‹ Études et leçons sur la récolution françaiseChapitre 97 sur 158 · N-175, t. XIV, p · texte numérisé non relu

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2. « A propos, Cambon a annoncé qu'on supprimerait l'impôt mobilier, le droit de patentes, etc., etc., mais aussi que chacun paierait ses prêtres, qui coûtent plus de cent millions à la République. Mûrissons donc l'opinion, répandons la lumière partout, instruisons le peuple sur ses vrais intérêts. Mais la campagne! mais certains départements emprêtraillés !!! Toute la France n'est pas encore philosophe : il faut donc répandre la lumière. » Journal universel, n° 1088, p. 3282.

C'est par un acte, que, plus tard, il intervint dans ce débat.

Voici comment :

La Convention avait envoyé dans l'Eure-et-Loir trois commissaires pour y calmer des troubles au sujet des subsistances. Ces commissaires furent violentés, le 28 novembre, par une émeute qui les força à taxer les grains sous peine de mort. Ils durent céder et signer.

Le 30 novembre, ils firent leur rapport à la Convention et dirent que le vrai motif de ces émeutes était le fanatisme religieux, l'inquiétude inspirée par le projet de Cambon. Les paysans criaient : « Nous irons mettre à la raison la chambre de Paris ; nous voulons nos prêtres et nos églises. » Il y avait des prêtres au milieu des attroupements.

Il s'éleva alors une vive et orageuse discussion, dans laquelle Danton prononça le discours suivant, que nous reproduisons en entier d'après le compte rendu du Journal des Débats tt des Décrets , qui est ici beaucoup plus détaillé que celui du Moniteur :

Citoyens, je vais ajouter quelques idées à celles qui vous ont été développées par le prèopinant. Sans doute, il est douloureux pour la Convention d'entendre dire que ses commissaires ont été plus outragés par le peuple qu'ils ne le furent par ce La Fayette qu'elle a proscrit.

On ne peut dissimuler que des royalistes (applaudissements), oui, des royalistes et des scélérats disséminés sur la surface de la République se concertent pour rendre la liberté déplorable. Citoyens, vous voulez faire cesser le mal? Eh bien, attaquez le mal dans sa source. Au nom du peuple entier, sévissez avec toute la rigueur de la loi contre une

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faction turbulente, que l'on dit égarée, et que je dis coupable. 11 y a sans cloute parmi eux des gens égarés ; mais point de doute que les chefs ne soient coupables, point de doute qu'ils n'aient entraîné les autres à leur cause qu'en leur persuadant que vous voulez les faire mourir de faim, que vous ne vous occupez point du bonheur du peuple... De son bonheur! Eh? qui peut encore douter que vous voulez lo bonheur du peuple ? Ne vous occupez-vous pas chaque jour avec sollicitude de ses intérêts les plus chers ? Il est trompé par le peuple, vous devez l'éclairer. Il s'est rappelé la proposition de Cambon : la perfidie, le fanatisme, la malveillance ignorante l'ont commentée avec soin ; elle était motivée sur des principes d'une philosophie qui m'est chère à moi ; mais l'homme maltraité de la fortune cherche des jouissances éventuelles : quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts, caresser tous ses désirs, tandis que ses besoins à lui sont restreints au plus étroit nécessaire, alors il croit (et cette certitude est consolante pour lui), il croit que dans l'autre monde ses jouissances à lui se multiplieront en proportion de ses privations dans celui-ci. Laissez-lui cette erreur-là ; attendez, pour lui parler morale et philosophie, qu'éclairé par la persuasion, il puisse apprécier à leur juste valeur les opinions religieuses. Attendez que vous ayez des olïiciers de morale qui puissent faire passer dans son âme, neuve encore, le sentiment de son erreur.

Jusque-là, c'est un crime de lèse-nation de vouloir ôter au peuple ses idées, ses chimères. Je ne connais, moi, que le dieu de l'univers, la liberté et la justice. L'homme des champs y ajoute l'homme consolateur, qu'il regarde comme saint parce que sa jeunesse, son adolescence et sa vieillesse lui ont dû quelques instants de bonheur, parce que le malheureux a l'âme tendre et qu'il s'attache plus particulièrement à tout ce qui porte un caractère majestueux. Oui, laissez-lui son erreur, mais éclairez-le : dites-lui positivement que l'intention de la Convention n'est pas de détruire, mais de perfectionner. Que le peuple ne craigne pas de perdre

ce qui seul l'attache à la terre, quand il n'y tient pas par la fortune.

Une autre des causes de la fermentation qui se manifeste parmi le peuple en ce moment, c'est le procès du roi. Les francs républicains s'indignent de la lenteur que nous y mettons. Le royaliste, qui n'a pas perdu tout espoir, s'agite en tout sens pour le sauver. Les partis s'entrechoquent. Le royaliste prodigue des moyens d'opulence. Le républicain laisse apercevoir le poignard. De cette lutte d'entraves et d'efforts naît le trouble. Enfin, le riche capitaliste, calculateur des événements, accapare et sourit au désastre général. Le peuple s'indigne et le menace. Dites au peuple, sans phrases et très clairement : « Vous garderez vos prêtres, tant que vous les jugerez nécessaires à votre bonheur. Le cidevant roi sera jugé dans le plus court délai, et la Convention nationale est disposée à faire, pour assurer votre subsistance» tous les sacrifices qui seront nécessaires. Mais elle punira avec toute la rigueur de la loi les individus qui oseront la violer ». De la confiance, de la prudence et de la fermeté, et vous sauverez, la République. (Vifs applaudissements 1 .)

La Convention suivit Danton : elle vota le principe d'une adresse pour expliquer aux citoyens « qu'elle n'a jamais eu l'intention de les priver des ministres du culte que la constitution civile du clergé leur a dounés ». Et elle renouvela la môme déclaration le 11 janvier 1793.

Le 10 décembre 1792, au début de la séance, un

i. Il faut remarquer, dans lo discours de Danton, un accent attendri, quoique non sentimental, à l'endroit des misérables, accent qui ne se retrouvera guère et qui est comme un écho de ses conversations. Notez aussi comme Danton s'efface, lui dont le moi avait tant paru dans son discours d'installation comme substitut du procureur de la Commune.

membre ayant demandé que les ministres du culte ne fussent plus qualifiés de fonctionnaires publics, la Convention nationale passa à Tordre du jour motivé sur l'existence de la loi à cet égard *.

Enfin, le 27 juin 1793, elle décrétera « que le traitement des ecclésiastiques fait partie de la dette publique ».

C'est ainsi que Danton fit ajourner la séparation de l'Église et de l'État, qui ne sera votée que deux ans plus tard, sur la motion du même Cambon ; mais alors les circonstances étaient changées, l'opinion se trouvait préparée, et il est peu douteux que Danton, s'il eût vécu, ne se fût rallié, après thermidor, à une solution qui répondait probablement à ses opinions intimes.

Août 1893.

1 Procès- verbal, t. IV, p. 153, 154.

C'est le 29 floréal an X (19 mai 1802) que fut instituée la Légion d'honneur. Or une institution qui a duré cent ans, et qui semble devoir durer longtemps encore, a évidemment, ne fût-ce que par cette durée même, exercé sur les mœurs de la nation une influence assez grande pour qu'il soit intéressant d'en rechercher les origines historiques. Voici donc, non pas une étude approfondie des précédents et de la création de la Légion d'honneur — cette étude demanderait tout un volume, — mais quelques faits qui, choisis parmi les plus authentiques et disposés chronologiquement, nous aideront à comprendre ces précédents et cette création en nous replaçant dans l'état d'esprit où se trouvaient, par rapport aux distinctions honorifiques, les Français de 1802.

