Bûchez, t. XII, p. 411 et
2. Bibl. nat., Lb*°/H80, in-8. On trouvera aussi ce discours dans Robinet, Danton, homme d'Etat, p. 296.
3. Sa pensée est peut-être que la nation peut jouer de la Constitution contre le roi, comme le roi en joue contre la nation. — En décembre 1791, on lui prêtait ce mot: « qu'un monarque
Aulard. Études. — IV. 11
182 KÉVOLUTION FRANÇAISE
Il déclare nettement qu'il ne songe pas à la République :
Que la royauté se montre sincèrement enfin amie de la liberté, sa souveraine ; alors elle s'assurera une durée pareille à celle de la nation elle-même ; alors on verra que les citoyens qui ne sont accusés d'être au delà de la Constitution que par ceux mêmes qui sont évidemment en deçà, que ces citoyens, quelle que soit leur théorie abstraite sur la liberté, ne cherchent point à rompre le pacte social, qu'ils ne veulent pas, pour un mieux idéal, renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la justice et la liberté. Oui, Messieurs, je dois le répéter : quelles qu'aient été mes opinions individuelles, lors de la revision de la Constitution, sur les choses et sur les hommes, maintenant qu'elle est jurée, j'appellerais à grands cris la mort sur le premier qui lèverait un bras sacrilège pour l'attaquer, fût-ce mon frère, mon ami, fût-ce mon propre fils : tels sont mes sentiments.
A quelles conditions la royauté, que la nation « a conservée sans la craindre et a épurée sans la haïr», pourra- telle se maintenir? Il faut qu'elle sacrifie ses conseillers impopulaires, «qu'elle livre elle-même à la vengeance des lois tous les conspirateurs, sans exception».
D'ordinaire Danton s'efface dans ses discours et se garde de mettre en avant sa personne, comme le faisait Robespierre à tout propos. Cette fois, il parla beaucoup de lui et, avec un naïf orgueil, il se félicita de l'honneur qui lui venait après l'ostracisme dont, en |
ambitieux peut en ce moment fonder le despotisme sur la Cons- | titution ». {Correspondance secrète inédite, publiée par M. de t Lescure, t. II, p. 569). •
1790, il avait été l'objet de la part des sections. Il réfuta aussi, en passant, les calomnies de ses adversaires, et parla de cette métairie qu'il avait achetée à Arcis et qui, «quoique obscure et acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus, n'en a pas moins été érigée par mes détracteurs en domaines immenses, payés par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Russie ». Il osa tracer de lui même ce portrait :
La nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de ces races privilégiées suivant nos vieilles institutions, et par cela même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon existence civile, toute ma vigueur native ; sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les premiers jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents de l'aristocratie.
Ce style parut de mauvais goût 1 , mais on remarqua
1 . On lit à ce sujet dans les Révolutions de Paris, n° GXXXIV, p. 229 : « Dans les derniers jours de janvier, M. Danlon a pris sa place au Conseil général de la Commune. Il a prononcé à cette occasion un discours un peu long peut-être ; mais on n'est jamais
surtout que Danton jetait enfin son masque de démagogue ; on remarqua aussi qu'il affectait, dans son discours, de s'adresser principalement aux modérés, qu'il appelait, avec courtoisie, cette classe de citoyens «aussi nombreuse que bien intentionnée, qui veut également la liberté, mais qui en craint les orages ». C'est ceux-là qu'il voulait rassurer.
Il termina par une ardente protestation de dévouement à la cause du peuple : « J'ai consacré ma vie tout entière à ce peuple qu'on n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunément, et qui purgera bientôt la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas à la ligue qu'ils ont formée contre lui. Je périrai, s'il le faut, pour défendre sa cause : lui seul aura mes derniers vœux, lui seul les mérite; ses lumières et son courage le rendront éternel. » Cette péroraison excita un grand enthousiasme des tribunes, qui avaient interrompu chaque phrase du discours par des applaudissements 1 . Quand Danton déclara, «avec le ton mâle et l'organe foudroyant que Ton connaît à ce patriote 2 », qu'il périrait, s'il le fallait, pour défendre la cause du peuple, on entendit ce cri : « Et nous, nous périrons avec vous 3 ! » Un membre de la Com-
bref quand on parle de soi. M. Danton pouvait peut-être s'exempter de cette tâche. Le fait de son installation en disait assez à son avantage, et des phrases telles que la suivante purent paraître superflues, pour ne pas dire déplacées : La nature m'adonne en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté. »
1. Thermomètre du jour du 24 janvier 1792 (par Dulaure), p. 195