Quand ce Dictionnaire parut, on lut dans le journal le
donna ce supplément à tous ceux qui lui présentèrent un exemplaire du Dictionnaire, et il fit cette déclaration : « Je ne désire pas que mes raisonnements contre Dieu aient une grande publicité; j'en fais imprimer un petit nombre pour les adeptes. Non est hic piscis omnium. » '
Athée, oui; mais non pas sectaire, ni intolérant. Ce qu'il loue le plus en Sylvain Maréchal, c'est son respect de la liberté d'autrui : « Sa femme, dit-il, et sa bellesœur tiennent à la religion : il était le premier à les engager d'aller à la messe ; il avait dans son cabinet un christ et toutes les autres figures du culte, parce que sa femme le désirait. Dans le temps qu'il demeurait au Cloître- Saint-Marcel, il logeait chez lui des religieuses à qui il n'a jamais demandé de loyer. Il voulait qu'elles vinssent se chauffer l'hiver auprès de son feu ; il fut lui-même chercher une vieille femme dévote qui n'avait aucune ressource pour vivre ; il l'alimenta jusqu'à sa mort, et paya son enterrement à l'église, comme elle avait paru le désirer. »
Aussi tolérant que l'avait été Maréchal, Lalande n'en est pas moins fier de sa propre philosophie : ce Je suis flatté, dit-il, et je m'applaudis souvent d'avoir trouvé la vérité par la force et la continuité de cinquante ans de réflexions profondes, et de n'avoir plus aucune espèce de doute dans un sujet sur lequel pres-
Bien-In formé, n° du 27 ventôse an VIII, une lettre de Lalande où il en faisait une critique sympathique, et où on remarqua cette anecdote : « La nièce de Voltaire m'a assuré qu'il était athée, et j'ai été témoin qu'il ne s'en défendait pas, mais il ne voulait pas qu'on prêchât l'athéisme, et il avait raison. »
que tous les hommes sont dans Terreur ou dans le doute. Je me félicite plus de mes progrès eu athéisme que de ceux que je peux avoir faits en astronomie, parce qu'il y a peu de personnes qui aient acquis l'évidence à laquelle je crois être parvenu, en y ajoutant une morale incorruptible, qut me rend incapable de faiblir dans aucun cas ; inaccessible à la crainte, et au-dessus des faiblesses honteuses de l'humanité. »
Après avoir exposé, en douze pages d'un raisonnement très serré, ses arguments contre l'existence de Dieu, il se rappelle avec colère les objections puériles dont on l'a harcelé, et voilà ce sage qui se fâche, qui devient brutal: «...On médit souvent: «Mais vous qui « contemplez le soleil, la lune et les étoiles, comment « n'y voyez-vous pas l'Être suprême? » Je réponds : « Je « vois qu'il y a un soleil, une lune et des étoiles, et que « vous êtes une bête ! » J'ai vécu avec les plus célèbres athées, Buflon, Diderot, d'Holbach, d'Alembert, Coudorcet, Helvétius : ils étaient persuadés qu'il fallait être imbécile pour croireenDieu. » Puis il se rassérène: « Pour moi, transporté dès l'âge de dix-neuf ans (en 1751) à l'école du roi de Prusse et des philosophes dont il était environné, j'appris à m'élever au-dessus des préjugés... » Enfin, c'est avec surprise qu'on voit ensuite apparaître en Lalande une sorte d'athée chrétien : « J'aime la religion, dit-il, parce qu'elle met dans les mains de ses ministres des moyens de contribuer au bonheur de l'humanité. Un bon curé est un trésor. Mais les prêtres ont horriblement abusé de leur
empire ; ils doivent me pardonner quelque inquiéj/ tude à leur sujet. » Et plus loin: « Monge me disait
|- d2vantle grand Bonaparte que j'étais un athée chré-
( 9 , tien» ; je lui dis : « Mon athéisme est le résultat de
mes méditations sur l'univers: mon christianisme est le fruit de mon expérience sur les hommes. »
tf
( Voilà ce qu'était l'athéisme de Lalande.
*' ? Napoléon s'en offensa, comme il s'offensait de toute
>^ pensée libre. La scène terrible qui en résulta est
Ç racontée dans les procès-verbaux suivants, que je
; crois inédits, et dont je n'affaiblirai ni le sens, ni la
i. portée par aucune analyse.
i~ Paris, le S nivôse an XIV (26 décembre 1803).
« Le président de l'Institut certifie que ce qui suit est extrait du procès- verbal delà séance extraordinaire du jeudi 5 nivôse an XIV :
« Les quatre classes étant réunies en vertu d'une convocation extraordinaire, le président donne lecture de la lettre k M de S. M. l'Empereur au ministre de l'intérieur, conçue en
i' ' ces termes :
, | « Monsieur Champagny, c'est avec un sentiment de douleur
" que j'apprends qu'un membre de l'Institut, célèbre par ses
■ | connaissances, mais tombé aujourd'hui en enfance, n'a pas
! la sagesse de se taire et cherche à faire parler de lui, tantôt
^ par des annonces indignes de son ancienne réputation et du
| ' corps auquel il appartient; tantôt en professant l'athéisme,
L ..; principe destructeur de toute organisation sociale, qui ôte à
l Aulard, Études. — IV. - 1«S
l'homme toutes ses espérances et toutes ses consolations. Mon intention est que vous appeliez auprès de vous le président et le secrétaire de l'Institut, et que vous les chargiez de faire connaître & ce corps illustre, dont je m'honore de faire partie, qu'il ait à mander à M. de Lalande et à lui enjoindre, au nom du Corps, de ne plus rien imprimer et de ne plus obscurcir dans ses vieux jours ce qu'il a fait dans ses jours de force pour obtenir l'estime des savants, et si ces invitations fraternelles étaient insuffisantes, je serai obligé de me rappeler aussi que mon premier devoir est d'empêcher que l'on n'empoisonne la morale de mon peuple, car l'athéisme est destructeur de toute morale, sinon dans les individus, du moins dans les nations. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »
« M. de Lalande, présent à la séance, prie l'Institut de recevoir la déclaration qu'il se conformera entièrement aux intentions de Sa Majesté, qui viennent de lui être notifiées par le président de l'Institut.
« Certifié conforme.
« Signé: Desfontaines, président '. »
Napoléon ne fut pas content. Il lui sembla que l'Institut avait voulu lui laisser tout l'odieux de la mesure, et ne pas blâmer Lalande, mais seulement lui transmettre le blâme de l'Empereur. Le ministre de l'intérieur Champagny écrivit dans ce sens au secrétaire perpétuel de la classe des sciences mathématiques, qui lui répondit la lettre suivante :
« Le secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques, l r0 classe de l'Institut national, à Son Excellence le ministre de l'intérieur.