En 1802, les Français semblaient encore tout pénétrés des passions et des habitudes égalitaires de la

Révolution. Ils se souvenaient très bien que sous l'ancien régime les distinctions honorifiques avaient été un privilège de naissance ou de religion, une des plus irritantes manières d'être de ce qu'on appelait en 1789 la « féodalité ». Les émigrés, encore en armes contre la France, continuaient à arborer, comme une protestation insolente, ces décorations qui rappelaient un passé haï, insignes de Saint-Michel, insignes du Saint-Esprit, croix de Saint-Louis.

L'ordre de Saint-Michel avait été créé par lettres du 1 er août 1469 pour honorer et augmenter le noble ordre et état de chevalier, «à ce que la sainte foi catholique, l'état de notre mère sainte Église et la prospérité de la chose publique soient tenus, gardés et défendus ainsi qu'il appartient». L'insigne était un grand collier d'or pour les circonstances solennelles, et, dans la vie privée, « l'image Saint-Michel pendant à une chaînette d'or». Cet ordre ne pouvait être donné qu'à des gentilshommes de race. — L'ordre du Saint-Esprit avait été institué, à peu près dans la même vue, par édit de décembre 1578, c'est-à-dire « pour toujours fortifier et maintenir davantage la foi catholique, pareillement aussi pour décorer et honorer de plus en plus l'ordre et état de noblesse en cestuy notre dit royaume». Cette distinction était réservée aux nobles de race et aux seuls catholiques.

Ces ordres, dont les titulaires étaient peu nombreux, créaient une noblesse dans la noblesse, un privilège dans le privilège. Plus démocratique, dirions-nous, fut la création de l'ordre militaire de Saint-Louis, par

Tédit d'avril 1693, ordre auquel les roturiers purent prétendre, et qui reçut une dotation de 300.000 livres de rente, de manière à servir à une partie des chevaliers 800 à 2.000 livres de pension, aux commandeurs 3.000 ou 4.000, aux grand-croix 6.000. Cet ordre était presque populaire, très apprécié. Sans doute, on se plaignit parfois de faveur, de vénalité, et Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, dit que, dès le commencement du ministère de Chamillart, la croix de Saint- Louis se vendait cinquante écus dans les bureaux de la guerre, mais aussi, dans le même ouvrage, il appelle cet ordre « récompense honorable, plus briguée souvent que la fortune ». Toutefois on ne donnait la croix de Saint-Louis qu'à des officiers, et, comme Louis XVI décida que pour être officier il faudrait prouver quatre quartiers de noblesse, il s'ensuit qu'à la veille de la Révolution nul roturier ne pouvait prétendre à aucune distinction honorifique.

D'ailleurs, la croix de Saint-Louis était réservée aux seuls catholiques, et l'exclusion des protestants français se trouva confirmée par l'ordonnance du 10 mars 1759, qui créa un ordre du Mérite militaire « en faveur des officiers suisses et étrangers qui, faisant profession delà religion protestante, ne peuvent être admis dans l'ordre royal et militaire de Saint- Louis ».

D'autre part, si les «philosophes», les écrivains réformateurs admettaient généralement — et avec une condescendance un peu dédaigneuse — l'idée de récompenser, par une distinction honorifique, les

militaires de profession, ils riaient des cordons, croix et crachats dont les rois paraient leurs courtisans. Un homme libre, disaient-ils, un citoyen doit mépriser ces colifichets, instruments et marques d'esclavage. Aussi n'est-ce pas sans surprise qu'on apprit que les hommes libres, les citoyens par excellence, que ces Américains si applaudis des Français venaient de donner dans ce travers. A la fin de l'année 1783, le Journal militaire de Gournay publia les statuts d'une espèce d'ordre de chevalerie que des militaires non professionnels, les officiers de l'armée de Washington, avaient formée sous le nom de Société des Cincinnati, ainsi appelée en souvenir du retour de Cincinnatus à sa charrue. L'insigne était une médaille d'or en forme d'aigle., suspendue à un ruban bleu foncé et liséré de blanc (ce blanc rappelait la participation de la France à l'indépendance des États-Unis). Le titre de Cincinnati était héréditaire. Violemment blâmée, cette hérédité fut abolie en 1784. L'institution n'en fut pas moins décriée par les philosophes d'Amérique et d'Europe — et, pour le dire en passant, cette impopularité des Cincinnati fut sans doute une des causes pour lesquelles la Convention, victorieuse de l'Europe, ne créa pas de décoration '.

1. Après la publication de cette étude (qui a paru dans la Revue de Paris du 1" juin 1902), on a pu lire dans le Temps du 15 juin 1902 l'article suivant : « L'ordre de Cincinnatus. Nous avons déjà sommairement indiqué ce qu'est cet ordre des Cincinnatas qui fêtait, ces jours derniers à New- York, la mission française déléguée aux fêtes de Rochambeau. L'almanach encyclopédique, fort utile à consulter, que nous remet chaque année notre -confrère le New-York World nous avait fourni des données

LB CENTENAIRE DE LA LfcilûX BHuKKETB 26»

Le premier pamphlet que Mirabean ait siimé, celui qui commença sa réputation, parut alors et à cette

qu'un de nos lecteur» complète parles rense.enem«»i.iï suivant* • L'ordre des Gncionatiis tOrder of tfte CinrmTta: a r*"-u '••• « nom parce que les combattants de lin dépendantes -ju- it ion- « dèrent retournaient à leurs champs après la. guerrr. a 1 eien*- « pie de Qncinnates.

« Il n'y eut pas de société sœur en France, nifur Loni? XV « reconnut l'ordre qui avait été confère aux principaux oii^'itT» « des armées de d'Estaing et de Rochanibeau. L'in^-rne es»t nii « aigle d'or suspendu à un ruban bleu avec deux ii^rês blair-s « et se porte en cravate.

«L'ordre est héréditaire en ligne directe et en faveur du fils « aîné. Afin de pouvoir en exclure les iniisnes, J*a^:ui?>ion d'un « nouveau membre à la place de son p«-re doit t-trv pr-jujucét « par l'assemblée. Get ordre comniémoratif de la çu-rre iindé- « pendance se perpétue, mais ne se recrute pas; au~i. par su. te « de l'extinction de familles en ligne d.recLe, les n^inr-res de « cette véritable noblesse républicaine deviennent-ils plus rares « et ne sont-ils plus qne cinq cent quatre-vingts au lieu d un « millier à l'origine.

« A l'heure qull est il n'y a plus que deux familles françaises « qui, par transmission héréditaire directe, en soient encore « titulaires : ce sont les familles de Rochambeau et d'OUone. » D'après l'almanach du World de 1902 et contrairement à ce que dit notre correspondant, il y a bien eu une société des Cincinnatus, en France, sous le patronage de Louis XVI. Elle fut dispersée par la Terreur et l'on s'occupe de la reconstituer. Il y avait à l'origine treize sociétés, autant que d'Etats ayant pris part à la révolution et à la guerre de l'indépendance. Plusieurs d'entre elles cessèrent d'exister au commencement du siècle passé, mais dans ces dernières années celles du New Hampshire, du Delàware, de la Caroline du Nord et de la Géorgie se sont réorganisées et elles viendront s'ajouter de nouveau aux neuf autres en activité. La société générale, formée des délégués des sociétés locales, tient des assemblées triennales dont une doit avoir lieu cette année. Après les démonstrations franco-américaines des fêtes de Rochambeau qui ont ravivé les souvenirs communs de l'indépendance, nul doute qu'il y sera question de la reconstitution de la Société française des Gincinnatus. L'ordre comporte, — du moins il l'a fait au début — des membres honoraires, élus pour la vie, qui lui permettraient de se reconstituer chez nous a défaut do titulaires héréditaires presque tous disparus. »

