‹ Études et impressions de guerreChapitre 6 sur 38 · DE LA MARNE A L'YSER · texte numérisé non relu

DE LA MARNE A L'YSER

cherché seulement à atteindre l'obstacle infranchissable qui garantît l'aile et le flanc contre la menace et le danger de l'enveloppement. Les deux stratégies ont fini, il est vrai, par être acculées à la mer, qui était voisine, mais non pas sans avoir fait au contraire les plus grands efforts pour interposer leur aile offensive entre la mer et l'aile ennemie et gagner au large en terre ferme, les Alliés vers la Belgique, les Allemands vers Paris, dans l'idée très logique d'en finir par une bataille décisive avec l'armée qui aurait fléchi à nouveau.

Les Allemands, après avoir échoué devant Roye et Lassigny, se reportent plus haut, sur Arras. Arras est une des portes du nord ; on y passe de la plaine industrielle des Flandres dans les régions accidentées et agricoles de la Somme et de l'Ile-de-France. La vieille citadelle a joué un rôle important dans les guerres du rassemblement du soi national et de la constitution des frontières régulières. L'armée de Maud'huy y arrive à temps, et ferme le verrou du 6 au 26 octobre. La garde allemande s'y brise du 20 au 26 octobre.

Entre temps, Anvers a capitulé ; nouvel exemple de l'impuissance de la fortification moderne contre les 3o5 et les 420 ! L'armée belge a pu s'échapper et est venue border la ligne de l'Yser. Tous les renseignements s'accordent à partir du i5 octobre pour indiquer qu'une puissante attaque allemande se prépare en Belgique. Devant l'insuccès de la manœuvre entre Arras et l'Oise, l'Etat-major allemand concentre son offensive sur les Flandres. Le Kaiser a donné l'objectif : Calais et la maîtrise de la Manche !

Le 16 octobre s'engage la bataille de l'Yser. La petite armée belge s'y couvrit d'une gloire immortelle. Nous renvoyons nos lecteurs au superbe récit de la bataille écrit par Pierre Nothomb, à l'honneur de ses

compatriotes, dans la Revue des Deux Mondes du i5 septembre dernier, et aux relations officielles publiées par l'État-major belge. Le 3o octobre, l'inondation, tardivement ordonnée, mettait une barrière infranchissable entre la ruée allemande et les troupes belges épuisées. Nous ne devons pas oublier qu'à l'héroïsme de ces dernières vinrent s'ajouter la fougue et l'intrépidité de la 42 e division française, commandée par Grossetti, et des fusiliers marins de l'amiral Ron'arch. Dixmude, Nieuport et Ramscapelle seront sur nos drapeaux !

En même temps, la masse allemande fond sur Ypres. Sa fureur est augmentée de s'attaquer aux Anglais, qui de l'Aisne sont revenus aux Flandres. Du 20 octobre au 12 novembre, sans relâche, les régiments allemands, que la présence du Kaiser exalte, frappent le saillant d'Ypres à coups de bélier formidables. Ils sont insensibles à la mort qui les fauche par milliers. Le commandement français constitue rapidement un groupement d'armée. Aux côtés de French, Foch, entêté et impassible, a déclaré que les Allemands ne passeraient pas. Les corps de d'Urbal rivalisent de ténacité. Un jour, à une heure critique, où la ligne va craquer, le général de brigade Moussy va chercher lui-même et amène au combat cuisiniers, ordonnances, conducteurs, entraîne les blessés et bouche le trou I

Il y eut un moment tragique. Les Anglais ployaient, épuisés, sous le paroxysme de l'attaque. Foch, dans la nuit du 3i octobre au i eP novembre, vint trouver le maréchal French. Il fit appel simplement à l'honneur de l'Angleterre. Les deux chefs s'embrassèrent, et les Anglais tinrent comme à Waterloo !

Le 12 novembre, les Allemands cessèrent d'attaquer, avouant ainsi leur défaite. Des deux côtés les

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armes tombaient pour ainsi dire des mains. Mais la fleur de la jeunesse allemande jonchait les champs de bataille. Nos pertes, quoique bien moindres, étaient trop fortes pour que nous puissions songer à une contre-offensive qui aurait peut-être refoulé vers Bruxelles les Allemands décimés. Il faut bien reconnaître qu'à partir du 10 octobre la manœuvre française d'enveloppement a dû se transformer en manœuvre défensive contre la supériorité manifeste de la manœuvre allemande. Celle-ci disposait, en effet, des routes les plus courtes pour déplacer et renforcer le groupe des armées d'aile droite, et la possession de la Belgique lui assurait la base d'opérations où se concentraient ses réserves. L'appui à la mer nous a permis de livrer une bataille frontale, dans laquelle l'État-major allemand a suppléé au défaut de la tactique d'enveloppement par la tactique d'écrasement d'une aile sous les coups constamment répétés d'une masse formant pilon. La bataille des Flandres (Yser et Ypres)a été le dernier terme du plan d'offensive allemand, fondé sur sa supériorité numérique et matérielle et sur sa préparation guerrière.

