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LES

CINQ PREMIERS MOIS DE GUERRE

Les débuts de la guerre

Le 14 juillet 1914, la revue annuelle s'était déroulée, comme les années précédentes, sur la pelouse de Longchamp. Le temps était magnifique, une foule innombrable acclamait nos troupes. L'enthousiasme populaire allait surtout aux jeunes soldats de vingt ans, à cette classe 191 3, qui marquait la première application de la loi de trois ans, et qui, pour la première fois, défilait devant les représentants du pays.

A la tribune officielle, autour du Gouvernement, les ambassadeurs étrangers contemplaient le spectacle, pendant que les attachés militaires, dans leur brillant costume, après avoir suivi au galop la calèche présidentielle, assistaient, groupés derrière le gouvernement militaire de Paris, au défilé final.

On peut se demander aujourd'hui ce que pensaient l'ambassadeur d'Allemagne et son attaché militaire en regardant nos effectifs renforcés, et s'ils étaient au courant du complot qui se tramait entre Berlin et Vienne. M. de Schcen a paru fort mal

informé et très inconscient de la situation dans les jours qui suivirent. Fut-il diplomate habile et dissimulé jusqu'au bout, où n'était-ce qu'un comparse? il y a tout lieu de croire qu'il savait du moins que l'Allemagne préparait et désirait la guerre, et qu'il renseignait son gouvernement sur la situation militaire et politique de la France.

Or, la France, comme l'Europe, paraissait au calme absolu. Le déplorable assassinat de l'Archiduc héritier d'Autriche, à Sérajevo, ne semblait pas devoir soulever d'autres sanctions que la condamnation du coupable et une recrudescence de rigueur en Bosnie-Herzégovine.

Cependant, on aurait dû se méfier des sentiments d'hostilité bien connus de l'Autriche-Hongrie pour les Serbes et des représailles qu'elle pourrait chercher à leurs dépens.

Le i5 juillet, le Président de la République, M. Poincaré, partait pour la Russie et devait s'arrêter au retour à Stockholm, à Christiania et à Copenhague. Il était accompagné du Président du Conseil, M. Viviani, ministre des Affaires étrangères.

Pendant les fêtes de Saint-Pétersbourg (aujourd'hui Pétrograd), l'empereur Guillaume II faisait une croisière le long des côtes de Norvège. Sous le couvert de cette promenade et de ces entrevues des chefs d'Etat, les diplomates se reposaient et prenaient leurs vacances. Seules, les chancelleries de Vienne et de Berlin veillaient et préparaient le guet-apens.

Le 23 juillet, l'Autriche adressait à la Serbie un ultimatum d'une forme inouïe, dans lequel elle accusait tout simplement le gouvernement serbe de complicité dans l'assassinat de l'Archiduc héritier et lui demandait en quarante-huit heures une réponse qui équivalait à une déclaration de vassalité.

LES CINQ PREMIERS MOIS DE GUERRE

On s'explique la surprise et l'émotion de l'Europe devant cette sommation inattendue.

La diplomatie de la Triple-Entente, soudain réveillée, se mit à l'œuvre immédiatement. Alors commence cette semaine tragique du 24 au 3 1 juillet, d'où est sortie cette formidable guerre, à l'heure où elle était certainement moins prévue et moins menaçante qu'à des époques précédentes dont le souvenir semblait atténué.

Les différents Livres publiés depuis lors — Livre Bleu anglais, Livre Orange russe, Livre Jaune français, et nous ajouterons Livre Blanc allemand, malgré ses inexactitudes et ses réticences mensongères — ont établi nettement les responsabilités et mis le monde entier en face de la vérité.

L'Allemagne a beau protester, l'Histoire a déjà rendu son arrêt. Cette guerre a été préparée et voulue par l'Allemagne, et nous ne comprenons pas pourquoi la politique allemande veut s'en défendre aujourd'hui.

Ses chefs militaires, ses hommes d'Etat, ses journalistes, et tout son enseignement d'Ecole, n'ont-ils pas répété depuis longtemps que l'Allemagne devait faire la Loi aux autres nations au nom du pangermanisme impérial et de la Kultur allemande ? Le peuple allemand rt'était-il pas convaincu qu'il était le surpeuple, le peuple Messie appelé à régénérer l'univers, à organiser le monde, comme l'a dit un de ses philosophes, Lasson.

Pourquoi ne pas avouer alors, avec une franchise, brutale et cynique sans doute, mais qui n'aurait pas manqué d'une certaine grandeur, que l'Allemagne jugeait que les temps étaient venus d'étendre sur le monde entier les bienfaits de son hégémonie ?

Les hommes d'Etat allemands croyaient avoir bien choisi leur heure.

En France, la loi de trois ans avait été accueillie plutôt avec résignation qu'avec enthousiasme. Si la jeunesse française répondait à l'Appel aux armes avec son élan habituel, un certain trouble persistait dans les milieux politiques et dans l'opinion publique. Au Ministère Barthou, qui avait fait la loi de trois ans malgré une rude opposition, avait succédé un nouveau ministère composé en majorité des adversaires de la loi. Les élections de mai avaient ramené une Chambre encore plus divisée que la précédente; les socialistes en particulier constituaient un bloc très important. Le procès de madame Caillaux apparaissait comme un symptôme de la désagrégation morale du parlementarisme. Les crédits indispensables pour la Défense Nationale et l'application de la Loi de trois ans n'avaient pu être votés définitivement. L'autorité militaire avait de la peine à obtenir l'argent qui lui était nécessaire (i). La campagne antimilitariste et pacifiste continuait.

Au mois de juillet, l'instruction de notre armée n'était pas encore terminée, malgré l'activité admirable de notre corps d'officiers, mais il était facile de prévoir, en dépit de tous les obstacles et de certains mauvais vouloirs politiques que notre force militaire ne ferait que s'accroître.

En Angleterre, le ministère libéral, aux prises avec des difficultés politiques et avec le Home-Rule irlan-

(i) A ceci nous devons un éclaircissement. Il a été affirmé, récemment encore par un ancien ministre, qui fut rapporteur du budget de la guerre et rapporteur général, que le Parlement n'avait jamais refusé les crédits demandés par la guerre pour la défense nationale. Oui, mais la question est de savoir si les demandes des crédits nécessaires n'étaient pas influencées et réduites, avant tout débat, par les oppositions des ministres des finances et des politiques q lui furent prépondérantes à certaines époques ? L'Histoire le dira plus tard.

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