occasiou. Ce sont ses Considérations sur l'Ordre de Cincinnatus. Critiquant le régime français à propos de l'Amérique, il flétrit, dans ce libellé, les ordres de chevalerie qui sont devenus « un nouveau signe d'inégalité », qui «ont créé des rangs jusque dans la noblesse, fondé un nouveau patriciat dans lepatriciat, uu nouvel orgueil dans l'orgueil et de nouveaux moyens d'oppression dans l'oppression». «Ces signes enfin ont rallié dans toute l'Europe, autour des trônes, de nouveaux instruments du despotisme, toujours prêts à aliéner les droits des nations pour l'espoir de leur vanité, et à vendre un peuple pour un ruban. » Ces signes, dit-il encore, sont bien plus dangereux dans une république que dans une monarchie, parce que «dans la république tout doit tendre à l'égalité». 11 parle avec mépris de l'honneur, « cette production européenne qui supplée aux vertus ». Mais nous sommes des philanthropes, disaient les Cincinnati. Mirabeau leur répond : « L'Évangile dit : Que votre main gauche ne sache pas le bien que fait la main droite. Les Cincinnati disent : Regardez notre ruban bleu ; nous faisons du bien à tout le monde. Mais la République voit l'aigle, qui n'a jamais été un oiseau bienfaisant ». C'est ainsi que Mirabeau semblait pressentir, dans l'emblème des Cincinnati, l'« impérialisme» actuel des Américains, et en môme temps il exaltait le civisme pur de Washington, il admirait cette phrase finale de la circulaire par laquelle ce président des Cincinnati annonçait la suppression de l'hérédité: « Laissons pour précepte à la postérité que la gloire

des soldats ne saurait être complète que lorsqu'ils savent remplir les devoirs de citoyen. »

Cependant les écrivains français ne provoquèrent pas un mouvement contre les distinctions honorifiques en général. Pas plus pour cet objet que pour d'autres, on ne rencontre dans les cahiers de 1789 de vœux radicalement égalitaires. Si personne ne demande l'abolition de la noblesse, si ou demande seulement que la noblesse ne soit plus privilégiée, de même personne ne demande qu'il n'y ait plus de décorations ; quelques-uns demandent seulemeut qu'elles soient données d'une façon plus équitable et que tous les Français y puissent prétendre. Ainsi la petite communauté de Callian, dans la sénéchaussée de Draguignan, réclame, avec une sorte de naïveté humoristique, « l'anoblissement de tous les Français ne composant tous qu'une seule et même famille, dont le roi est le père commun et doit rendre ses sujets, qui sont tous ses enfants, égaux sur cet article, sauf d'accorder des marques de distinction, des récompenses et des grades à ceux qui se distingueront pas leurs mérites et par leurs talents. »

Ce vœu d'un insignifiant et lointain village passa sans doute inaperçu. Il en est un autre qui fut remarqué et que n'oublieront pas les fondateurs de la Légion d'honneur. En effet, au Tribunat, le 11 pluviôse an XIII, dans son rapport sur la dotation de cette Légion, Leroy (de l'Orne) s'exprimera ainsi: « Messieurs, les électeurs de Paris déposaient dans leurs cahiers, en 1789, ces paroles remarquables:

« II sera établi par les États généraux une récoin - » pense honorable et civique, purement personnelle » et non héréditaire, laquelle, sur leur présentation, » sera décernée, sans distinction, par le Roi, aux » citoyens de toutes les classes qui l'auront méritée » par l'éminence de leurs vertus patriotiques oul'im- » portance de leurs services». C'est bien là, eu effet, le texte d'un des articles du cahier du tiers état de Paris, qui semble demander l'institution même qu'établira la loi du 29 ûoréal an X.

Pendant la Révolution, le statu quo fut maintenu assez longtemps pour les ordres de chevalerie et les décorations. Mais la question des récompenses nationales se posa bientôt.

Elle ne fut d'abord résolue que spécialement, pour certains cas et pour certaines personnes.

Ainsi le 19 juin 1790, le jour mêmeoù elle supprima la noblesse, la Constituante décréta qu'il serait fourni aux vainqueurs de la Bastille un habit uniforme et un armement complet. « Sur le canon du fusil et sur la lame du sabre, il sera écrit : Donné par la Nation

à , vainqueur de la Bastille. » Un « brevet

honorable » sera délivré à chaque vainqueur ou à sa veuve.

Puis vinrent des décrets plus généraux. Par celui du 3 août 1790, concernant les pensions, gratifica-

tions et autres récompenses nationales, la Constituante déclara en principe qu'il y aurait « des marques d'honneur, décernées par la nation», et qu'elles seraient « personnelles et mises au premier rang des récompenses publiques ». Le 30 juillet 1791, elle supprima, en interdisant d'en établir de semblables à l'avenir, « tout ordre de chevalerie ou autre, toute corporation, toute décoration, tout signe extérieur qui suppose des distinctions de naissance», se réservant de statuer « s'il y aura une décoration nationale unique, qui pourra être accordée aux vertus, aux talents et aux services rendus à l'État; et néanmoins, en attendant qu'elle ait statué sur cet objet, les militaires pourront continuer de porter la décoration militaire actuellement existante ».

Ainsi se trouvaient supprimés les ordres réservés aux seuls privilégiés comme ceux de Saint-Michel et du Saint-Esprit. Un décret du 13 septembre 1791 autorisa le roi et le prince royal à les porter : ils s'y refusèrent. L'ordre militaire de Saint-Louis se trouva maintenu. Diverses lois en modifièrent les formalités, de manière à ne plus exclure les protestants. Le décret du 1 er janvier 1791 accorda la croix de Saint- Louis à tout officier qui aurait vingt-quatre ans de service révolus.

Portée par les officiers de l'armée de Condé ou des armées catholiques et royales de la Vendée, la croix de Saint-Louis devint impopulaire. Les 28 juillet 1793 et 28 brumaire an II, la Convention décréta que tous les citoyens « ci-devant décorés de la croix de Saint-

Louis ou autres décorations » devaient déposer leurs insignes et brevets à la municipalité, sous peine d'être traités en suspects.

C'est ainsi et alors que toutes les décorations se trouvèrent supprimées.

Quant aux projets de la Constituante en vue de créer une décoration nouvelle et qui fût nationale, l'Assemblée législative eut l'occasion de s'en occuper dans sa séance du 15 décembre 1791. Des officiers de la garde nationale ayant été admis à défiler devant elle, Vaublanc demanda qu'on mit à l'ordre du jour la question des récompenses militaires, ce qui achèvera, dit-il, «de faire oublier les distinctions de naissance ». Cette motion fut renvoyée au Comité d'instruction publique, qui en confia l'examen à trois commissaires : Vaublanc, Condorcet, Jean de Bry. Ils rédigèrent un projet que le Comité adopta et qui fut pré. sente à l'Assemblée législative par Vaublanc, rapporteur, le 28 janvier 1792. Ce rapport de Vaublanc, aussi curieux qu'oublié, caractérise bien les idées du temps.

« L'égalité absolue, y est-il dit, étant la base de la Constitution, les récompenses doivent être calculées de manière à ne pas la blesser. Les cordons que donnent les rois de l'Europe font de ceux qui les portent une caste h part, les distinguent en tout temps et eu tous lieux des autres citoyens, et décorent de même l'homme de mérite et le favori, le serviteur des princes et celui de la nation. Vous voulez des honneurs d'un autre genre : vous récompenserez plutôt les actions mêmes que ceux qui les out faites. »

Que seront ces récompenses? Des fêtes nationales où on verra aux places les plus belles le savant et le philosophe, couronnés de lauriers. Les généraux vainqueurs y figureront aussi, mais celui qui a remporté une victoire sanglante n'y sera placé qu'après celui qui a su épargner le sang précieux des soldats et dont la victoire a coûté peu de larmes à la patrie. Pour les actions les plus vertueuses, des insignes sans valeur: branches de chêue ou de laurier. Pour les actions moins glorieuses, des insignes d'or : médailles, anneaux, couronnes. Mais ce plan de récompenses pour tous les citoyens ne se trouve qu'annoncé dans le rapport de Vaublanc, et, dans le projet de décret qu'il présenta, il n'organisait, vu les circonstances, que les récompenses militaires, à savoir un grand et petit triomphe pour les armées, une épée donnée par la patrie au général victorieux.

