Bûchez, t. XXX, p
fut pas étranger à l'arrêté du 47 juillet 1792 par lequel la Commune établit à l'Hôtel de Ville uu bureau central de correspondance entre les 48 sections, sous la direction et la surveillance du procureur de la commune, et il y a lieu de croire que le substitut Danton se mêla personnellement de cette direction et de cette surveillance. Le 25, l'Assemblée législative décréta la permanence des sections, et c'est là, bien plutôt que dans le Comité secret dont Carra a conté l'histoire, que s'organisa l'insurrection. Or, il est peu douteux que Danton n'ait été l'âme de ce Comité.
Sans doute, les textes nous manquent pour établir cette influence de Danton sur l'ensemble du mouvement sectionnaire. Mais les journaux patriotes pouvaient-ils dévoiler tout le détail de cette organisation, nommer les meneurs, désigner à la cour les véritables guides de ce grand complot ? En tout cas, il y a un acte de Danton qui est public, avoué, certifié ; c'est l'établissement révolutionnaire du suffrage universel dans la section du Thâtre-Français.
Le 30 juillet 1792, cette section déclare « que, la patrie étant en danger, tous les hommes français sont de fait appelés à la défendre, que les citoyens vulgairement et aristocratiquement connus sous le nom de citoyens passifs sont des hommes français, partant qu'ils doivent être et qu'ils sont appelés, tant dans le service de la garde nationale pour y porter les armes, que dans les sections et dans les assemblées primaires pour y délibérer. En conséquence, les citoyens qui
ci-devant composaient exclusivement la section du Théâtre-Français, déclarant hautement leur répugnance pour leur ancien privilège, appellent à eux tous les hommes français qui ont un domicile quelconque dans l'étendue de la section, leur permettent de partager avec eux l'exercice de la portion de souveraineté' qui appartient à la section, de les regarder comme des frères, concitoyens, cointéressés à la même cause et comme défenseurs nécessaires de la déclaration des droits, de la liberté, de l'égalité et de tous les droits imprescriptibles du peuple et de chaque individu en particulier. »
Cette déclaration est signée : Danton, président ; Anaxagoras Chaumette, vice-président ; Momoro, secrétaire 1 . Il n'est guère douteux que Danton n'ait rédigé cet arrêté : c'est son style, c'est son éloquence, c'est sa dialectique fougueuse et triomphante.
Il ne me semble pas qu'on ait assez signalé l'importance de cet arrêté, qui réalisait, par avance, un des résultats les plus importants de la révolution du 10 août. Celle-ci n'a pas seulement détrôné Louis XVI et préparé l'avènement d'une autre forme gouvernementale : elle a été l'achèvement démocratique de l'œuvre de 1789, en ce qu'elle a établi le suffrage
1. Je ne donne pas tout le texte de cette remarquable pièce, qui a déjà été imprimée plusieurs fois et qu'on trouvera dans roon édition des Mémoires de Chaumette, p. 42. La déclaration de la section du Théâtre-Français ne resta pas lettre morte. « Elle fut affichée, dit Chaumette, et, dès le lendemain, la section reçut dans son sein une colonie d'hommes libres, une armée do patriotes, qui n'attendaient que le moment de rentrer dans tous tours droits. »
universel. Oui, l'arrêté cordelier du 30 juillet 1792 a été la charte du suffrage universel, cette charte, que nous devons à Danton et à ses amis, ne devrait-elle pas tenir une place d'honneur dans les archives de notre démocratie ? Et remarquez le raisonnement de Danton, qu'on peut résumer ainsi : tout Français, ayant une part égale des charges, doit avoir une part égale des droits. C'est déjà le langage de la révolution de 1848.
Nul doute que le génie de Danton ne prévit les grandes conséquences historiques de l'acte révolutionnaire auquel, ce jour-là, il attacha son nom. Mais il en voyait surtout les efîets immédiats, et, à l'assaut du trône, il convoquait la plèbe, tous les dédaignés et les disgraciés que la Constitution censitaire de 1791 avait mis hors du pays légal. Grâce à lui, ces insurgés furieux allaient se sentir citoyens.
C'est aussi la section du Théâtre-Français qui, quatre jours plus tard, porta au trône de Louis XVI un coup non moins terrible. Ce trône reposait en partie sur l'appui de la garde nationale, dont l'état-major était tout dévoué à la politique constitutionnelle. La section de Danton osa demander, par un arrêté retentissant, la suppression de l'état-major. Voici le texte de cet arrêté, que je donne en entier parce que je le crois inédit ou du moins oublié :