‹ Études et impressions de guerreChapitre 3 sur 38 · ENSEMBLE DES OPÉRATIONS PU 3 AOUT AU 12 SEP · texte numérisé non relu

ENSEMBLE DES OPÉRATIONS PU 3 AOUT AU 12 SEP

Ligne anale de chaque armée allemande

illllllli) Armée* françaises a A»

date du b Septembre.

CM IWININ. Cartof

LA VICTOIRE DES FORCES MORAI ES

barrage infranchissable. Devant l'avalanche imprévue, nous reculâmes, sans pertes d'ailleurs. On reculait... après avoir cru à l'avance victorieuse !

» Le souci du chef est alors d'empêcher la désagrégation et de maintenir le faisceau des énergies collectives. Le ralliement se fît assez facilement le lendemain sur une position de repli dont nous préparâmes la défense. Les hommes étaient un peu étonnés, mais gardaient leur bonne humeur et leur entrain .

» Cependant, après un second combat, le 24, qui paraissait tourner bien, l'ébranlement de troupes voisines nous obligea à un nouveau recul. Ce ne fut pas encore sous la pression supérieure d'une attaque à fond que nous pliâmes à nouveau ; l'armée allemande attendait sur place, à bonne distance, en tirant posément, l'effet de ses canons et de ses mitrailleuses. Nos lignes s'énervaient de ne pouvoir avancer et aborder l'ennemi et de rester sous l'averse incessante des obus de tous calibres. Plusieurs assauts échouèrent... et l'ordre de retraite arriva pour la seconde fois.

» Le soir, malgré des pertes sérieuses, le régiment était reformé autour du drapeau. Le lendemain, il attendit toute la journée, à la lisière d'un bois, une attaque qui ne vint pas. Les gros canons étaient occupés ailleurs.

» La retraite s'orienta définitivement vers la Meuse. Ce fut presque un soulagement. La Meuse était un mot magique. Elle représentait pour nous la ligne inviolable, avec les Côtes lorraines, les difficultés du passage, les possibilités de manœuvre vers la Woëvre et vers le nord. Notre troisième armée était bien l'armée de la Meuse, trait d'union entre les armées de Lorraine et les armées des Ardennes. La retraite

n'était que le résultat d'une première offensive avortée. Sur la Meuse tout allait s'arranger. Nous continuions à ne rien savoir, sauf les succès d'Alsace, et cela nous suffisait ! Je me doutais bien de quelque fâcheux accroc à notre plan d'opérations, mais connaissant la valeur de ces régions de Lorraine des deux côtés de la Meuse et les idées de notre Étatmajor sur leur utilisation, j'étais convaincu que le dommage était réparable, et je faisais heureusement partager ma confiance à mes officiers.

»... Pourtant nous abandonnâmes la Meuse et nous vînmes jusqu'à l'Argonne. Ce fut une heure grave 1 Dans les cantonnements des bruits troublants passaient : défaites en Belgique et Lorraine, retraite générale, émoi à Paris ! départ du gouvernement!... Puis, causée par les chaleurs de cette fin d'août, fatigue extrême des troupes, symptômes de fléchissement physique !

» Tout d'un coup, le 3o août, reprise de la marche en avant. Nous remontons vers le nord de 25 kilomètres. Etape dure, soleil implacable, mais le moral est remis: on marche à l'ennemi ! Et le soir, quand avant la chute du jour nous le surprenons et l'attaquons, c'est avec toute la vieille furia francese que nos soldats se lancent dans une charge endiablée, à la baïonnette, et rejettent en quelques quarts d'heure, à travers bois et vallons, à trois kilomètres plus loin, une brigade qui faisait flanc-garde d'un corps d'armée. La nuit arrêta la poursuite. Dans la ferme oû l'on transporta les blessés, leur exaltation n'était pas tombée. Certains montraient leurs baïonnettes rougies et tordues : « Nous avons fait de la bonne besogne : vous êtes content, mon colonel ! >>

» Ces journées du 29 et 3o août marquèrent le premier retour offensif de nos armées. Et quoique la

LA VICTOIRE DES FORCES MORALES

retraite générale ait dû se poursuivre, nos bousculades de l'ennemi à Guise, à Lannois, à Fossé-Nouart, eurent les plus heureuses conséquences et préparèrent le grand choc de la Marne.

» Au moment où, le 6 septembre, le généralissime adressait aux armées son fameux ordre du jour, la troisième armée, par une habile conversion, avait pivoté la droite à Verdun, et faisait face au nord-ouest. L'armée du kronprinz, qui descendait prudemment le long de l'Argonne, dut obliquer au sud-est et fut désormais accrochée par la troisième armée ; elle tournait presque le dos aux armées allemandes du centre. La masse allemande lut ainsi prise entre l'armée de Paris et la troisième armée.

» Le hasard avait placé mon régiment à la pointe extrême. Nous couvrions Bar-le-Duc. Or il s'était fait un trou entre la troisième armée et la quatrième, qui se battait à Sermaize. Le passage de Revigny était ouvert. La droite du kronprinz essaya de s'y engager. Pendant deux jours nous luttâmes, appuyés par quelques batteries de 75 qui firent du fameux travail 1 Nous tînmes jusqu'à l'entrée en ligne du i5 c corps.

» Pendant ce temps se livrait la bataille de la Marne. Comme à la bataille de Sambre-et-Meuse, nous ne connaissions rien de l'ensemble. Mais nos soldats savaient pourquoi ils devaient tenir jusqu'à la mort. La grande idée du sacrifice nécessaire avait pénétré leurs cœurs, en même temps que la vision de la victoire possible. Ni la fatigue, ni la faim ne les abattirent. A mon poste de commandement, comme dans mes allées et venues, chaque fois que je rencontrais des unités désemparées qui reculaient, je n'avais qu'à leur dire: «En avant 1 Retournez au feu !» Et elles y retournaient.

» Tous les efforts demandés ont été accomplis, et

il faudra des volumes pour relater les actes héroïques, individuels et collectifs, de la victoire de la Marne. De leur ensemble ne ressort-il pas qu'il y eut dans ce revirement du Destin quelque chose de plus grand encore qu'un acte de haute stratégie et de tactique militaire? Une immense armée qui se croyait victorieuse, qui marchait dans l'ivresse du triomphe, a été renversée par des soldats qui avaient subi la triple épreuve de la défaite, de la retraite et de la faim !

» Si leurs corps paraissaient épuisés, leurs cœurs n'avaient pas défailli. Et ce fut bien là le miracle, le miracle de l'énergie nationale, le miracle de la vertu de la race, le miracle de la tradition guerrière de la France.

» Et si un titre peut être donné à cette victoire, c'est bien celui de victoire des Forces morales. »

Septembre igi5.

LES LEÇONS D'UN ANNIVERSAIRE Août 1870 — Août 1914 — Août 1915

Il y a quarante-cinq ans, le 6 août 1870, deux batailles se livraient simultanément à moins de cent kilomètres Tune de l'autre, en Alsace et en Lorraine. Et la double défaite française marquait dès le début de la guerre la prochaine et douloureuse mutilation du sol national. Wcerth, Forbach ! En quelques heures la vieille armée impériale, où dominaient cependa; t les vétérans des guerres victorieuses de Crimée, d'Italie, d'Algérie, du Mexique, était blessée à mort du premier coup qui lui était porté par une armée d'un autre modèle, armée dont l'expérience guerrière semblait être réduite à la courte et brillante campagne de Bohême, quatre années auparavant.

Tandis que les corps battus à Wcerth s'en allaient jusqu'au camp de Châlons, d'où ils ne devaient repartir que pour se précipiter au gouffre de Sedan, la masse principale, ébranlée par le premier revers, se groupait instinctivement autour de la place forte de Metz, au renom d'inviolée, et ne s'en détachait qu'à regret pour entamer vers Verdun une retraite incertaine. Dépassée et débordée par l'enveloppement, aussi téméraire qu'audacieux, d'un adversaire désormais convaincu de sa supériorité, l'armée de Metz

subissait les deux batailles de Rezonville et de Saint- Privat qui la séparaient définitivement de la France. En quelques heures encore ses destinées étaient fixées.

Quinze jours plus tard, l'armée de Châlons, inconsidérément engagée au secours de Metz, disparaissait dans une catastrophe presque sans exemple dans l'Histoire. La bataille de Sedan, commencée à l'aurore, était close par la capitulation avant le coucher du soleil.

Cinq journées, six au plus, si Ton veut compter celle de Borny, avaient suffi à la destruction des forces organisées d'un pays qui passait pourtant pour avoir les meilleurs soldats du monde. Et un mois après l'ouverture de la campagne, le sort de la guerre était réglé. Les cinq mois de lutte qui succédèrent, et qui surprirent l'orgueil allemand, sauvèrent l'honneur de la nation sans conjurer l'issue fatale. Paris, à peine entouré d'une ceinture de pierre et de vieux forts négligés, ne succomba qu'à la famine.

Si nous rappelons ces souvenirs dont l'angoisse a pesé trop longtemps sur nos cœurs, c'est que nous pouvons aujourd'hui comparer ce qui fit alors notre désastre et ce qui en sera demain la réparation. Et ce retour sur des événements passés, dont la portée fut si grande sur le monde, nous ouvre précisément ces rapprochements de l'heure présente qui permettent à la fois d'expliquer, de juger les faits actuels et d'en tirer les leçons du moment et les certitudes de demain.

On comprendra mieux le péril auquel nous avons échappé, les transformations de la guerre actuelle, qui étonnent parfois, principalement en ce qui concerne sa durée, et les efforts qui sont encore nécessaires aux Alliés pour achever l'œuvre de justice qu'ils ont dû entreprendre.

LES LEÇONS D'UN ANNIVERSAIRE

Du 4 août au 4 septembre 1870, la victoire allemande fut décisive. Les événements ultérieurs, enretardant l'aveu de la défaite, ne firent que la confirmer.

Du 4 août au 4 septembre igi4, la victoire allemande fut imminente. Il parut que la même suite de catastrophes qu'en 1870 allait se reproduire avec une rapidité foudroyante.

Et à présent que le désastre a été non seulement évité, mais qu'un juste retour de fortune a frappé l'adversaire en pleine ivresse du triomphe, on peut dire que les mômes causes ont failli produire les mêmes effets.

De même que l'armée de 1870 a succombé sous le coup d'une organisation militaire dont elle ignorait la supériorité, notre armée de 1914 a subi le choc du même organisme de guerre porté à une perfection qui n'avait jamais été atteinte, et dont nous n'avions pas évalué à sa juste mesure la formidable puissance.