Ce n'était pas que Vaublanc voulût exalter le pouvoir militaire : au contraire, il dit avoir pour idéal de remplacer les armées permanentes par des gardes nationales. Mais ces «pompes triomphales» n'avaient été acceptées par le Comité d'instruction publique qu'après une longue discussion : elles ne furent pas du goût de l'Assemblée législative, qui, après avoir ajourné la seconde lecture du projet, ne procéda jamais à celte seconde lecture.

Après la déclaration de guerre au roi de Bohème et de Hongrie (20 avril 1792), la question des récompenses militaires revint à Tordre du jour. Un député, Treilh-Pardailhan, proposa un signe extérieur, le plus

simple, dit-il, qu'il serait possible de trouver. « Deux branches de laurier, par exemple, formant par leur enlacement une couronne civique, qui ombragerait la figure et les emblèmes de la Liberté.» Cette motion n'eut pas d'autre suite.

La Convention n'eut pas besoin d'exciter, par une mesure générale, le zèle des Français pour la défense nationale. Elle ne décerna que des honneurs particuliers.

Ceux qui furent décernés au brave Bertèche sont trop caractéristiques pour être omis dans les précédents de la Légion d'honneur.

A la bataille de Jemmapes, le lieutenant Bertèche, en sauvant la vie au général Beurnonville, avait reçu quarante et un coups de sabre et un coup de feu qui le blessa au bras et le jeta à bas de sa monture. Il fut fait capitaine sur le champ de bataille, puis le Comité d'instruction publique de la Convention proposa en sa faveur un projet de récompense à l'antique. Le poète Marie-Joseph Chénier, rapporteur du Comité, lut son rapport à la Convention le 5 mars 1793 : « Lorsque les républiques anciennes, y disait-il, à l'époque de leur splendeur, voulaient récompenser de grandes actions, une feuille de chêne payait la dette de la patrie. Quand ces récompenses furent prodiguées, la liberté fut en péril; elle cessa d'exister, quand ces récompenses ne suffisaient plus. Vous mettrez à profit cette grande leçon de l'expérience ; vous n'avilirez point le sang d'un patriote jusqu'à le payer avec de l'or ; la reconnaissance nationale est le

véritable prix des belles actions. Laissons les trésors aux tyrans ; la gloire est la monnaie des républiques. Les généraux, les soldats des rois connaissent le point d'honneur; les républicains seuls connaissent la gloire et sont dignes de l'apprécier. Que Bertèche en jouisse, elle fut sa conquête à Jemmapes ; qu'il se présente à la barre de la Convention nationale; qu'il soit solennellement appelé dans cette enceinte où sont discutés les intérêts du premier peuple de la terre ; qu'il montre à nos yeux ses quarante et une blessures ; que la couronne de chêne, prix du civisme et du courage, soit posée par le président de la Convention nationale sur cette tête couverte de cicatrices. Puisqu'il fut tant de fois atteint par le sabre ennemi, que le sabre national soit mis entre ses mains; qu'armé de ce glaive sacré il se plonge encore au milieu des rangs de nos adversaires; que ceux qui sont échappés aux coups qu'il a portés à Jemmapes le reconnaissent et pâlissent, et que le nom de la République française, gravé sur la lame du sabre, étincelle au milieu des combats, enflamme et rallie nos guerriers, renverse les bataillons d'esclaves et frappe les tyçans du coup mortel. N'en doutez pas, représentants de la France, c'est par de tels moyens qu'on fait un peuple de héros : cette couronne de chêne fera tomber des couronnes d'or... »

La Convention rendit un décret conforme, qui fut lu publiquement à la tête de tous les corps d'armée, et le lendemain, 6 mars 1793, Bertèche fut introduit dans l'Assemblée. Le président, Dubois-Crancé, lui

adressa un discours flatteur, l'embrassa, lui posa une couronne sur la tête, et lui offrit un siège à ses côtés, au milieu d'applaudissements qui se prolongèrent pendant plusieurs minutes. Bertèche exprima le regret de n'avoir « qu'une vie à offrir pour le salut de la République ». On applaudit encore, et Bertèche s'assit, mais sans pouvoir mettre le sabre à cause de ses blessures. « Je fais observer à l'Assemblée, dit Dubois-Crancé, que le respectable citoyen qui siégea côté de votre président est trop incommodé pour mettre son sabre ; mais il saura en faire bon usage, quand il sera guéri. » A ces mots, les applaudissements recommencèrent.

Marie-Joseph Chénier avait déconseillé d'avilir le sang d'un patriote jusqu'à le payer avec de l'or. Il faut dire que le brave Bertèche ne fut pas de cet avis. Sa couronne de chêne ne lui suffit pas. Il demanda au ministre de la guerre et en obtint une somme de dix mille livres, dont quatre mille à titre d'indemnité et six mille. pour aller prendre les eaux de Bourbonne *.

Si le soldat n'écouta pas les conseils du poète, la Convention les écouta, et elle conserva à ces honneurs le caractère d'idéalité et de désintéressement qui avait marqué la scène du 6 mars. Le 20 du même mois,

1. Après tout, en demandant une récompense matérielle, Bertèche ne choquait pas tant que cela les idées du temps, puisque la loi du 21 février 1793 avait promis des pensions et des gratifications aux défenseurs de la patrie, à leurs veuves et à leurs enfants, affectant à cet usage 400 millions de biens des émigrés. La loi du 5 nivôse an II porta cette somme à près d'un milliard.

elle décerna encore une couronne civique au volontaire François Lavigne, qui avait perdu les deux bras et l'œil droit au camp de Maulde, le 31 août 1792. « C'est une statue vivante, s'écria Sillery, que nous devons entretenir avec soin ! »

Mais la Convention n'abusa pas de ces honneurs, et on pourrait en compter les circonstances et les héros.

Qu'était devenue l'idée d'une « décoration nationale» ? La Convention semblait l'avoir complètement abandonnée, comme antidémocratique. Ainsi, dans la séance du 9 août 1793, le conventionnel Guilleinardet ayant demandé que la fête du lendemain (en l'honneur de l'acceptation de la Constitution) fut consacrée par une médaille commémorative, Delacroix (d'Eure-et-Loir) se fit applaudir en proposant que cette médaille fût considérée « simplement comme un monument », et que personne ne pût la porter.

En somme, sous la Convention, il y eut des récompenses honorifiques, mais sans rapport avec l'idée et les formes des ordres de chevalerie. Les plus éclatantes de ces récompenses furent décernées à des morts : honneurs funèbres, honneurs du Panthéon. Pour les vivants, individus ou groupes, il y eut la déclaration — très rare — que telle ville ou telle armée avait bien mérité de la patrie. Il y eut les honneurs de la séance accordés à un pétitionnaire ou à une délégation. Il y eut l'accolade du président, et deux ou trois fois, comme on l'a vu, la couronne civique.

