pouvons-nous violer la consigne, même en n'émettant que des conjectures personnelles sous forme de décisions à prendre par les gouvernements alliés ? Et ne courons-nous pas le risque, en nous substituant ainsi au grand conseil des cabinets, de paraître naïf ou prétentieux ? Et cependant, si je me suis exprimé assez clairement dans la première partie de cette chronique, mes lecteurs auront peut-être conclu eux-mêmes dans le sens
pour l'action décisive
où je conçois l'action décisive, ou plutôt les mesures concordantes qui doivent la préparer et l'amener. Avant tout, il faut que les décisions prises dominent les événements. Il y a trop longtemps que l'Allemagne conduit laguerre et impose ses variations de plan aux alliés. C'est à ceux-ci maintenant à imposer leurs plans et leur volonté. 11 n'y a pas d'action décisive sans cela.
Sur les deux grands fronts d'Occident et d'Orient, cette action décisive est-elle possible, actuellement ? Pour y répondre fermement, il faudrait avoir les éléments d'appréciation que possèdent seuls les généraux en chef et qu'ils doivent communiquer à leurs gouvernements. Mais la question se pose, impérieuse, par oui ou par non.
Avons-nous, sur le front occidental, une supériorité numérique et matérielle telle que nous puissions, à bref délai, briser et forcer le barrage formidable que les derniers assauts nous ont révélé ?
Les Russes ont-ils, sur leur front, reconstitué leurs armées de façon à mener, par une manœuvre inverse, l'offensive décidée qui doit refouler l'invasion sur les territoires ennemis ?
Si oui, les deux fronts restent les fronts décisifs, et nous devons tout mettre en œuvre pour y chercher le dénouement.
Si non, il faut continuer à accroître les moyens encore insuffisants, maintenir les positions acquises, préparer les futures offensives, et attendre. C'est la guerre d'usure qui continue.
Mais pendant cette suspension forcée de l'action décisive sur les deux fronts principaux, y a-t-il un intérêt pressant à porter l'effort sur un autre front, sur celui que vient de choisir l'adversaire lui-même pour des opérations nouvelles qui concourent à l'accomplissement de ses desseins ?
Et nous sommes ainsi reportés, par défaut des possibilités d'action immédiate sur les fronts anciens, vers le front nouveau, dont nous avons marqué toute l'importance.
Mais les Alliés sont-ils assez forts pour fournir à ce théâtre d'opérations les effectifs nécessaires et peuvent-ils s'entendre pour combiner, malgré la séparation de leurs forces, la manœuvre qui doit faire échouer, une fois encore et peut-être la dernière, le plan germanique ?
Nous ferons à cette question une réponse personnelle affirmative, parce qu'il est impossible qu'il en soit autrement. Les Alliés peuvent disposer, pour la victoire dans les Balkans, des plusieurs centaines de mille hommes qui sont indispensables. Et tous les Alliés doivent y contribuer par honneur et par intérêt.
Il ne s'agit pas seulement d'aller au secours de l'héroïque Serbie, mais surtout de vaincre les Austro- Allemands sur le nouveau champ de bataille, de châtier les Bulgares et de forcer la Grèce et la Roumanie à s'incliner devant les véritables défenseurs de leur indépendance et de leur nationalité.
Que si, pour des raisons que nous ignorons encore, mais qui nous paraissent peu explicables, l'Italie et la Russie ne pouvaient coopérer aussitôt à des opérations qui deviennent chaque jour plus urgentes, la France et l'Angleterre doivent faire à elles seules l'ef- v fort indispensable.
Et c'est bien à elles deux que nous pensions en demandant à un Directoire exécutif les décisions à prendre. La France, par sa force continentale qui grandit au lieu de s'épuiser, l'Angleterre par sa force maritime qui resserre de plus en plus le blocus de l'Allemagne, toutes deux en associant leurs réserves d'hommes et leurs usines de guerre, sont les garantes
pour l'action décisive
du triomphe final. Elles doivent imposer leur accord dans les conseils des Alliés.
C'est donc à elles de décider. Et pourquoi douterions-nous qu'elles n'aient pas donné le mot d'ordre : Aux Balkans ! A Sofia ! A Constantinople !
Le deuxième volume paraîtra incessamment. Il contiendra nos études sur les événements de Vannée igiô.
Mais, au moment où je donne le bon à tirer de ce premier volume, le mot d'ordre par lequel je le terminais et qui aurait dû être le « catégorique impératif» de l'action des Alliés, n'est-il pas confirmé de la manière la plus émouvante par la tragique situation de la Roumanie ? Les mauvais jours de la fin de i g 1 5 reviennent par les mêmes fautes et par les mêmes erreurs .
Sursum corda ! Et Jusqu'au bout quand même !