Tout le monde sait aujourd'hui comment l'Allemagne avait préparé cette guerre qui devait assurer son hégémonie, comment sa politique perfide avait dissimulé le complot qui se forgeait entre les Empires du centre depuis plusieurs années. Il est inutile de revenir sur ce qui a été si clairement dévoilé. Mais, même aujourd'hui, et avec plus d'opportunité encore, puisque les événements le justifient et le commandent, il est bon de rappeler les causes de cette supériorité qui s'est manifestée si redoutable, si capable d'efforts prolongés après des échecs imprévus, et qui ne sera définitivement brisée que par une force devenue supérieure à son tour.

De ces causes diverses et multiples, nous ne retiendrons que deux principales, auxquelles nous consacrons cette première étude, parce qu'elles se retrouvent au même degré qu'en 1870 : supériorité de la stratégie et supériorité du matériel, en particulier de l'artillerie.

De la stratégie nous parlerons brièvement, puisque en somme le plan allemand de 1914, qui rappelait en plus kolossal celui de 1870, a avorté. Cependant, comme nous voyons encore se produire les conséquences d'une remarquable doctrine de guerre dans les opérations qui se sont déroulées en 191 5 contre les Russes, un rapide aperçu sur les conceptions initiales ne sera pas sans intérêt.

Le fameux plan de Moltke en 1870, inspiré d'une connaissance approfondie tant du théâtre d'opérations que de la faiblesse de l'armée française, visait la destruction rapide de cette armée après l'avoir coupée de ses communications avec l'intérieur du pays. Le dispositif stratégique prévoyait l'enveloppement de Tune ou l'autre aile, plutôt de la droite, à travers la Lorraine, au sud de Meiz. L'objectif définitif et décisif éta t Paris. 11 ne tut pas question de la violation de la Belgique. La politique allemande était alors plus prudente et ménageait les Puissances qui auraient pu faire tourner à mal la partie hasardeuse qu'elle jouait. D'ailleurs, le théâtre d'opérations entre le Luxembourg et le Rhin suffisait à la capacité d'offensive de l'armée allemande qui ne dépassait pas 600000 hommes.

Le plan de 1914 dérive des mêmes méthodes. C'est toujours l'enveloppement des ailes, la rupture des forces organisées sous le poids de la supériorité numérique et matérielle, et la prise de Paris.

Mais combien la conception stratégique est plus

LES LEÇONS DUN ANNIVERSAIRE

grandiose ! Car elle doit être en rapport avec le développement formidable de la puissance allemande, et elle est obligée de faire face successivement à deux théâtres d'opérations fort éloignés l'un de l'autre : la France et la Russie.

On a dit que de Moltke, avant de mourir, dans ses dernières prévisions, avait laissé à l'État-major allemand tout le programme de la vaste manœuvre future qui devait s'étendre jusqu'à la Belgique. Nous n'avons plus aucun doute que la violation de la Belgique n'ait été préméditée et préparée depuis fort longtemps. Et ce qui peut sembler étonnant, c'est que nous ayons été surpris par l'événement. 11 serait injuste cependant de prétendre que notre État-major ne l'ait pas pressenti et n'ait pris aucune disposition pour y parer le cas échéant. Les préoccupations du haut commandement se portèrent à plusieurs reprises du côté de ces régions des Ardennes et de Sambreet-Meuse, par où les Allemands pouvaient être tentés de tourner notre front principal de Lorraine. A mesure que s'accroissaient les armements et les convoitises de l'Allemagne pangermaniste, des écrivains militaires dénoncèrent de plus en plus vivement le danger qui menaçait notre aile gauche (i). Les écrivains militaires allemands eux-mêmes ne dissimulaient pas la nécessité qui s'imposait au commandement d'élargir la zone d'opérations, trop resserrée, entre le Luxembourg et la Suisse, et fermée dès le début à la manœuvre favorite de l'enveloppement par les barrières fortifiées de la Meuse et de la Moselle.

En outre, la Belgique, avec ses richesses écono-

(1) Voir aux annexes l'article écrit par nous le 14 septembre 19x3 dans le Petit Journal : Sambre-et-Meuse, l'attaque par les Ardennes !

miques et le grand port d'Anvers, sans compter le Congo belge, était une proie trop tentante et trop à la portée du pangermanisme pour qu'elle ne fût pas englobée, de gré ou de force, dans l'offensive qui devait donner à l'Allemagne les frontières de terre et de mer marquées depuis longtemps sur les cartes scolaires de l'empire.

Néanmoins, même en ces dernières années où la France, réveillée de l'engourdissement dans lequel la plongeaient lentement les morphinomanes du pacifisme, apercevait enfin clairement le péril allemand, nos chefs d'armée restaient hypnotisés devant la frontière de l'est et les hypothèses d'attaque brusquée partant de la place d'armes d'Alsace-Lorraine. Très résolus d'ailleurs, après avoir subi un premier choc (i), à porter en avant les armées concentrées et à opposer offensive à offensive, ils avaient prudemment préparé un échelonnement de corps de réserve destiné à faire face à toute attaque venant des Ardennes belges, attaques qu'ils estimaient d'ailleurs devoir être ralenties par la distance à parcourir et faciles à éventer.

On sait ce qui s'est passé. L'Allemagne a révélé en août 19 14, comme en août 1870, cette force de conception, d'organisation et d'exécution, que les mêmes adversaires, pourtant avertis et méfiants, étaient encore restés impuissants à surprendre dans sa mystérieuse élaboration. Car ce ne fut point seulement l'effrayante et soudaine vision de ces armées emportées par une stratégie aussi hardie que dédaigneuse du respect des neutralités, broyant

(1) Ce choc devait être amorti par la couverture placée entre notre concentration et la frontière : ce fut la question du renforcement de cette couverture qui décida le Gouvernement à proposer et soutenir la loi de trois ans !

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la Belgique sous leur torrent, et renouvelant en quelques jours les marches triomphales de 1870, qui fit pénétrer le frisson à nos cœurs de soldats et jeta l'angoisse dans le pays. L'impression, presque d'épouvante, disons le mot, vint de ce que, sur tout ce vaste front, de Bruxelles aux Yosges^ les masses allemandes déployées parurent aussi épaisses partout, et qu'on s'aperçut que l'organisation allemande avait doublé l'armée active mobilisée par une deuxième armée, équivalente, formée de corps de réserve, et qu'elle lançait contre nous près de deux millions d'hommes (1).

Mais ce n'était pas tout. A cette supériorité numérique incontestable s'ajoutait une supériorité matérielle qui parut d'abord écrasante.

Nous n'ignorions certes pas avec quel soin et quelle méthode les Allemands avaient associé les forces de destruction aux forces de choc, et qu'ils avaient attaché une importance de plus en plus grande à la constitution d'une artillerie extrêmement puissante. Mais tout d'abord nous ne pensions pas que ce matériel, en voie d'exécution, fût déjà à peu près au complet en 1914.

D'autre part, on se rappelle les polémiques et les discussions auxquelles donna lieu l'introduction de l'artillerie lourde dans nos formations de campagne. Nos artilleurs avaient une confiance absolue dans la supériorité de nos canons de 75, non seulement sur le canon similaire allemand de 77, mais sur les gros calibres adoptés par les Allemands : obusiers de io5,

(1) On a discuté sur les chiffres. L'Etat-major mit contre nous en ligne la valeur de 34 corps d'armée, environ 1600000 hommes. Il laissait devant les Russes environ 10 corps d'armée, et comptait sur l'armée autrichienne. Voir la citation officielle aux annexes.

de i5o, canons longs de io5, de 120 et de 210, etc. Et ils n'avaient pas tout à fait tort, car ils pensaient surtout à la guerre de mouvements, à la mobilité remarquable de leurs batteries, à leur expérience du tir défilé, à l'efficacité reconnue de leurs projectiles, et ils- jugeaient non sans raison que l'artillerie lourde était surtout une artillerie de position, difficile à déplacer et à approvisionner, que sa portée plus grande et ses effets meurtriers et destructeurs étaient largement compensés par l'incertitude du réglage du tir sur des objectifs invisibles et mouvants, à grande distance.

Nous avons entendu le général Langlois, qui fut le créateur du canon à tir rapide, et dont le nom reste vénéré dans l'armée, dire son hostilité à l'introduction du canon lourd dans le matériel de campagne, mais en revanche il demandait des munitions sans compter pour ce terrible et dévorant instrument qu'est le 75.

On se rend compte aujourd'hui que la puissance destructrice de l'artillerie dépend autant, pour ne pas dire plus, du ravitaillement incessant, inépuisable, de ses obus, que du calibre de ses canons.

En 1870, les Allemands n'avaient pas seulement un matériel supérieur au nôtre, mais leur ravitaillement était assuré avec abondance et méthode. Ils ont eu raison de notre artillerie et ont maîtrisé le champ de bataille autant par le nombre et l'efficacité de leurs obus que par la plus grande portée de leur tir. Il n'y avait pas alors d'artillerie lourde, elle était réservée aux forteresses.

Ce n'est que dans ces dernières années que l'emploi des pièces de gros calibres fut envisagé pour la destruction des obstacles naturels ou artificiels sur le champ de bataille même. Il devenait évident que par

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suite des effectifs mis en ligne par les nations armées, les champs de bataille s'agrandiraient, les batailles elles-mêmes dureraient plusieurs journées (i), que de l'artillerie pouvant être maintenue sur place dans des positions favorables aiderait à faire les brèches nécessaires dans les lignes fortifiées du terrain. En France, on essaya des canons de 120, puis des canons de 1 55 court, dits Rimailho, tous attelés. Leur portée ne dépassait guère celle du y5, mais ils tiraient des obus explosifs qui, aux expériences, donnèrent de bons résultats. Cependant les obus à la mélinite de 75 produisaient dans les tirs d'efficacité des effets à peu près comparables, et devant les contradictions des idoines, la question de l'artillerie lourde resta en suspens.

L'Allemagne, au contraire, entra résolument dans cette voie, qui plaisait à sa conception de la force brutale. Elle adopta successivement l'obusier léger de io5, tirant un obus explosif d'un poids double du 77 de campagne, puis l'obusier lourd de i5o, et à mesure que les progrès de l'industrie automobile permettaient la traction sur route des poids lourds, elle fît construire chez Krupp des pièces à longue portée. Ces batteries lourdes furent substituées à un certain nombre de batteries de 77. En 1914, l'Allemagne disposait de 160 pièces environ par corps d'armée, dont 16 obusiers légers, et en plus, d'un certain nombre de batteries d'obusiers lourds et de canons à grande portée, dont le chiffre n'a pu être déterminé exactement (2).

(1) Les batailles de Mandchourie ont duré plusieurs semaines et ont pris pendant un certain temps la physionomie de guerre de tranchées. Il en a été de même des batailles des Balkans en 1912-1913.