Ces quelques exemples d'honneurs suffirent à entretenir ce qu'on appelaitle feu sacré du patriotisme. Ce feu fut moins vif quand les dangers de la patrie diminuèrent. Aussi fut-il question, dès le début du Directoire, de mesures générales en vue d'instituer des récompenses honorifiques. Le 29 ventôse an IV, au Conseil des Cinq-Cents, Daubermesnil fit une motion d'ordre « sur les moyens de vivifier l'esprit public et sur les honneurs à décerner aux défenseurs de la patrie ». Rapporteur d'une commission spéciale, il proposa, le 5 thermidor suivant, d'ériger à Paris un monument où seraient gravés les noms des morts destinés au Panthéon, et, dans chaque commune, d'inscrire les noms des meilleurs citoyens sur une « colonne de la loi» et dans un « livre de gloire». En ventôse an V, au nom d'une autre commission, Bailleul proposa d'ouvrir, dans chaque mairie, un « livre sacré» et un «livre d'opprobre». Le 2 vendémiaire an VI, Echassériaux atné fit la motion d'élever un monument aux fondateurs de la République française.

Rien de tout cela n'aboutit alors. Il parut plus urgent et plus efficace de préparer les moyens de réaliser les promesses d'avantages matériels faites aux défenseurs de la patrie. La loi du 1 er ventôse an VI (Jourdan rapporteur) fit luire de nouveau aux yeux des soldats le milliard promis par la Convention et organisa un mode de rente- tontine viagère, à courir à partir de la paix générale, de manière que chaque soldat eût une pension de quinze cents livres au maximum.

Puis on revint encore aux projets de récompenses honorifiques. Le 29 ventôse an VII, Bigonnet fit aux Cinq-Cents une motion tendant «à jeter les fondements d'un code des mérites et des récompenses ». Le 4 fructidor suivant, il lut un rapport sur les honueurs à décerner aux militaires. Cette fois on aboutit, et il y eut trois lois. La première, du 6 vendémiaire an VIII, porte que « les défenseurs de la patrie tués en combattant pour elle, ou morts par suite de leurs blessures, vivent pour la gloire et dans la reconnaissance de la nation, et qu'en conséquence, et dans tous les cas où le nombre des enfants peut servir à excuser de quelques charges publiques, ils sont réputés vivants et font nombre dans leur famille ». La seconde loi, en date du 11 vendémiaire an VIII, porte qu'il y aura « des récompenses nationales pour les armées de la République » . Ces récompenses seront, pour les armées, les décrets de bien mérité de la patrie, les drapeaux transférés au Panthéon, et, après la paix, les noms des armées proclamés solennellement dans les fêtes publiques, notamment dans la grande fête nationale de la Reconnaissance. Il y aura aussi des récompenses individuelles, mais dont le Corps législatif déterminera la nature pour chaque cas. En outre, « il sera formé un livre national, appelé les Fastes militaires; les noms, le département, la commune, la famille de ceux qui auront fait quelque action d'éclat, ou qui seront morts pour leur pays, y seront honorablement inscrits; l'inscription se fera d'après un acte du Corps législatif. Ce livre

Aulard, Éludes. — IV. 16

national sera déposé au Panthéon, sur un autel antique, formé de trophées militaires. Tous les ans, le jour de la fête de la Reconnaissance, il sera porté, par le Directoire exécutif, au Champ-de-Mars, au milieu d'une marche triomphale et remis sur l'autel de la patrie ». Une autre loi, du même jour, ordonnait d'ériger, dans chaque chef-lieu de département, une colonne de marbre où le Corps législatif ferait inscrire « les noms des administrateurs, gardes nationales, et des citoyens qui se seraient signalés par des actions éclatantes de dévouement dans les départements livrés â des troubles civils ou attaqués par l'ennemi ».

Ces lois disparurent avec le régime qui les avait édictées, sans avoir (que je sache) reçu aucune application. Eussent-elles été appliquées, il n'en serait pas moins vrai de dire qu'aucun projet de distinction honorifique à l'usage de tous les citoyens ne fut réalisé. On ne récompensa, pendant la Révolution, que certaines actions, certains groupes, certains individus. On évita de former, par des insignes permanents, une apparence de caste dans la nation égalisée. On ne créa de caste, si on peut dire, que parmi les morts ; il n'y a que les morts qui alors aient pu prétendre à un privilège d'honneurs.

On sait que le régime consulaire, à ses débuts, innova très peu et malgré le changement des noms,

continua le Directoire. L'article 87 de la Constitution de l'an VIII ne fit que résumer, en ces termes, les lois précédentes : « Il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui auront rendu des services éclatants en combattant pour la République. » L'arrêté des Consuls du 4 nivôse an VIII régla la nature et le mode de ces récompenses. Ce furent des armes d'honneur, et aussi une décoration en forme d'une grenade d'or, que les canonniers déclarés les plus adroits porteraient sur le parement de leur habit. Jusqu'à la création de la Légion d'honneur, c'est-àdire en deux ans, il fut donné 1.854 de ces armes. Un autre arrêté, du 29 ventôse suivant, décida qu'il serait élevé dans chaque chef-lieu, « sur la plus grande place, une colonne à la mémoire des braves du département morts pour la défense de la patrie et de la liberté ». Le nom d'aucun homme vivant ne pourrait y être inscrit, sauf le nom des militaires qui auraient obtenu une arme d'honneur. A Paris, outre la colonne du département de la Seine, qui se dresserait place Vendôme, il serait érigé une grande colonne nationale au milieu de la place de la Concorde.

Rien de tout cela, on le voit, n'était contraire aux idées, aux habitudes de la Révolution française; rien de tout cela n'était incompatible avec une république démocratique.

Mais Bonaparte, dès que ses rêves d'ambition lui parurent réalisables, renonça à ériger ces colonnes, d'un caractère trop civique.

Un des moyens qu'il employa pour faire oublier

aux Français leur dignité de citoyen et pour les préparer à redevenir des sujets, ce fut l'insensible et savante substitution de l'idée d'honneur à l'idée de patriotisme, telle que la Révolution l'avait définie et appliquée.

On a vu que Mirabeau avait déclaré servile cette idée d'honneur. Sans citer le passage célèbre où Montesquieu fait de l'honneur le ressort de la monarchie, rappelons ces vers de VAlzirede Voltaire :

Cet honneur étranger, parmi nous inconnu, N'est qu'un fantôme vain qu'on prend pour la vertu; C'est l'amour de la gloire, et non de la justice, La crainte du reproche, et non celle du vice.

D'après le Dictionnaire de l'Académie, édition de 1762, l'honneur, « c'est l'amour de la gloire qui suit la vertu ». Et si la vertu n'est suivie d'aucune gloire? Ce mot d'honneur n'était donc pas très bien famé parmi les lettrés, les délicats, les patriotes de 1789 qui avaient aidé Bonaparte à faire le coup d'État du 18 brumaire. Il semblait avoir disparu avec l'ancien régime et les privilèges. Le premier Consul le restaura, en quelque sorte, eu l'accolant aux mots sabre et fusil dans l'arrêté du 4 nivôse an VIII. Puis il le juxtapose à des mots plus nobles, à des mots rhers aux Français. Le 17 ventôse an VIII, à la veille ie la campagne d'Italie, dans une proclamation aux conscrits, il dit que, s'il va faire la guerre, «c'est pour l'honneur et les intérêts sacrés de l'humanité », et un arrêté du même jour somme les mêmes cons-

crits, au nom de l'honneur, de rejoindre avant le 15 germinal. Le gouvernement fera proclamer dans toute la République et à la tête des armées les six départements qui auront le plus fourni de conscrits, au 20 germinal, comme étant « les plus sensibles à Y honneur et à la gloire de la patrie ».

L'honneur, c'est une émulation dont le premier Consul est juge, comme jadis le roi était juge de l'émulation de ses sujets. Cependant ce n'est certes pas pour l'honneur, pour cet honneur, que les Français se battirent . alors, en 1800 : c'est bien pour la patrie, pour la Révolution, qu'ils se firent tuer à Marengo, à Hohenlinden. Mais les voilà qui prennent l'habitude de répondre, comme jadis, au mot d'honneur, sans raisonner : le mot les ramène au vieux sentiment servile.

