Voir VAmi des Lois du 22 frimaire an VIII
appelait « le sapajou-prophète 1 », et qu'il présentait comme le chevalier de la déesse Stupidité :
Bonnet en pointe et baguette à la main.
Le négromant consulte son grimoire.
Un vieux tonneau lui sert d'observatoire.
Son œil parcourt l'horizon, et soudain A la Déesse il promet la victoire :
« Oui, l'avenir se dévoile à mes yeux, S'écria-t-il. Tu vaincras. J'en atteste Le Scorpion qui m'attend dans les deux, Le Capricorne et la Cruche céleste, De mon génie emblème radieux :
Signe chéri, le jour de ma naissance De tes faveurs épuisa l'influence ! »
Et Palissot ajoutait en note : « Il est d'une laideur excessive, et, comme il lait profession d'athéisme, od suppose qu'il s'est fait athée par vengeance. »
Lalande eut la faiblesse de s'irriter de ces plates injures. On lit dans le journal le Diplomate, numéro du 3 frimaire an VIII : « On ne prête qu'aux gens riches ; raison pour laquelle sans doute on prête tant de ridicules au citoyen Lalande, doyen des astronomes. Il s'est avisé depuis quelques jours de donner des leçons d'astronomie en plein air, et c'est la grande cour du Louvre qu'il a choisie pour son lycée. Une soixantaine d'amateurs étaient rassemblés hier autour de lui et l'écoutaient attentivement, malgré le froid dont chacun était transi. En leur faisant connaître la
1. Il l'appelle prophète parce qu'en frimaire an VII il avait prédit un hiver modéré. Voir mon recueil : Paris, etc., t. V, p. 263, 288.
constellation connue vulgairement sous le nom de Cruche, le naïf professeur se plaignit amèrement d'avoir été ainsi nommé par le satirique Palissot, et cela parce qu'il était né sous cette constellation... Et les auditeurs de rire... « Mais je lui prouverai bien, ajouta le savant astronome... » Suit un burlesque discours, que le Diplomate prête à Lalande *.
Il résulte de ces anecdotes ridiculisantes que ce savant était un naïf. Mais il en résulte aussi un fait infiniment honorable pour Lalande : c'est qu'à une époque de réaction bourgeoise, où c'était la mode de flétrir le « sans-culottisme » de Tan II, il était passionné pour l'instruction du peuple. Comme cet autre athée, l'ex-conventionnel Jacob Dupont, qui dressait sa libre chaire de morale sur les places publiques de Paris, l'astronome Lalande enseignait l'astronomie à qui voulait l'apprendre, soit dans la cour du Louvre, soitsur le Pont-Neuf. Dans ses innombrables lettres aux journaux, je veux bien qu'il y ait de la vanité, un puéril désir de faire parler de soi 2 ; mais j'y vois surtout, et sans doute possible, la noble et désintéressée intention
1. On lit encore dans le môme journal, numéro du 21 frimaire an VIII : « C'est principalement contre l'astronome Lalande que le nouveau chant de la Dunciade est dirigé. L'astronome Lalande, très formalisé d'avoir été métamorphosé en singe, prouve au poète qu'il est un sot, et le public, toujours malin, toujours disposé à rire aux dépens de qui il appartiendra, se moque tour à tour des deux champions et applaudit à leurs coups réciproques, ainsi qu'à leurs blessures. »
2. Par exemple il intervenait avec insistance dans la grande querelle sur la question de savoir si l'année 1800 finissait le xviii» siècle ou commençait le xix e , ou il faisait l'éloge des jésuites considérés comme éducateurs.
de guérir le peuple de ses erreurs et de ses craintes. On avait alors peur des comètes, et une peur qui allait jusqu'à la panique : Lalande ne perd pas une occasion de dire au public ou que la comète sera inofïensive, ou que ce ne sera pas une comète. Ce n'était pas un démagogue *, et je ne sache pas qu'il ait été jamais arboré, comme le fit le pédant La Harpe, le bonnet rouge : mais il avait le sentiment de la solidarité ; il avait l'âme fraternelle.
Excentrique et bizarre, il ne manquait cependant pas d'un certain tact, et il jugeait bien qu'alors, dans Tétât des esprits, il eût été inopportun, téméraire, de s'attaquer à l'idée d'un Dieu personnel dans un enseignement populaire. C'est à une élite de lettrés qu'il réservait son athéisme (et il ne faut pas oublier que, sous le Directoire et sous le Consulat, les journaux où écrivait Lalande n'étaient pas lus du peuple.
Voici ce que c'était que cet athéisme de Lalande.
Il l'exprima surtout dans un opuscule, qu'il ne mit pas en vente et qu'il imprima en 1805, sous ce titre : Notice sur Sylvain Maréchal, avec des suppléments pour le Dictionnaire des athées 2 . Sylvain Maréchal était mort en 1803, et son Dictionnaire des athées avait paru en l'an VIII '. Lalande ne vendit donc pas, mais
1. Il aimait (en l'an VIII) a déblatérer contre les « Jacobins », disant que les meurtriers de Socrate étaient les Jacobins d'Athènes {Bien-Informé du 27 ventôse an VIII) .
2. Sans lieu ni date, in-8° de 60 pages. On en trouvera un exemplaire relié en tête des œuvres de Sylvain Maréchal. Bibl. nat., Inventaire, Z, 29406. in-8°.