(2) D'ailleurs la transformation de la guerre de mouvements

Notre artillerie du corps d'armée ne comprenait que 120 pièces de 75. Chaque armée avait à sa disposition des groupes de 120 et de 1 55. Nous avions dans les arsenaux de vieilles pièces de 95, qui nous ont été utiles plus tard.

La même supériorité de nombre et de puissance se retrouvait donc comme en 1870. Et on s'explique ainsi la surprise terrible qu'éprouvèrent nos troupes quand elles se virent accablées au premier contact par des avalanches de projectiles parties de positions invisibles que notre artillerie ne pouvait atteindre. Car il y eut ceci d'inattendu encore dans l'attaque allemande, c'est qu'avant l'abordage de l'infanterie, les déploiements des unités étaient précédés de véritables avant-gardes d'obus de tous calibres, ouragans de fer et de feu, arrêtant et renversant nos lignes énervées. Je ne sais que ce qui s'est passé devant moi et ce que j'ai entendu raconter par d'autres témoins. Je garde le souvenir de certaines journées stoïquement passées sous les obus, soit en position, soit en retraite, et de la rage qui nous étreignait de ne pouvoir franchir la distance qui nous séparait de l'infanterie allemande.

Le barrage d'artillerie était puissamment aidé d'ailleurs par les mitrailleuses dont les régiments d'infanterie étaient largement pourvus. Là encore nous étions dans une infériorité déplorable. La proportion était de 3 contre 1 et les Allemands avaient une tactique très étudiée sur l'emploi des mitrailleuses.

en guerre de tranchées a développé dans des proportions extraordinaires l'emploi des gros canons. On utilise actuellement sur tous les fronts les gros calibres de siège et de la marine, et la durée de la guerre a permis de fabriquer des canons d'une taille et d'une portée grandissantes et qu'on peut qualifier de « colossales ».

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Supériorité stratégique, supériorité numérique, supériorité matérielle, tels sont bien les caractères identiques des deux offensives allemandes de 1870 et de 1914. Et l'Allemagne croyait bien avoir aussi la supériorité morale, par la confiance en la force invincible de son armée et par la conviction qu'elle avait de la faiblesse relative de son même adversaire.

Seulement il y avait une paille dans son armure, comme une fêlure dans sa psychologie. La France de 1914 était supérieure moralement à celle de 1870. Et après la surprise du premier choc, elle se redressa dans un sursaut de ses énergies nationales, et ce fut la victoire de la Marne 1

Au bout d'une année de guerre, la victoire de la Marne reste le fait dominant. La guerre s'est transformée, elle s'est étendue sur d'immenses fronts fortifiés, elle est devenue une guerre de siège, où ont reparu les anciens procédés qu'on croyait périmés. Même sur le front russe, où elle a repris dans ces derniers mois la physionomie classique de la guerre de mouvements de jadis, les batailles se jouent sur des lignes de tranchées qu'il faut bombarder violemment avant de les attaquer.

Ces batailles ne sont plus des batailles d'un jour comme celles de 1870, elles ne portent plus le nom d'une localité qui fut le centre principal de l'action. Elles se développent en espace et en durée sur de vastes régions. Ce sont les batailles de la Marne, de l'Aisne, des Flandres, de Champagne, de l'Artois, sur le front occidental ; de Pologne, des Carpathes, de Galicie, de la Naref, de la Lithuanie, sur le front oriental ; de l'Isonzo sur le front italien, de la Morava et de la Macédoine dans les Balkans ! On peut même dire la bataille d'Occident, la bataille d'Orient!

La grosse artillerie a imposé désormais son rôle

dans cette guerre de lorteresse. Les Allemands, quoique leur offensive ait été brisée, ont gardé jusqu'à ces derniers temps le bénéfice de leur formidable préparation. On a dû, à la longue, après des espoirs déçus, se rendre compte que l'Allemagne prolongeait la lutte et frappait encore des coups redoutables, parce qu'elle s'était tout entière muée en usine de guerre. Malgré le blocus qui l'isole, elle trouve dans son industrie mobilisée et dans les ressources de son sol de quoi alimenter encore largement son activité meurtrière. Pour la réduire, il faudra l'écraser sous ces avalanches d'obus qui sont toujours restées un des principaux éléments de son offensive foudroyante et qui lui ont permis de s'accrocher aux territoires qu'elle a envahis.

Les Alliés ont compris que cette bataille gigantesque était avant tout une bataille d'usure, dont le dénouement doit dépendre essentiellement d'une loi nouvelle : économie des hommes, prodigalité des munitions, proportion renversée entre les forces de choc et les forces de destruction, jusqu'au jour où la rupture d'équilibre par l'usure des combattants amènera le choc final qui brisera le colosse germanique (i).

(1) II semble qu'on ait oublié cette loi dans les tentatives de rupture laites en igi5 (Artois, Champagne, Alsace). Elle nous ont valu des pertes cruelles qu'on aurait pu éviter. La leçon a servi et la bataille de la Somme se poursuit actuellement dans de bien meilleures conditions.

LES CINQ PREMIERS MOIS DE GUERRE

dais, ne semblait pas disposé à courir les aventures d'une guerre.

La Russie, où des grèves venaient d'éclater, avait fortement activé sa réorganisation militaire, à la suite d'accords récents avec l'Etat-major français ; mais, comme pour la France, on pouvait estimer qu'elle traversait une crise, et que, plus on attendrait, plus elle serait en état de faire la guerre.

L'Allemagne, au contraire, était en pleine possession de sa puissance militaire. Depuis deux ans, elle avait porté son effectif de paix de six cent mille à huit cent mille hommes. Elle avait parfait l'instruction de ses réserves jusque-là négligée. Elle pouvait mettre en ligne deux millions d'hommes de troupe de premier choc, jeunes gens dont lage ne dépassait pas vingt-six ans. Et surtout elle disposait d'un outillage formidable, d'une artillerie très complète, en particulier d'artillerie lourde, et elle avait organisé tous les services de l'armée en vue d'une guerre d'écrasement. Tout son plan de guerre était prévu dans les moindres détails pour une offensive foudroyante. En profitant du grand écart de temps qui séparait l'entrée en ligne des armées françaises et russes, elle espérait en finir d'abord très vite avec la France, puis se retourner contre les Russes, déjà contenus par les Autrichiens, et terminer la guerre à Varsovie, après Paris.

11 est absolument certain que l'Allemagne ne pouvait plus attendre. Du moment que, pour réaliser son rêve mondial, elle avait consacré à sa puissance militaire la plus grande partie des ressources de l'Empire, elle était fatalement condamnée à la guerre en 1914 ou 191 5. Elle ne pouvait l'éviter que si la Triple-Entente s'humiliait devant elle, reconnaissant ainsi son infériorité. Elle en eut l'illusion, en cette

fin de juillet dernier, précisément parce qu'elle avait fait des calculs erronés sur la situation politique et militaire de ces Puissances et sur la fermeté de leur alliance. L'échec diplomatique ne pouvait être réparé que par la guerre.

Mais l'Allemagne se trouva alors en face de réalités qu'elle n'avait pas prévues. Elle avait compté sans la résistance de la Belgique, et sans l'intervention immédiate de l'Angleterre.

Depuis quelques années, nous savions parfaitement en France, et la Belgique ne l'ignorait pas, que, dans le cas d'une guerre avec la France, la stratégie allemande comptait bien élargir ses opérations en passant par les Ardennes belges pour tourner ainsi la région fortifiée de la Lorraine. L'événement a prouvé qu'il s'agissait tout simplement de faire passer par la Belgique la plus grande partie de l'armée allemande. Les Allemands demandaient aux Belges de se retirer dans le camp retranché d'Anvers et de leur donner libre pratique sur tout le reste du territoire, moyennant quoi ils promettaient de se conduire honnêtement et de respecter l'intégrité de la Belgique au prochain règlement de comptes. Tout au plus la Belgique se trouverait-elle fort honorée d'entrer comme vassale dans la plus grande Allemagne î En réalité, c'était la mainmise sur la Belgique et sur Anvers, qui était déjà devenu un port demi-allemand, et dont la possession faisait partie du programme pangermaniste.

Ce fut une des erreurs capitales de la diplomatie et de la stratégie allemandes. Le « chilfon de papier », qui depuis un siècle garantissait la neutralité de la Belgique, pouvait n'avoir aucune valeur à l'estime de l'ineffable M. Bethmann-Hohveg et des chefs militaires, mais l'Angleterre était trop particulièrement intéressée à l'indépendance et à la liberté de la Bel-

LES CINQ PREMIERS MOIS DE GUERRE

gique pour qu'elle acceptât une telle violation des traités. Il semble extraordinaire que l'Allemagne ne l'ait pas compris.

Au fond, tout en s'imaginant que l'Angleterre ne bougerait pas ou serait incapable d'intervenir autrement que par l'appui de sa flotte, l'Etat-major alle-

; mand considérait comme une question « de vie ou de mort » l'offensive qu'il avait préparée par la Belgique et se croyait sûr de la victoire avant l'entrée en ligne

; des Anglais.

Il faut bien se rendre compte de cette stratégie

s allemande, si l'on veut comprendre à la fois nos

) échecs du début et l'insuccès définitif de l'offensive

i allemande.

La frontière franco-allemande, telle qu'elle est i résultée du traité de Francfort, est resserrée entre le 3 Luxembourg et la Suisse, sur un front qui de Thionv ville à Belfort ne dépasse guère deux cents kiloû mètres. Jusqu'à ces dernières années, la concentration t des armées allemandes était prévue et préparée en fc Alsace-Lorraine, et le débouché stratégique, appuyé ; sur Metz et Strasbourg, devait prendre pour premiers c objectifs les passages de la Meuse et de la Moselle. I Or, notre organisation défensive avait barré les prin- I eipaux de ces passages par les grands camps retran- : chés de Verdun, Toul, Epinal et Belfort, et par les t lignes fortifiées des Côtes Lorraines et des Hauts de J Moselle.

Pour se déployer, les armées allemandes, après . lavoir passé la frontière, ne pouvaient élargir leur Ifront qu'en remontant au nord vers Mézières, en desjcendant au sud vers Langres.

Il y avait fatalement, au début des opérations, un

encombrement considérable sur ce front étroit, pour mettre en ligne les deux millions d'hommes qui constituaient l'armée mobilisée de premier choc.

La manœuvre devenait d'autant plus difficile que notre couverture avait été sérieusement renforcée, et que la concentration de nos forces derrière la Meuse et la Moselle était absolument maîtresse de ses débouchés.

Les Allemands n'hésitèrent pas. Leur doctrine d'enveloppement stratégique devenait inapplicable sur notre frontière ; il n'y avait plus qu'un parti à prendre, c'était de passer par les Ardennes et par la Belgique. Tout se simplifiait alors. La concentration allemande s'élargissait jusqu'à Aix-la-Chapelle, et, par une magnifique conversion, l'aile droite allemande, devenue l'armée principale, tournait la Meuse et retrouvait la grande voie historique d'invasion par l'Oise sur Paris.