La nature de l'honneur étant de demander des préférences et des distinctions, selon le mot de Montesquieu, développer le sentiment de l'honneur, c'était préparer le rétablissement du gouvernement monarchique, qui suppose des prééminences, des rangs, une noblesse. C'est bien pourquoi l'établissement de cette Légion, que Bonaparte appela d'honneur, parut si monarchique aux contemporains. Ils y virent aussi le prélude du rétablissement de la noblesse, et quoique la noblesse impériale ne soit pas sortie de la Légion d'honneur, il est presque évident que ces deux institutions, Légion d'honneur et Noblesse impériale, durent être imaginées, à peu près en même temps, dans la même vue antidémocratique.

Pour bien comprendre la pensée de Bonaparte en

l'an X, quand il créa la Légion d'honneur, il faut se rappeler que le jeu normal des institutions de Tan VIII avait amené la formation d'une sorte de noblesse démocratique non héréditaire, ou plutôt d'une aristocratie élue. Je veux parler des listes dites de notabilités ou d'éligibles. Selon un système assez compliqué et dont l'idée première venait de Siéyès, tous les citoyens d'un arrondissement désignaient, par voie de scrutin, le dixième d'entre eux. Cette élite d'arrondissement se réduisait ensuite au dixième, et la réunion de ces dixièmes d'arrondissement formait la liste départementale. Tous les fonctionnaires de l'arrondissement devaient être pris dans la liste d'arrondissement (que l'on appelait communale), et tous les fonctionnaires du département devaient être pris dans la liste départementale. Enfin les citoyens composant la liste départementale se réduisaient euxmêmes au dixième, et la réunion de ces dixièmes formait la liste nationale, où devaient être pris les fonctionnaires nationaux.

C'était là, semble-t-il un exercice bien illusoire de la souveraineté populaire. Bonaparte n'en retarda pas moins l'application par l'article 14 de la Constitution, qui portait que ces listes ne seraient formées qu'en l'an IX. De la sorte, quand, en Tan VIII, ou pourvut à toutes les fonctions, non seulement d'administrateurs, mais de tribuns et de législateurs, le peuple n'intervint même pas indirectement dans ces nominations. Et quand enfin en l'an IX, les listes d'éligibilité furent formées, on y inscrivit d'office les

noms des fonctionnaires déjà nommés, de la manière suivante : on commença par en établir le nombre, et ce nombre fut retranché de chaque dixième à élire. Or si on retranche le dixième à élire dans chaque arrondissement les noms de tous les conseillers municipaux (alors nommés par le gouvernement), on s'aperçoit que les citoyens n'eurent à élire pour ce prétendu dixième qu'un assez petit nombre d'entre eux. C'est le Sénat qui fut chargé de rédiger, d'après les procès-verbaux des départements, la liste nationale. Ce fut l'objet de son acte du 4 ventôse an X, et la liste fut imprimée et parut en germinal an X. Quand Bonaparte la lut, nous savons par Thibaudeau et Rœderer qu'il manifesta de l'humeur. Il s'en moqua, il s'en plaignit. Pourquoi ? J'ai vainement parcouru les 6.500 noms qui la composent 1 , je n'y ai pas trouvé le nom d'un seul opposant de marque, sauf celui de La Fayette, et encore faut-il dire qu'à cette date l'opposition de La Fayette n'était pas encore publique. J'y vois quelques ex-montagnards, comme les conventionnels Ruamps et Dubouchet. Mais celuilà était un fonctionnaire nommé par le gouvernement consulaire, puisqu'il faisait partie du conseil général de la Charente-Inférieure, et celui-ci exerçait obscurément la profession de médecin à Montbrison. Ce

1. La liste publiée en germinal, et qui avait été dressée le 4 ventôse, ne comprend qu'environ 6.000 noms. (Arch. nat., GG 48). Mais il manquait les procès-verbaux de quelques départements. Quand le Sénat les eut, il dressa une liste complémentaire (4 thermidor an X), qui contient environ 500 noms (Arch. nat., CC 40).

n'étaient donc pas des opposants bien farouches. D'ailleurs, à cette date, il n'y avait presque pas d'opposants républicains. Les vrais opposants, c'étaient les royalistes. Qu'un certain nombre d'entre eux, choisis parmi les obscurs, eussent été élus à la faveur d'un déguisement, c'était possible. Mais il n'y avait pas là de quoi inquiéter Bonaparte, de quoi justifier sa mauvaise humeur.

D'autre part, cette liste nationale était formée de gens désignés à vie. C'était donc une caste, une élite aristocratique, une sorte de noblesse non héréditaire. Caste, aristocratie, noblesse, ni le mot ni la chose ne scandalisèrent Bonaparte. Mais il voyait, dans cette liste nationale, qu'il n'avait pas dressée lui-môme, un pouvoir indépendant et rival du sien. C'est pourquoi, plus tard, il la supprima, et, en attendant, il créa une autre élite pour la contre-balancer et la discréditer, une élite qui lui devrait d'exister, et dont il serait le chef * : la Légion d'honneur.

« Dans les premiers jours de mai 1802, dit le conseiller d'état Rœderer, le consul Gambacérès m'invita

1. Rœderer entre autres, témtoin et confident, dit formellement que la Légion d'honneur fut créée pour faire échec à la Liste nationale (Œuvres, t. III, p. 443). « Dans son système, dit-il encore [ibid., p. 438), c'était à lui à indiquer les notables à la nation, et à les marquer du sceau du chef de l'htat, et non à la nation à les présenter au chef de l'Etat en les marquant du sceau national. »

par un billet à passer chez lui. Je m'y rendis. Il me dit que le premier Consul lui avait adressé de la .Malmaison, par un courrier, à trois heures du matin, la minute d'un projet de loi, qu'il le chargeait de me le communiquer et d'en conférer avec moi. Il me remit au même instant le projet de la Légion d'honneur, et, après quelques réflexions, il me dit d'en parler à la section de l'intérieur, et que le projet serait discuté au Conseil d'Etat.

Cette discussion au Conseil d'Etat eut lieu le 44 floréal an X et jours suivants.

Mathieu Dumas y ayant demandé que la Légion fût exclusivement militaire, Bonaparte répliqua par une de ces sorties en faveur du pouvoir civil dont il était coutumier. Déjà, quelques jours auparavant, en particulier, il avait dit à Rœderer : « La valeur militaire ne suffit pas pour donner droit de gouverner. Un militaire qui n'aurait pas les talents civils ne pourrait être qu'un tyran. Savez-vous pourquoi je laisse tant discuter au Conseil d'Etat? C'est que je suis le plus fort du Conseil dans la discussion. Je me laisse attaquer, parce que je sais me défendre. » Rœderer ne fut donc pas étonné de l'entendre dire au Conseil d'Etat : « Le commandement est aujourd'hui chose civile. Le soldat veut que son général soit le plus sage et l'un des plus braves. C'est par les qualités civiles que l'on commande. Une qualité d'un général, c'est la connaissance des hommes : qualité civile ; c'est l'éloquence, non celle des légistes, mais l'éloquence qui électrise : qualité civile... »

