DE LA MARNE A L'YSER
La presse française a commémoré sobrement et simplement, avec son tact accoutumé, le premier anniversaire de cette terrible bataille des Flandres, qui acheva la ruine du grand plan d'offensive allemand. Il n'est pas besoin de dire qu'en Allemagne nul n'en a soufflé mot. Pour les journaux d'outre-Rhin comme pour la politique qui les inspire, le passé n'existe pas, surtout quand il ne réveille que de fâcheux souvenirs.
L'esprit du peuple allemand est soigneusement tenu à l'écart de tout ce qui pourrait le déprimer et lui dévoiler la vérité. Et sous le pavoisement continu qui salue les victoires présentes des armées allemandes et la conquête des pays ennemis, les efforts et les sacrifices de plus en plus excessifs et douloureux se transforment en illusions du triomphe et de la paix prochaine.
Pour les Alliés au contraire, le rappel des événements antérieurs, dont la portée et les conséquences persistent à l'heure actuelle malgré les fautes et des revers pénibles, est un stimulant précieux et nécessaire. Et il importe plus que jamais aujourd'hui de rattacher le présent au passé, afin d'en tirer à la fois les leçons et les certitudes de l'avenir.
La bataille commencée le 5 septembre sur les rives de l'Ourcq et de la Marne, ne s'est pas terminée le 12 septembre par une victoire décisive. Elle a ébranlé et forcé au recul un adversaire formidable qui se croyait sûr de vaincre, mais elle s'est prolongée sans interruption pendant deux mois, d'abord sur les bords de l'Aisne où la poursuite des vainqueurs de la Marne a dû s'arrêter devant une barrière imprévue, puis par des manœuvres successives et réciproques, de l'Aisne à la Somme, de la Somme à l'Yser, de plus en plus violente à mesure qu'elle remontait vers le nord, aboutissant enfin à la bataille des Flandres.
Le 12 novembre, la ligne de démarcation était fixée entre l'invasion et la reprise de l'offensive alliée. Depuis cette époque la lutte a pris le caractère obstiné d'une guerre de siège, et nous entendons bien par là le siège par les armées française, anglaise et belge, de l'armée allemande retranchée et désormais incapable de l'offensive primitive. Si, par suite d'une disproportion reconnue des moyens matériels, toute la force morale qui se révéla dans les armées alliées au cours de ces inoubliables journées de septembre 1914, ne put pousser à fond la victoire de la Marne, et refouler l'envahisseur hors des frontières, le résultat incontestable fut d'abord la limitation inviolable du terrain reconquis. Aucun soldat allemand n'a depuis dépassé la ligne de circonvallation, et l'attaque en règle des tranchées ennemies s'est poursuivie sans arrêt, sur tout le front, trop lente à notre gré, mais gagnant peu à peu, usant à la longue le défenseur. Et quoique aujourd'hui, à un an de distance, nous puissions déplorer devoir la Belgique et nos provinces du nord et de l'est encore fouillées par la sape germaine, nous avons le sentiment et la conviction de l'ascendant que notre rôle d'assaillant tenace, méthodique, résolu,
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exerce sur nos adversaires, et la certitude que toute cette organisation terrifiante craquera et que tout ce mur d'acier et de feu tombera le jour où nous aurons assez d'obus et de torpilles pour préparer l'assaut suprême de notre infanterie.
Au cours de l'hiver dernier, et de cet été qui nous donna tant d'espoir, nous avons éprouvé la force de résistance qui persiste chez les Allemands. Ils nous ont attaqués sur certains points avec violence ; leurs contre-attaques ont répondu énergiquement à nos avances; ils ont appelé à leur aide les génies infernaux avec les vents brûlants et asphyxiants sortis des laboratoires de leurs chimistes et les jets de flammes qui changent les tranchées en fournaises. Et cependant, depuis la bataille des Flandres, on ne peut douter que quelque chose n'ait été brisé dans cet organisme de guerre, si soigneusement adapté cependant à l'œuvre de conquête et de domination germaniques. Et c'est bien pendant ces neuf semaines de lutte épique, entre le 5 septembre et le 12 novembre, que la cassure irrémédiable s'est produite.
Sans doute, depuis lors, nous avons vu de nouvelles armées allemandes fondre sur les Russes et renouveler de la manière la plus surprenante l'audacieuse aventure de Napoléon, la marche sur Moscou î Mais nous savons aujourd'hui ce qui a favorisé leur attaque : la crise de désorganisation et de trahison par laquelle la Russie s'est trouvée tout d'un coup surprise et momentanément affaiblie, et nous savons aussi ce qui leur en a coûté.
La nouvelle opération, toujours « kolossale », dans les Balkans, qui provoque à l'heure actuelle tant d'émoi et d'inquiétudes, et à laquelle il nous paraît toujours facile de répondre, ne doit pas nous faire oublier que c'est à la suite du grand avortement
du plan sur le front occidental que TÉtat-major de Berlin a dû se résoudre à chercher sur d'autres théâtres d'opérations des compensations et des gages nouveaux de victoire en vue de la liquidation de plus en plus incertaine d'une entreprise déjà frappée d'un passif irréparable.