Ainsi fut fait. La nouvelle guerre franco-allemande commença par la bataille de Liège, au lieu de la bataille de Nancy.

Le 3 août, l'Allemagne enjoignait à la Belgique d'ouvrir le passage à ses armées et déclarait la guerre à la France. La mobilisation générale en France avait été décrétée le i cr août.

L'Allemagne avait commencé sa mobilisation et sa concentration dès la fin de juillet. Le 5 août, l'armée d'avant-garde allemande passe la Meuse à Visé et attaque Liège. La place résiste héroïquement. La bataille de Liège dure plusieurs jours et retarde l'offensive allemande.

Notre concentration se fait dans le plus grand ordre sous la protection de notre couverture, qui, dès

LES CINQ PREMIERS MOIS DE GUERRE

le 7 août, a pris l'offensive et pénétrait en Alsace- Lorraine.

Le 8 août, la France apprend avec une profonde émotion que nos troupes sont entrées en Alsace après de brillants combats à Ahkirch et à Mulhouse.

L'attaque brusquée sur Nancy, qu'on avait toujours prévue comme le prélude de la guerre avec l'Allemagne, n'a pas lieu. Sur tout le front de la Woëvre et de la Lorraine, l'ennemi ne montre que des détachements.

Il y a eu probablement, à ce moment-là, une certaine incertitude sur la situation générale des armées allemandes et sur leur zone principale d'attaque. Les opérations de Belgique pouvaient n'être qu'une grande diversion confiée sans doute à une forte armée, mais on pouvait croire que la masse principale était toujours en Lorraine et attendait que l'armée de Belgique eût exécuté son mouvement.

Nos armées de première ligne étaient disposées de Belfort à Mézières. Un échelonnement de corps de réserve était prévu à notre gauche, entre Hirson et Lille. L'armée anglaise débarquait à Calais et à Boulogne, et devait venir s'établir à la gauche de nos armées, vers Maubeuge.

Nos armées de Lorraine prirent l'offensive le i5 août et progressèrent assez rapidement jusqu'à Sarrebourg et Morhange.

Mais notre haut commandement dut bientôt se rendre compte que les Allemands, maîtres de Liège et de Namur, débouchaient en masse par la Belgique. L'armée belge reculait lentement sur Anvers en livrant des combats incessants. Le 20 août, la cavalerie allemande entrait à Bruxelles.

Le général Joffre décida de prendre l'offensive générale et de se porter au secours de la Belgique.

Le 22 août commence une bataille générale entre Mons et le Luxembourg. Elle est connue sous le nom de bataille de Charleroi, mais en réalité elle se développa sur toute la frontière. Nous l'appellerions volontiers la bataille de Sambre-et-Meuse. M. Hanotaux la nomme la bataille des frontières.

Chacune de nos armées a eu sa bataille : à Nancy, à Longwy, à Wirton, à Neuchâteau, à Dinant, à Charleroi, et les Anglais à Mons.

Ceux-ci commencèrent à plier sous le poids de l'armée de von Kluck, puis la masse allemande, forte de trente-quatre corps d'armée, obligea nos forces numériquement inférieures à reculer. La retraite s'opère d'abord lentement, avec de violents retours offensifs qui contiennent l'ennemi et permettent au généralissime d'organiser un recul stratégique sur la ligne de la Marne et de la Seine, à l'est de Paris.

Nous avons participé à cette retraite dans la troisième armée, entre la Meuse et l'Argonne. Nous avons eu la douleur de voir abandonner la ligne de la Meuse que notre enseignement classique avait toujours considérée comme inviolable; nous ignorions alors ce qui se passait dans les autres armées, mais personnellement nous n'avions jamais douté de l'attaque par les Ardennes et par la Belgique.

Ce que nous pouvons affirmer du côté où nous combattîmes, c'est que notre retraite ordonnée se fit beaucoup plus sous les avant-gardes de projectiles, dont nous inondaient copieusement les Allemands, que sous la pression même des corps d'armée ennemis. Nous avions devant nous l'armée du Kronprinz. A chacun de nos retours offensifs, où la baïonnette joua son rôle, elle s'arrêtait ou reculait.

La troisième armée pivotait autour de Verdun et, faisant face avec une ténacité inlassable, formait, au

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commencement de septembre, entre l'Ornain et la Meuse, un barrage contre lequel l'armée du Kronprinz allait se briser. Elle contribuait ainsi puissamment à la victoire de la Marne.

En effet, le 5 septembre, date inoubliable, le général Joffre, ayant rappelé au centre et à gauche une partie des armées de Lorraine et d'Alsace, arrêtait sa retraite et reprenait l'offensive. Il avait habilement attiré les armées allemandes à l'est de Paris, et il pouvait faire intervenir sur leur droite une armée constituée à Paris, à l'insu des Allemands.

Ce fut la victoire de la Marne, en six journées de combats acharnés, où nos troupes, qui auraient pu être éprouvées et démoralisées par les échecs précédents, déployèrent une bravoure et une endurance incomparables.

Faut-il rappeler l'émoi qui s'empara de Paris à l'approche imprévue des armées allemandes ? On se crut un moment revenu aux jours sombres de 1870. Passons !

Pendant cette retraite de la fin d'août, notre armée de Lorraine avait dû reculer. Nancy fut attaqué et Lunéville occupé. La bataille du Grand Couronné tourna à notre avantage. On a prétendu que l'empereur Guillaume y assistait et comptait faire son entrée à Nancy. Il a eu depuis d'autres désillusions ! Nous avons depuis lors repris nos positions, dépassé les Vosges, et nous occupons actuellement une partie des vallées alsaciennes devant Colmar et Mulhouse.

Mais l'intérêt principal des opérations s'est détourné jusqu'ici de la Lorraine et de l'Alsace.

Après la victoire de la Marne, les armées allemandes se replièrent, poursuivies avec énergie ; mais elles purent s'arrêter sur leurs réserves derrière la ligne de l'Aisne, dont l'organisation défensive était

déjà préparée sur un terrain très favorable. L'armée du Kronprinz prenait position en Argonne et sur les hauteurs de Montfaucon. Alors commence le i5 septembre cette guerre des tranchées qui a pris un aspect si nouveau et si étrange dans l'histoire des guerres. Les Allemands, ces partisans si exclusifs de l'offensive, se sont retranchés comme pour une guerre de siège. Il a fallu en faire autant de notre côté, et c'est ainsi que se sont développées sur cet immense front les lignes de tranchées, dans lesquelles se terrent et combattent depuis plus de deux ans des millions d'hommes.

Pendant les deux premiers mois, l'Etat-major allemand, déçu et irrité de sa grande offensive manquée, essaya de rompre nos lignes et de reprendre la marche sur Paris. Il rassembla à plusieurs reprises des masses considérables, renforcées de troupes nouvelles, et les lança avec une violence inouïe, d'abord sur notre aile gauche en Picardie, vers Roye et Lassigny, puis plus tard dans les Flandres, sur l'Yser et contre Y près.

La bataille des Flandres a été une des plus meurtrières de cette guerre. Le Kaiser, maître de la Belgique et d'Anvers, a voulu se venger des échecs de France sur l'armée anglaise, contre laquelle il apportait tout le ressentiment de son intervention. Il rêvait de prendre Dunkerque et Calais et d'infliger à l'orgueil anglais la bravade de ses canons et de ses sousmarins.

Grâce au rapide concours de nos corps d'armée transportés en Flandre, le nouveau plan allemand échoua au prix de pertes effroyables.

Le i5 novembre, la première période de la guerre était close. La victoire de la Marne avait sauvé la France et l'Europe. La guerre allait continuer, formidable/effroyablement meurtrière, mais l'Allemagne

LES CINQ PREMIERS MOIS DE GUERRE

était à son tour attaquée, et la coalition européenne prenait la résolution implacable de ne cesser son effort que lorsque l'Allemagne serait mise dans l'impuissance de reprendre ses plans d'agression et de domination.

Septembre 191 5.

LA VICTOIRE DES FORCES MORALES

Quelques amis étaient réunis, en août dernier, sur la terrasse d'un château, dans le Saint-Emilionais. Devant nous, le doux paysage des bords de la Dordogne étalait sous le clair soleil l'alternance des pampres aux tons d'or vert du célèbre vignoble et des frondaisons des bois, déjà teintées de rouille. A l'ombre des platanes centenaires, orgueil des terres du Midi, tout en nous laissant envahir par cette sorte d'alanguissement charmeur que produit, après l'action, le repos dans une ambiance sereine, notre causerie allait, d'un cours invincible, au delà des coteaux vaporeux, vers le seul sujet qui nous domine tous, et qui fait à la fois notre angoisse et notre espoir.

Tous, plus ou moins, nous sortions de la mêlée terrible. Ceux qui sont désormais impuissants à y prendre une part active ont le devoir de parler avec l'autorité de leur âge ou de leurs services passés, d'entretenir la confiance, la persévérance et de maintenir jusqu'au bout le courage des non-combattants nécessaire, lui aussi, au salut de la patrie.

L'échange de nos pensées s'animait aux souvenirs qu'évoquait la date où nous nous trouvions assemblés. Le 21 août nous rappelait ces jours inoubliables

d'août 1914, quand nos troupes, pleines d'enthousiasme, s'élançaient dans une offensive générale contre l'ennemi, qui, après quarante-cinq ans de menace constante, revenait à la charge et ne dissimulait plus ses intentions de conquête et d'asservissement.

Toute la nation s'était levée, frémissante, indignée, consciente qu'elle était provoquée, et certes on ne pouvait reprocher à notre gouvernement et à la représentation du pays de n'avoir pas été jusqu'à l'extrême limite des manifestations pacifiques et des sentiments de conciliation, pour ne pas dire de concession ! De ceux qui avaient voté, la mort dans l'àme, la loi de trois ans, loi de salut public, beaucoup ne songeaient-ils pas, sous l'influence dissolvante de l'esprit de parti, à l'atténuer, à la corriger, à l'annihiler, au nom de ce sophisme : « Si la France affirme son pacifisme et se dérobe à la guerre, l'Allemagne ne pourra l'attaquer, et le désarmement se fera au profit de l'humanité et de Tinternationalisme »?

Mais la foudre éclate soudain dans un ciel qui semblait pur, et déchaîne la plus effroyable tourmente qui ait jamais frappé le monde civilisé. Fragilité des prévisions humaines... et des illusions chimériques !

Or, dans la stupeur du coup de tonnerre, la merveille fut que la France resta debout, et que, contrairement à l'attente de l'ennemi, aucune défection, aucune défaillance ne troublèrent l'appel aux armes. L'union sacrée enveloppa amis et adversaires de la veille. Et ce fut le salut.