Thibaudeau, qui était aussi présent, prête à Bonaparte des propos plus vifs» et, comme nous dirions, plus antimilitaristes : ce J'ai prédit à des militaires, aurait-il dit, que jamais le gouvernement militaire ne prendrait en France, à moins que la nation ne fût abrutie par cinquante ans d'ignorance. Toutes les tentatives échoueront, et leurs auteurs seront victimes. Ce n'est pas comme général que je gouverne, mais parce que la nation croit que j'ai les qualités civiles propres au gouvernement. Si elle n'avait pas cette opinion, le gouvernement ne se soutiendrait pas. Je savais bien ce que je faisais lorsque, général d'armée, je prenais la qualité de membre de l'Institut ; j'étais sûr d'être compris, même par le dernier tambour... » Et, reprenant avec éloquence les théories de la Révolution : « L'armée, s'écria-t-il, c'est la nation. Si l'on considérait le militaire, abstraction faite de tous ces rapports, on se convaincrait qu'il ne donnait point d'autre loi que sa force, qu'il rapporte tout à lui, qu'il ne voit que lui. L'homme civil, au contraire, ne voit que le bien général. Le propre des militaires est de tout vouloir despotrquement ; Celui de l'homme civil est de tout soumettre à la discussion, à la vérité, à la raison. Elles ont leurs prismes divers, ils sont souvent trompeurs : cependant la discussion produit la lumière. Si on distinguait les hommes en militaires et en civils, on établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a qu'une nation. Si l'on ne décernait des honneurs qu'aux militaires, cette préférence serait encore pire, car dès lors, la nation ne serait plus rien. »

Bonaparte était-il sincère en paraphrasant ainsi le cédant arma togœ? Ou ne voulait-ii qu'amadouer le Conseil d'État? Cette assemblée faisait grise mine au projet. Un de ses membres, l'ex-conventionnel Berlier, s'écria, dans la séance du 48 floréal : « L'ordre proposé conduit à l'aristocratie: les croix et les rubans sont les hochets de la monarchie. » Bonaparte répondit, d'après Thibaudeau : «... Je défie qu'on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n'y a pas eu de distinctions. On appelle cela des hochets : eh bien! c'est avec des hochets qu'on mène les hommes. Je ne dirais pas cela aune tribune ; mais, dans un conseil de sages et d'hom mes d'État, on doit tout dire. Je ne crois pas que le peuple français aime la liberté et l'égalité ; les Français ne sont point changés par dix ans de révolution ; ils sont ce qu'étaient les Gaulois : fiers et légers ; ils n'ont qu'un sentiment, l'honneur. Il faut donc donner un aliment à ce sentiment-là, il leur faut des distinctions. Voyez comme le peuple se prosterne devant les décorations des étrangers ; ils en ont été surpris ; aussi ne manquent-ils pas de les porter. Voltaire a appelé les soldats des Alexandre à cinq sous par jour. 11 avait raison, ce n'est pas autre chose. Croyez-vous que vous feriez battre des hommes par l'analyse ? Jamais, elle n'est bonne que pour le savant dans son cabinet. Il faut au soldat de la gloire, des distinctions, des récompenses... »

Ces boutades, qui sentaient l'ancien régime, ne rassuraient point le Conseil d'État. Bonaparte le sentit

si hostile qu'il n'osa pas mettre aux voix le foud même du projet. Le 2i floréal il consulta seulement le Conseil sur la question de savoir si le projet serait envoyé tout de suite au Corps législatif, dont la ses sion allait finir. Thibaudeau proposa l'ajournement parce qu'il était hostile au projet. Portalis, Mathiei: Dumas, Rœderer combattirent l'ajournement, qui lut repoussé, mais seulement par quatorze voix contre dix.

On prévoyait une hostilité plus vive encore dans le Tribunat. On sait que cette assemblée n'avait pas le droit d'amendement : elle acceptait ou rejetait en bloc. On lui fit la gracieuseté de soumettre officieusement le projet de la Légion d'honneur à sa section de l'intérieur, présidée par Lucien Bonaparte. Cette section reçut le projet le 25 floréal h dix heures du matin ; elle le renvoya le même jour à midi, avec deux amendements : 1° elle mit dans l'article 1 er du titre premier ce qui se trouvait dans d'autres articles, à savoir que la Légion d'honneur était également destinée aux civils ; 2° à l'article 7 du titre second, où étaient énumérées les fonctions qui pouvaient donner droit à la nouvelle distinction, elle ajouta les fonctions législatives. Bonaparte se hâta d'accepter ces changements, ne donna à Rœderer que quinze minutes pour faire un exposé des motifs, et le projet fut déposé au Corps législatif le même jour à deux heures.

Il est temps de dire quelles étaient les grandes lignes de ce projet.

En exécution de l'article* 87 de la Constitution con-

cernant les récompenses militaires, et pour récompenser ainsi les services et les vertus civils, il était formé une Légion d'houneur. Cette Légion, dont le premier Consul était le chef, se composait d'un Grand Conseil d'administration et de quinze cohortes dont chacune aurait son chef-lieu particulier et comprendrait 7 grands officiers au traitement de 5.000 francs, 20 commandants au traitement de 2.000 francs, 30 officiers au traitement de 1.000 francs, et 350 légionnaires au traitement de 250 francs. Il était affecté à chaque cohorte « des biens nationaux portant 200.000 francs de rente ». Un hospice devait être établi, dans chaque cohorte, pour les légionnaires infirmes. Nommés par le Grand Conseil d'administration, que présidait le premier Consul, les membres de la Légion d'honneur étaient choisis parmi les militaires qui avaient « rendu des services marqués à l'État dans la guerre de la liberté » (ceux qui avaient reçu des armes d'honneur en faisaient partie de droit), et parmi « les citoyens qui, par leur savoir, leurs talents, leurs vertus, ont contribué à établir ou à défendre les principes de la-République, ou fait aimer et respecter la j ustice ou l'administration publique » . Chaque individu admis dans la Légion d'honneur devait « jurer sur son honneur de se dévouer au service de la République, à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de son gouvernement, de ses lois et des propriétés qu'elles ont consacrées ; de combattre, par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise tendant à rétablir le

Aulard, Études. — IV. 17

régime féodal, à reproduire les titres et qualités qui en étaient l'attribut; enfin de concourir de tout son pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité».

On voit que Bonaparte avait pris soin d'écarter de cette institution tout ce qui pouvait rappeler l'ancien régime : point de privilèges, point d'insignes, pas de décorations. Les nouveaux Cincinnati, plus républicainement organisés que leurs confrères d'Amérique, ne semblaient être, avec ces noms romains, qu'une petite armée de soldats et de penseurs républicains honorablement unis et désignés pour défendre la Révol ution . Le serment était conçu dans l'esprit, dans le langage de l'an II, et la démocratique Convention nationale ne l'aurait certes pas désavoué.

Le bref exposé des motifs que Rœderer avait improvisé accentuait ce caractère républicain : « La Légion d'honneur, y était-il dit, doit être une institution auxiliaire de toutes nos lois républicaines, et servir à l'affermissement de la Révolution. Elle paie aux services militaires comme aux services civils le prix du courage qu'ils ont tous mérité ; elle les confond dans la même gloire, comme la nation les confond dans sa reconnaissance. Elle unit par une distinction commune des hommes déjà unis par d'honorables souvenirs; elle convie à de douces affections des hommes qu'une estime réciproque disposait à s'aimer. Elle met sous l'abri de leur considération et de leurs serments nos lois conservatrices de l'égalité, de la liberté, de la propriété. Elle efface les distinctions nobiliaires, qui plaçaient la gloire héritée avant la

gloire acquise, et les descendants des grands hommes avant lesgrands hommes. C'est une institution morale, qui ajoute de la force et de l'activité à ce ressort de l'honneur qui meut si puissamnientla nation française. C'est une institution politique, qui place dans la société des intermédiaires par lesquels les actes du pouvoir sont traduits à l'opinion avec fidélité et bienveillance et par lesquels l'opinion peut remonter jusqu'au pouvoir. C'est une institution militaire, qui attirera dans nos armées cette portion de la jeunesse française qu'il faudrait peut-être disputer, sans elle, à la mollesse, compagne de la grande aisance. Enfin c'est la création d'une nouvelle monnaie d'une bien autre valeur que celle qui sort du trésor public ; d'une monnaie dont le titre est inaltérable, et dont la mine ne peut être épuisée, puisqu'elle réside dans l'honneur français ; d'une monnaie enfin qui peut seule être la récompense des actions regardées comme supérieures à toutes les récompenses. »