De Charleroi à la Marne, de la Marne à l'Aisne, de l'Aisne à la Somme et à Arras, de l'Artois aux Flandres, à Ypres et à l'Yser, une immense bataille de près de trois mois s'est déroulée en plusieurs actes intimement liés. L'acte de la Marne a été le nœud du drame, l'acte des Flandres l'épilogue. L'historien ne peut les séparer, tout en faisant la part de leur portée respective.

La victoire de la Marne est bien une victoire effective, car elle a rompu l'équilibre et transformé une marche triomphale en une retraite imprévue. C'est bien grâce à elle que nous avons pu libérer une partie des territoires envahis et empêcher les Allemands de

se saisir des provinces riveraines de la Manche. Les batailles de la Somme, de l'Artois et des Flandres ont été des défaites allemandes, mais elles n'ont pu donner le caractère décisif à la victoire de la Marne. Elles ont brisé l'offensive allemande, elles n'ont pas autorisé l'offensive alliée libératrice.

On comprend pourquoi l'Etat-major germanique a pu dissimuler ces graves échecs à ses peuples et les abuser même d'une prétendue victoire. 11 lui a été plausible de substituer à la manœuvre stratégique manquée cette manœuvre morale qu'a si bien définie l'éminent critique du Journal de Genève^ le colonel Feyler, dans ses « Avant-propos stratégiques ». Par une habile combinaison de vérité et de mensonge, truquant les communiqués officiels et les rédactions des agences Wolff et autres, dissimulant les revers et enflant les succès, même les plus petits, le gouvernement allemand a convaincu la nation, et jusqu'à un grand nombre de neutres, que la victoire de la Marne était une pure invention. Il lui a suffi de dire qu'il n'y avait jamais eu de bataille de la Marne, et que les batailles de l'Aisne et des Flandres avaient été les garantes de la limite qu'il avait assignée à la conquête des pays convoités, colonies de peuplement à former en Belgique et dans nos provinces du nord.

Et pour qu'on n'en ignore en France, il nous suffira de citer un extrait d'un article du général von Bernhardi, paru dans un journal américain, le 23 mars dernier : « Il est vrai que les avant-gardes des colonnes allemandes qui s'étaient ouvert un chemin en Belgique et s'étaient avancées en France sur la Marne y rencontrèrent des forces ennemies bien supérieures. C'était l'armée française principale. // n'y avait aucune raison de souteuir une lutte inégale

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avec elle. L'aile droite de l'armée allemande fut retirée et réussit à établir une solution de continuité sans subir de pertes qui vaillent d'être mentionnées, tandis que le centre des forces allemandes conservait ses positions devant les grandes forteresses de Verdun et de Toul. Le plan des Français, qui consistait à tourner l'aile droite de l'armée allemande, échoua complètement. En avançant, ils allongèrent leur aile gauche jusqu'à ce qu'enfin elle atteignît la mer, mais à tout moment il a été possible de leur opposer les troupes allemandes nécessaires, et le succès qu'ils cherchaient devint absolument illusoire lorsque la masse des troupes allemandes qui jusque-là avait été employée en Belgique devint disponible et lorsque les renforts venant d'Allemagne purent être amenés au front... Après la prise d'Anvers qui est un fait inégalable dans l'histoire militaire, les Allemands entreprirent la poursuite des ennemis en fuite et les repoussèrent le long de la côte jusqu'au moment où la lutte prit un caractère stationnaire sur le front Nieuport- Ypres-Lille... »

Un point, c'est tout. Voilà toute l'histoire à Vallemande des trois mois de batailles dont nous venons d'esquisser les tragiques péripéties', (i).

(i) Depuis cette époque une relation allemande de la bataille de la Marne a paru en Allemagne et a été interdite . Elle émane d'un officier d'État-major qui appartenait probablement à l'armée von Kliick. Elle est sincère et tend à être impartiale, quoique marquée du souci d'affaiblir la portée de la bataille et de diminuer les responsabilités du grand État-major allemand. Elle avoue le recul et l'échec du plan primitif et elle rend un singulier hommage à notre armée et à notre commandement (voir Revue de Paris du i er décembre 1916. article de M. Joseph Reinach).

2 e Période

Hiver 1914-1915

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