... Ainsi parlions-nous en revivant ces anniversaires tragiques. L'un d'entre nous me posa alors cette question : « Mon général, vous qui étiez à la

LA VICTOIRE DES FORCES MORALES

bataille de la Marne, expliquez-nous comment vous comprenez notre victoire ? Ici, dans nos pays éloignés du danger et des émotions immédiates, nous ne savons pas, nous raisonnons mal. Personne ne nous a expliqué le fait accompli. La lutte se prolonge, on oublie l'événement heureux déjà lointain pour ne songer qu'au présent angoissant. Cette victoire de la Marne a eu une portée qui s'affaiblit peut-être. Si l'on en connaissait mieux les causes profondes, si partout on la chantait comme un des signes certains du triomphe futur, notre foi n'en serait-elle pas accrue, et les sacrifices encore nécessaires n'en seraient-ils pas mieux compris et mieux acceptés ? »

Je fus surpris. A Paris, la victoire de la Marne a gardé son prestige et a contribué à fixer les traits de cette sérénité, de ce calme admirables qui marquent la vie de la capitale. Combien loin l'émotion des derniers jours d'août, alors que l'envahisseur apparaissait déjà aux portes de la Cité !

Pour nous qui suivons les événements de près et qui voyons l'avenir de justice à travers les réalités quotidiennes, la victoire de la Marne reste le fait dominant. Et sa portée s'exerce toujours, après un an de guerre sans exemple. Les revers de détail, les immobilités forcées du moment, les efforts inouïs de l'Allemagne sur le front oriental, les probabilités d'une nouvelle campagne d'hiver et de printemps ne démentiront pas la force du coup qui a été frappé du 6 au 12 septembre. Le flanc de l'Allemagne a été irrémédiablement ouvert, le meilleur de son sang s'en est écoulé, et si le colosse a paru reprendre son équilibre et a témoigné qu'il était capable encore de formidables sursauts, il garde dans la plaie le trait mortel.

L'interrogation qui m'était adressée sur cette ter-

rasse provinciale me fît comprendre tout d'un coup les dangers de l'ignorance de la nation sur les causes et les effets de ces événements d'une importance capitale, et la nécessité d'éclairer l'opinion publique et de fortifier l'âme populaire.

Qu'a-t-on dit sur la victoire de la Marne ? Certes, elle a été célébrée par notre presse et par celle de nos alliés. Des récits ont été publiés, des conférences ont été faites à Paris et en province. Néanmoins, elle n'a pas pénétré profondément, comme il l'aurait fallu, dans tous les villages de France, dans tous les cœurs de ceux qui sont à l'arrière, et peut-être même dans les cœurs des poilus héroïques qui sont à l'avant. « Vous avez raison, répondis-je, il faudrait que la victoire de la Marne fût l'acte de foi perpétuel de notre peuple, et qu'il n'y eût pas un enfant en âge de comprendre, pas une femme, qui ne sachent tout ce qu'il y a d'extraordinaire dans cet événement. Ce serait sans doute au gouvernement à propager dans l'intérieur du pays, par ses écoles comme par ses agents officiels, sous forme de brochures populaires, et surtout par la harangue publique, cette certitude absolue de vaincre que nous a donnée la bataille de la Marne. On ne saurait mieux la qualifier qu'en l'appelant la victoire des Forces morales sur les Forces matérielles.

« Il y a eu dans cette victoire une part « mystique » autant qu'une part « militaire». Mystique, non dans le sens religieux du mot, quoique ceux, nombreux en France, qui croient à la puissance des forces surnaturelles, aient pu considérer ce fait comme une sorte de miracle analogue aux missions de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc.

» En analysant ce retour imprévu de fortune, il faut bien pourtant reconnaître quelque chose de

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mystérieux, d'illogique, dans ce renversement soudain des forces opposées, dont l'une était manifestement supérieure à l'autre. Comment ne pas s'étonner que le plan germanique, si admirablement préparé, si sûr de la victoire, ait échoué contre une armée à demi vaincue ?

» La psychologie primaire du germanisme n'a pas tenu compte de facteurs qui échappent à la balance humaine, tels que l'énergie latente d'une nation et l'immanence d'une justice éternelle ! Ce sont ces « impondérables » qui dans l'histoire de l'humanit comme dans la physique du monde, gouvernent, invisibles dans leur action, mais formels dans leurs effets, les phénomènes de la matière et de l'esprit.

» Sans cloute, le « militaire » contribua à la vie toire. On ne louera jamais trop la résolution ave laquelle le généralissime arracha nos armées à l'em prise d'une stratégie dont on n'avait pas assez prévu la formidable audace, et cette retraite méthodique qui les dirigea entre les camps retranchés de Paris et de Verdun, préparant ainsi la manœuvre suprême qu'allait favoriser aux deux ailes extrêmes l'appui de ces deux grandes places. Mais la perspicacité et 1 coupd'œil dont fit preuve le général en chef en saisis sant le moment opportun et en lançant dans un offensive presque désespérée toutes les masses qu'i avait concentrées, n'auraient pas suffi à changer la face des choses s'il n'y avait eu dans l'âme des sol dats cette force mystique qui les fit réagir et se redresser contre toutes les épreuves accumulées, contre toutes les défaillances physiques et morales.

» J'ai vu cela à l'endroit où le sort m'avait placé. Et quelle meilleure preuve puis-je donner de cette merveilleuse réaction, qu'en disant ce que j'ai vu moi-même en de telles circonstances ? Ab uno disce

omnes î Ce qui s'est passé autour de moi s'est reproduit sur l'immense champ de bataille, entre les chefs et les soldats. L'histoire de l'un des régiments est l'histoire de tous.

» Le 46 e que je commandais faisait partie de la 3 e armée et livra son premier combat près de Longwy, les 21 et 22 août. Dans la nuit du 21 au 22, aux avant-postes, nous eûmes le spectacle émouvant de Longwy en flammes, bombardé sans interruption. Nous espérions par notre marche en avant délivrer la vieille et héroïque citadelle. Le 22, la grande bataille de Sambre-et-Meuse s'engageait de Mons à Longwy. Dans la zone étroite où agit un régiment, le colonel et ses soldats ne voient que l'objectif qui leur est assigné et qu'ils ont devant eux, ils ignorent ce que font les camarades, ils travaillent de leur mieux pour le but commun. La marche en avant, après quinze jours d'attente dans la Woëvre, avait ravivé l'enthousiasme du départ, l'élan était admirable. Comment fut-il brisé au premier choc ? Nous le savons aujourd'hui. Mais alors nous ne pouvions juger que l'action présente.

» Dans la matinée du 22, après avoir gagné du terrain dans un de ces vallons ravinés et boisés qui caractérisent les abords des Ardennes, l'ordre de retraite surprit le régiment. D'un seul coup l'ardeur tomba. Les jambes furent coupées. Il fallut rétrograder péniblement ; des unités échappèrent momentanément à la main du colonel. Le régiment couvrait la retraite, qui n'était inquiétée que par les gros obus de l'artillerie lourde, dont ce fut la première et assez émotionnante apparition. Pas de fantassins devant nous : un champ de bataille vide ! Les Allemands étaient arrêtés, leurs brigades décimées faisaient même demi-tour, mais leurs obusiers formaient un

Septembre igi5.

LES VARIATIONS DU PLAN ALLEMAND

Le plan de 1914 dérivait d'une idée préconçue comme en forge le cerveau germanique. L'Etat-major allemand considérait qu'il n'avait à lutter que contre deux adversaires: la France et la Russie. Tout au plus, depuis que s'était consolidée la Triple-Entente, supposait-il une neutralité malveillante de l'Angleterre, qui réduirait les entreprises de la flotte allemande. La Triplice, appuyée plus ou moins effectivement par l'Italie, assurée en plus du concours de la Turquie et de certaines neutralités balkaniques, était en mesure de faire une guerre décisive contre deux puissances, dont la force totale était sans doute redoutable, mais qui étaient séparées et incapables de se joindre.

C'est précisément sur cet éloignement des deux alliées que le plan allemand fondait toute la réussite de son terrible jeu. Non seulement l'Allemagne et l'Autriche avaient le bénéfice de ce que l'on appelle en stratégie la ligne intérieure, avec une envergure assez grande pour manœuvrer successivement et opportunément contre l'une et l'autre des armées adverses, mais le plan allemand escomptait en outre, à juste

titre, l'écart de temps qui s'interposait entre les deux mobilisations française et russe et qui ne permettrait pas aux deux États-majors de Paris et de Pétrograd de combiner dès le début des opérations simultanées et concordantes.

Le commandement allemand estimait que les masses russes concentrées à l'est de la Vistule ne pourraient entreprendre une offensive d'ensemble que quelques semaines après l'entrée en ligne des armées françaises.

Le plan était donc aussi simple qu'audacieux: — attaque en masse avec deux millions d'hommes, l'élite de l'armée allemande, contre la France, adversaire principal et le plus rapproché; — défensive expectative sur le front de Pologne, en attendant que l'armée autrichienne, ralentie aussi par sa mobilisation, pût s'avancer et contenir les Russes hors de Galicie.

L'écrasement de la France en quatre à cinq semaines ne faisait aucun doute. Le kaiser entrait à Paris. Puis la masse victorieuse se retournait à l'est, traversait en vitesse l'Allemagne délirante, et renouvelant la même manœuvre, chassait les Russes de la Pologne. Le kaiser entrait à Varsovie.

Devant cette double démonstration du génie germanique, l'Europe se prosternait, et la paix s'ensuivait, conforme aux rêves d'hégémonie de IaKultur!

On peut s'étonner aujourd'hui qu'une telle partie ait été considérée comme ayant des chances de réussite, et surtout qu'elle ait failli aboutir. L'Etat-major allemand faisait vraiment trop bon marché des forces de résistance des deux nations. Il croyait les surprendre à l'heure critique où elles commençaient à peine à discerner le danger qui les menaçait. Et rien ne peut laisser supposer que même après des revers

1 ES VARIATIONS DU PLAN ALLEMAND

successifs, même après la prise de Paris et de Varsovie, les armées française et russe se soient mises d'elles-mêmes hors de combat, et que la lutte ait été close.

Le plan a échoue, faute de quelques prévisions que des gens moins imprégnés du concept matérialiste de la" force brutale auraient sans nul doute fait entrer dans les calculs de leur supériorité. La psychologie germanique n'a pas encore compris et ne comprendra probablement jamais que l'Angleterre soit intervenue pour l'honneur d'un chiffon de papier portant sa signature, et que l'Italie n'ait pas voulu se faire la complice de la spoliation de la Serbie et de la violation de la Belgique. Elle ne comprendra pas davantage que toute cette stratégie formidable, qui avait combiné les forces de choc et de destruction dans l'organisme de guerre le plus complet qui ait jamais existé, soit venue stupidement se briser sur les rives d'un fleuve désormais célèbre, contre les forces morales d'une nation estimée inférieure par tous les docteurs de la Kultur.