Et c'est ainsi qu'il faut toujours revenir aux opérations qui se sont déroulées et se poursuivent entre la Manche et le Rhin pour bien se pénétrer de l'issue fatale de la guerre et maintenir, envers et contre toutes les surprises, contre toutes les déceptions et toutes les tentations perfides, la foi absolue en la victoire des Alliés.
Dès que les chefs allemands comprirent que leurs troupes surprises ne pouvaient plus résister à l'ardente volonté de vaincre ou de mourir qui emportait, comme dans un rêve sublime, nos héros de la Marne, ils n'hésitèrent pas à ordonner une retraite précipitée sur les positions qu'ils savaient préparées entre l'Oise et FArgonne, en particulier sur l'Aisne. Nous ne pouvons plus ignorer aujourd'hui la connaissance détaillée que les Allemands possédaient de la valeur militaire, autant qu'économique, de nos régions frontières. Il serait pénible et inutile d'insister sur toute la préparation d'avant-guerre qu'ils avaient faite à loisir dans notre pays... et partout.
Si le haut commandement fut un moment désemparé par ce coup imprévu de la fortune, qui frappait au point le plus sensible son orgueilleuse présomption, il avait trop de maîtrise guerrière et disposait encore de trop de réserves pour se résigner à une défaite aussi prompte et ne pas tenter de reprendre l'avantage sur un adversaire qui avait ployé si facilement au premier choc et que son succès même devait avoir épuisé. Et dès le 18 septembre» à l'abri de la
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défensive puissante organisée sur l'Aisne, il prépare déjà la nouvelle manœuvre qui doit réparer l'accident survenu et rouvrir la route de Paris.
La manœuvre ne peut être qu'une manœuvre d'enveloppement par l'aile, telle que la conçoit infailliblement la doctrine de l'État-major, et elle sera forcément la continuation, ou la reprise, si l'on veut, de la conversion magistrale par l'aile droite, exécutée par von Klûck, depuis Liège jusqu'à la Marne. Il ne peut en être autrement, car l'aile non appuyée de l'ennemi est sa gauche, et toute la masse des renforts court sur les chemins de fer de Belgique et des Ardennes.
Et tout d'abord la manœuvre vise au plus court, parce que l'État-major ne désespère pas d'atteindre le grand objectif : Paris, après l'écrasement définitif de l'armée alliée. Les historiens constateront avec étonnement la faute capitale commise par la stratégie allemande, faute qu'elle ne pourra réparer. L'aile droite allemande, après Mons et Charleroi, a trouvé le terrain libre dans les Flandres et dans l'Artois. La cavalerie a pu exécuter à la fin d'août un raid dans la région de Lille, qui n'était défendue que par quelques territoriaux. Il suffisait d'un détachement d'armée pour s'emparer des Flandres, de Dunkerque, de Calais, de Boulogne I Les stratégistes objecteront que l'essentiel était de détruire au plus vite les armées alliées déjà ébranlées, et qu'il ne fallait distraire aucune force de la masse de manœuvre. La poursuite de l'armée belge, en retraite sur Anvers, le siège de Maubeuge, absorbaient déjà des corps d'armée, et il a été confirmé, depuis, que l'invasion inopinée des Russes en Prusse orientale avait obligé l'État-major à prélever deux corps d'armée pour renforcer le front oriental. Peu importe, l'occasion perdue ne se retrouve pas, dit la Sagesse des nations comme celle des armées, et
après la défaite de la Marne, l'Etat-major, ne songeant encore qu'à ressaisir la victoire qui lui échappait, regarde au sud et non au nord. Quand le Kaiser comprendra quel profit il eût tiré de la possession des Flandres et des ports de la Manche dans la lutte à mort engagée contre l'Angleterre, il sera trop tard. Les vainqueurs de la Marne seront en travers de son impériale volonté.
La manœuvre allemande se démasque les 25 etf j 26 septembre par de violentes attaques sur Roye et ! Lassigny, entre la Somme et l'Oise. Elle se heurte j aussitôt à une manœuvre contraire. En effet, l'État-l major français n'a eu aucune peine à discerner que les armées allemandes battues se sont établies très solidement sur l'Aisne et en Champagne, qu'elles opposent un front défensif dont l'abordage direct offre les plus grandes difficultés et serait par trop meurtrier. Il paraît possible d'exploiter l'ascendant j incontestable que la victoire de la Marne a donné aux forces alliées et de tenter à notre tour la manœuvre \ d'enveloppement qui a failli nous être fatale. D'ail- 1 leurs, en remontant ainsi vers le nord, notre aile gauche reconquerra les provinces qu'il a fallu aban- ; donner un moment au torrent de l'invasion et viendra joindre l'armée belge qui défend Anvers.
Le premier choc des deux mouvements analogues a donc lieu presque immédiatement sur un front à peu près perpendiculaire à l'Aisne. La manœuvre est éventée de part et d'autre, mais les deux adversaires ne peuvent plus l'arrêter ; ils sont obligés de la développer, tant pour s'annuler réciproquement que pour chercher le point faible, l'espace libre et le coup décisif. Alors commence ce qu'on a appelé d'un mot pittoresque qui fait image, la course à la ?ner, terme impropre en réalité, parce qu'il laisse croire qu'on a