D'autres petits accidents ont contrarié l'action foudroyante du plan allemand : la résistance imprévue de l'héroïque Belgique, la soudaine offensive des Russes en Pi russe orientale dès le mois d'août, la déroute autrichienne aux confins de la Galicie.

Les cartes tournent et n'amènent pas les atouts désirés.

Après la bataille de la Marne, l'État-major allemand paraît fort désemparé, et il eût subi dès lors le juste châtiment de son infatuation, si nous avions pu ravitailler notre artillerie et si nous avions eu une cavalerie moins fatiguée. Devant l'arrêt de nos troupes sur l'Aisne, les Allemands se ressaisissent, et tandis qu'ils couvrent fiévreusement leur front de lignes de

tranchées, ils improvisent le plan nouveau que les événements leur imposent (i).

L'écart de temps est maintenant comblé entre les deux adversaires de l'est et de l'ouest. Il faut opérer sur les deux faces à la fois. La répartition des forces doit changer. C'est alors qu'intervient la remarquable organisation du réseau ferré allemand. La grande navette stratégique qui devait transporter les troupes victorieuses de France en Pologne va se décomposer en des alternances d'aller et retour, d'un théâtre d'opérations à l'autre, suivant les besoins et les circonstances. L'Etat-major allemand y déploiera une virtuosité incomparable, et l'on doit attribuer la prolongation de la résistance de l'Allemagne et les succès qu'elle remporte encore à la perfection de ses moyens de transports autant qu'à la supériorité encore persistante de son usine de guerre.

Du mois d'octobre roi4 au mois d'avril 191 5, la stratégie allemande oscille entre l'offensive et la défensive de part et d'autre. On ne saurait mieux la caractériser qu'avec une expression un peu vulgaire : elle court au plus pressé. Elle garde cependant le

(1) Il y a lieu de remarquer que l'Etat-major allemand ne s'est jamais résigné à avouer la défaite de la Marne. Les communiqués allemands du 5 au 20 septembre sont absolument mensongers. Et quand la bataille se livre sur l'Aisne à partir du i5 septembre, l'Etat-major explique que le mouvement était voulu et que la situation reste favorable devant Paris et Verdun! Jamais Etat-major militaire ne sera plus couvert de honte que celui de Berlin, car si les diplomates et les politiques sont obligés souvent de dissimuler la vérité, le premier devoir du commandement est la franchise. Les critiques militaires des pays neutres ne s'y sont pas mépris. Le colonel Feyler dans le Tournai de Genève, et le capitaine Gatti dans la Carrière délia Sera ont fait justice du bluff allemand. Lire les Avant-propos stratégiques de Feyler et la Guerre des Nations de Gatti (Voir plu* loin, chapitre VIII).

LES VARIATIONS DU PLAN ALLEMAND

sentiment de la prédominance de l'offensive et de l'attaque à fond, dont s'inspire sa doctrine de guerre, et dont elle espère quand même obtenir des effets de démoralisation chez ses adversaires.

C'est ainsi qu'en octobre les Allemands attaquent simultanément sur les deux fronts.

Sur le front occidental, après avoir cherché réciproquement à déborder et à envelopper les ailes extrêmes entre l'Oise et la Somme, les armées opposées se sont étendues jusqu'à l'obstacle infranchissable, la mer. La course à la mer, comme les rapports officiels ont appelé ces manœuvres successives, a amené peu à peu les deux adversaires vers le nord. Nous n'avons pu réussir alors à dégager les riches provinces des Flandres française et belge. La chute prématurée de Maubeuge et l'abandon de la grande cité du nord, Lille, restent des témoignages de l'erreur profonde dans laquelle nous étions tombés sur le plan allemand.

Mais les Allemands, dans leurs premières marches foudroyantes d'août, dans l'ivresse de leur entrée certaine à Paris, avaient oublié que Dunkerque, Calais, Boulogne étaient à leur portée. Faute inouïe dont ils se sont aperçus trop tard, et qui leur a coûté des flots de sang !

En effet, à peine les Anglais, rejoignant les débris de l'armée belge, ont-ils occupé la ligne de l'Yser et la région d'Ypres, qu'ils sont furieusement attaqués par toute une armée rassemblée en Belgique. Le kaiser a donné le mot d'ordre et l'objectif : « Calais ! Prendre Calais ! » Et ce n'est pas l'attrait d'une vaine parade, le vertige d'un nom et d'un souvenir historiques. Calais, c'est la maîtrise de la Manche, l'attaque de l'Angleterre par les sous-marins et les Zeppelins monstrueux ! C'est peut-être la reprise de la conception

napoléonienne, la descente dans l'île inviolée... Guillaume le Conquérant ! Quel rêve !

Nous savons comment le plan allemand a encore avorté. Notre État-major sut jouer aussi des chemins de fer, et pour être moins colossales que celles qui emportent les soldats allemands de Belgique en Pologne, nos navettes ont toujours répondu à temps à celles de l'ennemi. Que cet hommage mérité soit rendu en passant à notre quatrième bureau et à nos compagnies de chemins de fer.

La victoire des Flandres, qui complète et consacre la victoire de la Marne, marque le dernier acte offensif de la stratégie allemande sur le front occidental. Avec la guerre de tranchées, elle passait désormais à la défensive, se bornant à fixer au sol une sorte de frontière militaire, suffisamment puissante pour interdire aux Alliés tout retour dans les territoires envahis qui doivent servir de gages au futur règlement de comptes. Depuis lors, les armées allemandes de France et de Belgique ne se sont livrées qu'à des attaques locales, plutôt sous forme de contre-attaques contre la pression lente et progressive que nous exerçons sur elles.

Nous avons engagé des batailles tactiques sur des zones plus ou moins étendues, dans le but de rompre les barrages et de forcer par contre-coup la retraite générale. Toutes ces tentatives d'offensive n'auraient pu prendre la forme d'une manœuvre stratégique à grande portée que si elles avaient réussi à ouvrir les brèches nécessaires. Quelles que soient les raisons qui les ont fait échouer, tout en confirmant cependant notre ascendant moral et en réalisant des gains sensibles qui nous ont placés presque partout dans les tranchées des premières lignes allemandes, il faut reconnaître que le plan défensif maintenu de notre

LES VARIATIONS DU PLAN ALLEMAND

côté par les Allemands a permis le développement et le succès du plan offensif dirigé contre la Russie à partir de iqi5.

Ce fut dans les derniers mois de 1914 que commença à se manifester la variation du plan allemand. Il va désormais tourner tout ce qui lui reste de puissance offensive contre la Russie.

En effet, le danger devient pressant. Les Autrichiens ont dû évacuer la Galicie. Les avant-gardes russes apparaissent en novembre sur les Carpathes et dans les alentours de Gracovie. La Prusse orientale, délivrée une première fois en septembre, est de nouveau menacée.

Un homme de guerre s'est révélé. Disgracié par le maître, Hindenburg s'était retiré sous sa tente. On le rappelle ; toutefois on ne lui donne qu'un commandement sur le théâtre secondaire. Mais les armées de couverture de Varsovie et de Vilna attaquent plus tôt que l'État-major de Berlin ne l'avait prévu. Par une habile manœuvre Hindenburg, qui a reçu des renforts retirés du front occidental (avant la bataille de la Marne), bat successivement les deux armées russes mal engagées. Dès lors c'est lui qui prend la direction des opérations sur le front oriental. Le grand-duc Nicolas va trouver un redoutable adversaire, aussi expert dans l'art de transporter les grandes masses que dans celui de les conduire à l'attaque. Hindenburg joue avec les armées et les corps d'armée, des lacs de Mazurie aux versants des Carpathes, apparaissant partout au moment opportun, reformant de nouvelles concentrations et de nouvelles offensives après des défaites et des retraites presque désastreuses. L'histoire rendra justice aux navettes de H indenburg.

Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié ces terribles batailles des Quatre-Rivières, du Nord et du Sud

polonais, qui ont rempli les mois d'hiver, et qui ont fait passer des alternatives d'espoir et d'angoisse dans les deux camps (i). Sans entrer dans les détails que ne comporte pas ce bref exposé, la comparaison des deux stratégies montre que les deux chefs, comme les deux armées, sont dignes les uns des autres.

Chacun s'est fixé, comme de juste, un objectif principal. Le généralissime russe, maître de la Galicie, poursuit la destruction de l'armée autrichienne et l'invasion de la Hongrie. Des considérations politiques autant que militaires déterminent ses directives. La manœuvre russe par les Carpathes et la Hongrie est une manœuvre d'aspiration des forces balkaniques ; elle prévoit la jonction des armées russes avec les Serbes et les Roumains sur les routes de Vienne et de Budapest.

Ainsi s'explique, malgré les attaques de Hindenburg en Pologne, la poussée continuelle qui amène peu à peu les Russes, après la prise de Przemysl, aux sommets neigeux et sur les cols des Carpathes.

L'objectif de l'État-major allemand reste Varsovie. Mais la stratégie de Hindenburg vise plus loin. Tandis que l'armée autrichienne, renforcée de corps allemands, défend pied à pied les routes de Hongrie, Hindenburg tend à envelopper et à briser l'offensive russe de Galicie par de larges et obstinées manœuvres sur le front polonais. Il échoue au centre, il remonte au nord, il délivre une seconde fois de l'invasion la Prusse orientale, puis il fonce sur la Naref.

Au mois de mars, tous ces efforts meurtriers n'avaient pu détourner le grand-duc Nicolas de son plan d'attaque vers la Hongrie. Il y eut un moment où les Alliés purent avoir l'illusion que l'Allemagne commençait à être essoufflée, que ses œuvres vives

(1) Voir pour les détails, page 128.

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étaient atteintes, que bloquée et encerclée comme une forteresse assiégée, elle allait être condamnée à la défensive, prélude de la capitulation. L'intervention de l'Italie semblait devoir entraîner les États balkaniques. L'Autriche était défaillante, et l'attaque de Constantinople, reprise en de meilleures conditions, porterait le coup fatal à la Turquie.

Et pourtant il n'était pas besoin de beaucoup de réflexion pour comprendre que l'Allemagne n'avait pas encore dit son dernier mot. Chaque jour se révélait l'étonnante et formidable prévoyance du militarisme et du pangermanisme associés qui avaient préparé cette guerre. Pendant que l'on croyait les armées épuisées et le pays aux abois, l'usine de guerre accumulait les armes, les munitions, les vivres, la diplomatie agissait avec son cynisme habituel, et l'Etat-major de Berlin montait le plan, vraiment colossal, dont nous voyons aujourd'hui les résultats sur le front oriental.

Les Russes s'attendaient sans doute à l'attaque, mais pas dans d'aussi vastes proportions, et le malheur voulut que pour des raisons que l'on ne peut dire actuellement et que l'Histoire dévoilera plus tard, les munitions leur manquèrent brusquement, et que la supériorité matérielle des Allemands devint écrasante. Ceux-ci ne l'avaient-ils pas prévu, et n'avaientils pas choisi à bon escient l'heure favorable ? (i).

La stratégie allemande a montré à nouveau en

( i ) L'espionnage allemand était encore plus actif en Russie qu'en France. Il trouvait jusque dans la Cour impériale et dans les Ministères des concours qu'on ne peut expliquer que par les sympathies des fonctionnaires d'origine allemande et la vénalité de trop nombreuses personnalités. La presse a raconté les exploits de l'odieux colonel de gendarmerie Massoïédof, qui trahissait l'État-major général et a, sans nul doute, causé les défaites russes de l'hiver dernier.

191 5 toute sa force de conception, d'organisation et d'exécution. Le double enveloppement des armées russes, qu'elle a poursuivi sur un immense front de plus de quinze cents kilomètres, laisse une sorte de stupeur et dépasse tout ce qu'on avait fait jusqu'ici. Mais ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est que les armées russes y aient échappé. Et leur retraite est aussi admirable que la manœuvre qui les y a forcées.

A l'heure où nous écrivons, il paraît certain que le plan allemand de 191 5, pas plus que celui de 1914, n'a donné des résultats décisifs. Les Allemands ont repris la Galicie, ils occupent Varsovie, Vilna, ils foulent la Pologne et une grande partie des provinces occidentales de la Russie. Le succès moral est incontestable. Mais au prix de quelles pertes, de plus en plus irréparables? Et qu'en adviendra-t-il ?

Tandis que depuis trois mois l'effort principal est dirigé contre le front oriental, le front occidental s'est renforcé. L'Angleterre a mis en ligne sa nouvelle armée, l'armée de Kitchener, constituée au courant de l'hiver, et a réalisé enfin sa mobilisation industrielle.

La stratégie allemande se retrouve en face de nouvelles et plus graves décisions.

Va-t-eile poursuivre, comme un fuyant mirage, une victoire de plus en plus incertaine sur les routes de Pétrograd et de Moscou ? Lui est-il possible, même en restant sur les positions conquises, de détourner du front russe quelques centaines de mille hommes pour les employer à d'autres tâches pressantes? Et de quel côté les dirigera-t-elle ?

Nous ne ferons ici aucune hypothèse, et nous nous garderons de tirer des horoscopes que les événements démentent bientôt. Les critiques militaires doivent

LES VARIATIONS DU PLAN ALLEMAND

relire avec mélancolie les commentaires que les communiqués journaliers leur inspiraient au fur et à mesure des faits de guerre. Jamais guerre n'aura eu tant d'imprévu, tant de surprises, comme aussi n'aura soulevé tant de doutes et tant d'angoisses sur ses tragiques péripéties.

Nous assisterons sans doute avant l'hiver à de nouvelles manifestations de la force, encore très redoutable, de l'Allemagne. 11 faut s'y préparer et les prévoir partout — sur notre front sur Calais, comme sur Paris — sur le front italien — sur le front serbe. Et peut-être celui-ci est-il le plus urgent pour les Impériaux comme pour les Alliés !

C'est par la Serbie qu'a commencé cette effroyable guerre. Les chemins de Constantinople passent toujours par les Balkans. Qu'ils soient définitivement fermés aux Impériaux, c'est la fin de la Turquie, la chute de Constantinople, et peut-être le dernier acte du drame (i).

(1) Ce que nous prévoyions en septembre s'est réalisé en octobre. Une nouvelle variation du plan allemand a répondu à des nécessités pressantes. Quoique l'attaque des Dardanelles n'eût encore donné aucun résultat décisif, il apparaissait que la Turquie était en détresse et pouvait défaillir d'un moment à l'autre. La politique allemande a réussi à détacher les Etats balkaniques de la Quadruple Entente. La Bulgarie, dupée par les victoires de Russie, s'est rangée résolument du côté de l'Allemagne. La Grèce et la Roumanie gardent une neutralité prudente et provisoire. La Serbie est entièrement occupée par les Austro-Allemands et les Bulgares. Son héroïque armée a pu se retirer dans les montagnes du Monténégro et d'Albanie, et a été recueillie par les Alliés. Klle s'est reconstituée à Corfou. Les Alliés sont arrivés trop tard à Salonique, où ils ont pu heureusement s'établir solidement. Les Impériaux semblent donc maîtres des Balkans et leurs journaux annoncent déjà la m irch e sur l'Egypte? Mais la Quadruple Entente, malgré ses fautes, n'a pas dit son dernier mot en Orient.

/'Écrit en Janvier igiô.j

Septembre iqi 5.

LA VICTOIRE DE LA MARNE

De Charleroi à la Marne

Le 5 septembre 1914, les armées de la République, en retraite depuis le 23 août, après l'échec de 1 offensive générale, prise le 21 août, avaient reflué au sud de la Marne et de l'Argonne.

Leur front principal s'étendait entre Pans et Verdun. Leur aile droite formait une sorte de flanc oblique en Lorraine, de Verdun aux Vosges par Nancy. L'armée belge s'était retirée dans le camp retranché d'Anvers. L'armée anglaise tenait l'extrême gauche de la ligne française, au plus près de Paris, au sud de Meaux.

Les armées allemandes, emportées dans un élan formidable, ivres de Victoire et d'orgueil, se ruaient vers Paris, que le gouvernement français venait de quitter. Les chefs allemands avaient déjà fixé l'entrée du kaiser dans la capitale.

Pour les Allemands, comme pour les puissances neutres, la défaite de la France ne semblait plus faire aucun doute. Le plan allemand allait s'accomplir comme il avait été prévu et préparé par les stratèges de Berlin.

Le 6 septembre, date inoubliable, le généralissime ioftre adressait à son armée le fameux ordre du jour

qui devait changer la face des choses. Quelques lignes sublimes en leur concision et leur simplicité allaient suffire pour faire tourner la fortune dans le sens de la justice. Tous les Français devraient les savoir par cœur :

« Au moment où s'engage une bataille d'où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en arrière; tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l'ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles aucune défaillance ne peut être tolérée. »

A l'appel du chef suprême, nos soldats tont tête, s'élancent en avant. Les Allemands surpris s'arrêtent, subissent le choc imprévu. C'est la bataille de la Marne qui s'engage et va durer six jours. Le 12 septembre, c'était la victoire de la Marne.

On ne saurait trop la célébrer, elle n'a pas de précédent dans l'Histoire, tant à cause des effectifs combattants que des conséquences qu'elle a eues. Elle n'a pas été une victoire décisive, comme Austerlitz, Iéna ou Waterloo, puisque la guerre a continué et se prolonge encore, mais elle a eu une portée morale qui a fait passer pour ainsi dire la certitude de vaincre d'un camp dans l'autre.

A la date où nous écrivons ces lignes, quand la lutte se poursuit sur un immense front de bataille, entre des millions d'hommes, avec un acharnement qui semble croître avec le temps, la victoire de la Marne brille du même éclat et reste toujours le fait dominant de la guerre.

La stratégie et la tactique y ont eu leur part essentielle, comme nous allons le dire. De même que

LA VICTOIRE DE LA MARNE

toutes les victoires, elle a été le résultat d'une conception heureuse, d'une manœuvre habile, d'une exécution hardie. Elle n'a pas été une surprise du hasard. Si la fortune s'est retournée au profit de celui des deux adversaires qui paraissait d'abord vaincu, c'est que la valeur respective des combattants en présence s'est trouvée tout d'un coup modifiée, comme nous l'avons indiqué dans notre précédent chapitre, par l'intervention de ces forces mystérieuses que le philosophe qualifie justement d'impondérables et qui échappent aux prévisions humaines et à la logique des choses. Nous ne le redirons jamais assez : la victoire de la Marne est une victoire symbolique. Elle a associé à l'œuvre militaire toutes les traditions d'un pays qui représente la civilisation européenne dans ce qu'elle a de plus ancien et de plus pur, toute la vertu d'une race et toute l'énergie d'une nation qui a résisté à des épreuves séculaires, qui fait à la fois l'admiration et l'envie des autres peuples. Elle a mis en jeu, pour ainsi dire instinctivement, toute l'action morale accumulée dans l'âme française, elle a confirmé brusquement la supériorité des chefs et des soldats, issus de la plus belle et de la plus glorieuse des traditions guerrières. Et pour la qualifier d'un terme qui, depuis quarante-cinq ans, a dominé nos travaux et nos espoirs, elle a été la victoire de la Justice immanente.

Pour comprendre la bataille de la Marne, il est indispensable de connaître les faits de guerre qui l'ont précédée. Entre le 21 août et le 6 septembre, les opérations se précipitent avec une telle rapidité et une telle cohésion qu'on peut dire qu'il n'y a qu'une seule immense bataille, dont le deuxième acte, la Marne, est l'aboutissement fatal du premier, Charleroi. Tout le monde sait aujourd'hui que notre

offensive échoua par notre défaite de Sambre-et- Meuse (i), que nos armées furent obligées de battre en retraite, que cette retraite fut conduite avec la plus grande habileté, que Paris fut menacé, et qu'enfin la victoire couronna l'héroïsme de nos soldats. C'est la vérité, mais trop nue, trop inexpliquée!

Charleroi, comme les autres affaires qui eurent lieu le même jour sur tout le front de Sambre-et-Meuse et des Ardennes, ne fut qu'une prise de contact, un premier choc entre les deux manœuvres stratégiques. La supériorité de l'une d'elles se manifesta et s'imposa si nettement que la bataille tactique fut rompue immédiatement, autant par la force des uns que par la volonté des autres. Et dès le 23 août, les deux stratégies opposées se développèrent dans toute leur ampleur, en vue de la bataille décisive, l'une dans la marche en avant sans arrêt, cherchant l'enveloppement, l'autre dans la retraite, guettant l'occasion favorable pour la reprise préméditée de l'offensive.

Nous devons donc, pour la clarté du récit, distinguer deux périodes : la période stratégique, qui aboutit au redressement de nos armées sur la Marne, le 5 septembre ; et la période tactique, qui est la bataille de la Marne.

Période stratégique : du 21 août au 5 septembre. — Le plan allemand s'était dévoilé dès le 3 août par la violation de la Belgique. La guerre commençait par la bataille de Liège au lieu de la bataille de Nancy, prévue depuis si longtemps par notre État-major. L'attaque brusquée en Lorraine, qu'avait

(i) Charleroi synthétise la première bataille. En réalité, la bataille se déroula sur toute la frontière de Lille à Belfort, mais Charleroi marque notre offensive en Belgique, et l'échec de la 5* armée et des Anglais motiva l'ordre de retraite générale qui «au va nos nrmées.

LA VICTOIRE Dii LA MARNE

certainement préparée le commandement allemand, ne se produisait pas.

Notre concentration, comme notre mobilisation, s'était exécutée admirablement, témoignant de la perfection de l'organisation de nos transports et de la sûreté des précautions prises contre toutes les tentatives d'enrayage que l'on pouvait attendre du réseau d'espionnage et de destruction dont l'Allemagne avait couvert notre pavs, en particulier nos départements de l'Est.

Le dispositif stratégique de nos armées était orienté face au nord-est, de Mézières à Belfort, contre le danger devenu classique, de l'invasion débouchant de la place d'armes d'Alsace- Lorraine. Mais des variantes, comme on dit en style stratégique, avaient prévu l'élargissement de la manœuvre allemande.

L'héroïque résistance de l'armée belge, qui fut un de ces impondérables inattendus, que la psychologie barbaro-germanique était incapable de discerner, nous permit de changer à temps le centre de gravité de nos forces et de faire front contre la formidable attaque qui, dès le 1 5 août, allait fondre, indubitablement, sur la gauche de nos armées.

Peut-être aurions-nous pu, puisque nous étions prêts à cette date, prendre l'offensive sans plus tarder, et attaquer hardiment avant que la conversion de l'aile droite allemande, enrayée par l'armée belge, ait pu atteindre ses objectifs : les routes des Flandres et de l'Oise. Mais il nous fallut attendre que l'armée anglaise fût débarquée et concentrée. Son intervention était trop utile (encore un impondérable qui se mit en travers du vertige impérial 1) pour que nous ne la fissions pas entrer en ligne à nos côtés (i).

(i) Il semble que le retard de l'armée anglaise et les difficultés de soutenir à temps l'armée belge en retraite sur Anyers

Ce ne fut que le 21 août que nos armées s'ébranlèrent; elles formèrent deux grands groupements. Le groupe principal, comprenant trois armées, 3 e , 4 e et 5 e , et un corps important de cavalerie, se porta franchement au nord, entre Charleroi et Longwy.

L'armée anglaise était placée autour de Mons, étayant notre gauche. L'armée belge se retirait en combattant sur le camp retranché d'Anvers.

Le second groupe, i re et 2 e armées, engagées en Lorraine et en Alsace, mais diminuées déjà par des prélèvements au profit du groupe principal, ne pouvait exploiter ses succès précédents et cédait peu à peu à la pression supérieure des armées allemandes de Rhin et Moselle. Use maintenait d'ailleurs autour de Nancy, et ses revers momentanés n'avaient aucune répercussion sur les opérations du groupe principal.

Le 22 août, la bataille est générale. Elle est connue sous le nom de Charleroi, où eut lieu l'action la plus violente et la plus décisive. Mais elle serait mieux caractérisée par l'appellation de bataille de Sambre-et-Meuse.

Il importe de faire remarquer, sans aucun esprit de critique, que la Meuse divisait le champ de bataille en deux parties qui ne pouvaient être reliées que par la maîtrise absolue des ponts entre Mézières et Namur. A l'est de la Meuse se déroule le plateau des Ardennes avec ses vastes forêts, ses ravins profonds, et les grandes coupures des rivières sinueuses, la Semoy, la Lesse, l'Ourthe, etc. Les armées allemandes, qui y avaient déjà pénétré, marchaient avec

auraient dû faire adopter à notre haut commandement un dispositif stratégique d'attente, derrière le front de la Meuse puissamment organisé, avec une masse de manœuvre prête à se porter vers l'attaque principale. Mais les esprits avaient été entraînés dans ces dernières années à l'offensive à outrance !

LA VICTOIRE DR LA MARNE

une certaine lenteur, attendant le déploiement de la manœuvre que les deux grandes armées de von Kluck et de von Bulow entreprenaient à travers la Belgique. Mais l'armée de von Hausen, la plus proche de la Meuse, n'avait pas négligé de s'emparer des ponts. Dinant était attaquée dès le i5 août. Une division française s'y maintenait après un brillant succès. Malheureusement, par suite de l'échec et de la retraite de la 4 e armée dans les Ardcnnes, les Allemands forçaient le passage de Dinant à Hastières le 23 août, en pleine bataille de Charleroi. Namur avait succombé le 22. La coupure était faite entre notre 5 e armée opérant à l'ouest de la Meuse à Charleroi, et nos 3 e et 4 e armées, déjà en retraite. La 5 e armée et l'armée anglaise recevaient, du coup, le choc des deux armées von Klûck et von Bûlow et d'une partie de l'armée von Hausen. Elles étaient enfermées dans le saillant de Sambre-et-Meuse, et leur situation devenait d'autant plus critique que l'offensive des 3 e et 4 e armées avait été arrêtée immédiatement au débouché des forêts des Ardennes par une puissante organisation défensive, et qu'elles se repliaient.

Le 23 août, la 5 e armée et l'armée anglaise, menacées d'encerclement par la droite et la gauche, pliaient (1). A ce moment notre État-major était fixé sur la situation stratégique. L'effort principal allemand, mené par un chef d'une énergie implacable, débordait notre aile gauche et poursuivait le rabattement de l'enveloppement de nos armées entre l'Oise et la Meuse.

(1) Il a été dit, dans un rapport officiel, que ta 5 e armée, se croyant menacée sur la droite, avait battu en retraite au lieu de contre-attaquer. On est fixé aujourd'hui sur le danger qu'elle a couru, et il n'était que temps que son chef la ramenât en arrière. Le haut commandement n'avait pas certainement cru que toute une armée (von Hausen) débouchait sur la Meuse, entre Dinant et Mézières !

Il y avait à choisir entre deux partis, et au plus tôt.

Comme, à tout prendre, nos troupes s'étaient bien comportées au combat, et qu'après la première surprise causée par l'artillerie lourde et les procédés de lutte des Allemands, nos armées n'étaient pas, en définitive, sérieusement entamées, il était possible de les reformer sur les positions de couverture reconnues dès le temps de paix, de les renforcer, de les ravitailler, et d'y attendre un nouveau choc en manœuvrant suivant les circonstances. Le danger était que l'impétuosité des chefs allemands, décuplée par leurs victoires des 22 et 23 août, ne nous laissât pas le temps de nous réorganiser et de nous consolider, et qu'une deuxième défaite n'entraînât un recul désastreux.

Le deuxième parti, plus douloureux et plus émouvant en apparence, était de rompre une bataille mal engagée, de faire une retraite méthodique et ordonnée jusqu'au moment où la situation s'éclaircirait, et de la poursuivre assez loin pour rendre du champ à une reprise d'offensive contre un ennemi épuisé par ses succès mêmes et entraîné par l'excès de son orgueil à commettre des fautes opportunes.

Ce fut l'honneur et la gloire du généralissime français, ne prenant conseil dans le débat de sa conscience, que du salut de l'armée et de l'Ltat, de s'être déterminé à une retraite qui devait jeter l'émoi dans le pays et d'avoir maintenu chez tous, chefs et soldats, et même civils, la discipline et l'union des forces morales qui allaient triompher quinze jours plus tard.

11 suffit d'énumérer les étapes de cette retraite jusqu'au redressement stratégique qui en fut le terme pour comprendre la grandeur de la résolution prise le 24 août, et la victoire qui en a été la récompense.

LA. VICTOIRE DE LA MARNE

Le 25 août, la 5 e armée a réussi à se dégager et a pris position entre Avesnes et Marienbourg. Mais l'armée anglaise, qui n'avait pu s'arrêter entre Maubeuge et Valenciennes et contre laquelle s'acharnait von Klùck, était descendue entre Cambrai et Landrecies. Le 26, elle était violemment attaquée, et après une lutte héroïque, elle parvenait à échapper à l'étreinte et continuait sa retraite.

Les 3 e et 4 e armées, obéissant à l'ordre de retraite générale, abandonnaient, non sans regret, la ligne de la Meuse.

Le généralissime constituait alors, avec l'armée de Paris et des corps empruntés aux armées de l'Est, deux nouvelles armées, la 6* et la 9 e armées, commandées par deux chefs qui vont s'illustrer dans la bataille de la Marne : Maunoury et Foch.

La 6 e armée doit se porter au nord, appuyer l'armée anglaise et arrêter le mouvement enveloppant de von KJùck. La 9 e armée se forme dans la région de Laon et doit s'intercaler entre la 5 e et la 4 0 armée, contre la poussée centrale.

Déjà, dans l'esprit du général Jofïre, germe la reprise de l'offensive. Il l'essaie les 29 et 3o août. L'armée Maunoury attaque au sud de la Somme, la 5° armée remonte sur Guise (1), où elle renverse la garde allemande, les 3 e et 4 e armées refoulent les têtes des colonnes qui ont passé la Meuse, dans de brillants combats à Launois et à Fossé-Nouart.

Mais l'armée anglaise est trop ébranlée encore.

(1) Plus exactement, la 5° armée, dont le mouvement avait été redressé pour attaquer face à l'ouest sur Saint-Quentin, dut résister à l'attaque qui se produisait sur son flanc droit. Son chef la ramena très habilement vers le nord, et Guise fut une victoire. Malheureusement les Anglais étaient trop ébranlés

pour soutenir la 5» armée. Le généralissime lit continuer la

retraite.

L'armée Maunoury, isolée, doit plier. La retraite continue avec la même fermeté. On ira jusqu'à la Seine s'il le faut ! Le grand quartier général avait envisagé les i er et 2 septembre l'établissement de nos armées sur une ligne allant de Paris à Toul par Nogent-sur-Seine, Arcis-sur-Aube, Brienne, Joinville, mais en réservant les possibilités d'une offensive avant même d'avoir atteint cette ligne, si les circonstances l'autorisaient et si nos renforcements et ravitaillements étaient achevés.

Le 4 septembre, nos armées étaient au sud de la Marne. Les armées allemandes franchissaient le fleuve. Le généralissime français est informé par le général Galliéni, gouverneur de Paris, que l'armée de von Kiùck, qui paraissait vouloir attaquer Paris, a changé de direction et marche de nouveau contre l'armée anglaise, au sud de Meaux. Elle défile devant Paris, prêtant le flanc à l'attaque de l'armée Maunoury, dissimulée derrière les forts extérieurs. L'heure attendue est arrivée. La faute espérée est commise : la bataille de la Marne va s'engager dans les conditions favorables que cherchait le général Joffre.

La stratégie a préparé l'œuvre, c'est aux soldats et à notre tactique française à l'achever.

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