Rœderer eut beau dire, le piojet n'en souleva pas moins une opposition très vive, et, dans la séance du Tribunal du 28 floréal an X, plusieurs orateurs le combattirent avec une âpre et libre éloquence. Un de ces discours, celui de Savoye-Rollin, est resté célèbre. L'orateur dénonça comme contraire à la liberté et à l'égalité, comme « incompatible avec le gouvernement représentatif », la formation d'un « corps privilégié et perpétuel, concentrant parmi six mille individus huit millions de rente », d'un corps « qui recèle tous les germes de l'inégalité des condi-

lions ». « La Légion d'honneur, en effet, ne manque d'aucun des éléments qui ont fondé, parmi tous les peuples, la noblesse héréditaire ; on y trouve des attributions particulières, des pouvoirs, des honneurs, des titres et des revenus fixes. Il faut même remarquer que presque nulle part la noblesse n'a commencé avec autant d'avantages. » Cette Légion fortifie abusivement l'influence militaire : « Son amalgame avec des hommes civils ne pourrait y opposer aucun changement : ces derniers y seront à peine en raison d'un sixième. » Le tribun Chauvelin critiqua surtout le passage de l'exposé des motifs qui montrait dans la Légion d'honneur une institution politique intermé diaire entre le gouvernement et l'opinion : on veut donc substituer cette Légion au Sénat, au Tribunat et au Corps législatif ? Lucien Bonaparte riposta par des menaces indignées : « Attaquer, dit-il, la succession d'une loi en la travestissant d'une manière peu convenable, c'est attaquer les intentions de ceux qui la proposent, c'est attaquer le gouvernement... »

Le Tribunat vota le projet de loi, mais à une faible majorité : 50 suffrages contre 38.

La Constitution voulait qu'un projet de loi, une fois adopté par le Tribunat, fût soutenu devant le Corps législatif par des tribuns et par des conseillers d'État, et le Corps législatif votait ensuite, sans discuter.

En conséquence, le 29 floréal, le Corps législatif entendit six discours en faveur de la Légion d'honneur, où le projet fut présenté sous les couleurs les plus républicaines. Rœderer alla même jusqu'à dire

que la Légion d'honneur n'était pas seulement un obstacle au rétablissement de l'ancienne noblesse : elle empêcherait qu on pût en créer une nouvelle! Mathieu Dumas allégua, avec une emphase courtisanesque, l'antiquité romaine : « Un illustre Romain, dit-il, Marcus Claudius Marcellus, celui qu'on appela l'épée de Rome, celui qui, en assiégeant Syracuse, honora les sciences par sa généreuse sollicitude pour la conservation d'Archimède, et qui pleura sa mort, enfin, celui dont le vœu du peuple avait, par cinq consulats, prolongé le bienfait public de sa magistrature suprême, voulut élever un temple à l'honneur et à la vertu, et il ne pouvait l'être par de plus dignes mains. Les pontifes consultés ayant répondu qu'un seul temple ne pouvait suffire à ces deux divinités, Marcellus fit bâtir deux temples construits de manière qu'il fallait passer par celui de la vertu pour arriver au temple de l'honneur. Eh bien ! notre Marcellus, notre consul, dont le peuple vote en ce moment la perpétuelle magistrature, celui qui protégea les sciences et les arts au milieu des horreurs de la guerre, qui, sous les ailes de la Victoire, les fit revivre en Egypte, dans leur premier berceau, d'où les Grecs et Archimède les avaient reçus, enfin notre épée de France vous propose, pontifes de la loi, d'élever un temple à l'honneur et à la vertu ! »

Cette déclamation pédante souleva de si bruyants applaudissements qu'on crut que le projet allait être adopté à une forte majorité. Au contraire, la majorité fut assez faible : 166 voix contre 110.

Dix opposants au Conseil d'État, trente-huit au Tribunat,cent dix au Corps législatif, c'étaitbeaucoup, pour ce temps et dans ce régime, de la part d'hommes que le plébiscite sur le Consulat à vie, qui se faisait alors, allait livrer sans défense à un maître tout-puissant et populaire. C'est bien le sentiment de leur défaite, c'est bien l'impuissante et désespérée colère excitée en eux par ce coup d'État cynique que Bonaparte venait de faire en provoquant le plus inconstitutionnel des plébiscites, c'est aussi le remords d'avoir cru aux promesses libérales de ce soldat qu'ils pensaient pouvoir mener, c'est cette confusion d'hommes d'esprit liés dans un piège qu'ils avaient eux-mêmes forgé au 18 Brumaire, voilà sans doute ce qui décida les républicains du Conseil d'État, du Tribunat, du Corps législatif à s'opposer à une loi qui, au fond, n'était pas plus contre-révolutionnaire que tant d'autres qu'ils avaient votées sans opposition.

Cette loi avait même, on l'a vu, une sorte de figure républicaine, on peut même dire qu'elle était rédigée de manière que Napoléon Bonaparte n'en pût pas faire un instrument de règne . Dans la pratique, il supprima, par une série de mesures ou d'omissions illégales, tout ce qui, en l'institution de la Légion d'honneur, pouvait gêner son ambition. Ainsi la loi du 29 floréal an X portait que le Grand Conseil serait composé des

{rois Consuls et de quatre membres élus l'un par le Sénat, l'autre par le Corps législatif, le troisième par le Tribunat, le quatrième par le Conseil d'État. C'est ce Conseil, ainsi nommé en majorité à l'élection, qui nommerait tous les membres de Tordre. Bonaparte n'y aurait que sa voix et son influence.

Le 17 messidor an X, le Conseil d'État allait élire son représentant — raconte Rœderer, — les urnes étaient déjà en place, quand le premier Consul fit dire que l'élection était ajournée.

Ce qui se passa ensuite n'est pas très clair. Un sénatus-consulte du 18 frimaire an XII déclara que le Grand Conseil ne serait complété qu'à la paix. Ce qui est clair, c'est que le premier Consul n'y voulait pas de membres élus, et en fait, par un petit coup d'État, il composa à sa fantaisie le Grand Conseil de. quatre personnes : Joseph Bonaparte, Lucien Bonaparte, Kellermann et Lacépède, qui , ajoutés aux trois Consuls, formèrent les sept membres exigés par la loi.

Dès sa première séance, ce Grand Conseil nomma pour grand chancelier le général Mathieu Dumas. Le premier Consul repoussa cette nomination; conséquent avec ses récentes déclarations en faveur du pouvoir civil, il ne voulait pas d'un militaire, et, à la place de Dumas, il fit nommer Lacépède.

Le Grand Conseil, dans cette première forme, n'eut qu'une existence très courte. Le sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII, qui établit l'Empire et institua six grands dignitaires, décida que ces dignitaires « composeraient le Grand Conseil de la Légion

d'honneur », dont les membres actuels conserveraient, « pour la durée de leur vie, leurs titres, fonctions et prérogatives ».

Dès le 24 floréal, apprenant ce qui se préparait ainsi et voyant que l'établissement des grands dignitaires amoindrirait ses fonctions, Lacépède envoya sa démission de grand chancelier '. Aussitôt on fit miroiter à ses yeux la lucrative sénatorerie de Paris, et, le lendemain 25, il écrivit au « citoyen premier Consul » : « Quels projets pourraient tenir contre le brevet d'honneur que vous venez de m'accorder? Comme citoyen, je donnerais ma vie pour le chef de l'État; Lacépède la donnerait mille fois pour vous 2 . »

En fait, les pouvoirs de Lacépède (qui resta grand chancelier pendant tout l'Empire), et ceux du Grand Conseil furent à peu près annihilés. Méprisant et violant la loi qu'il avait fait voter, l'Empereur nomma lui-même, par décret, à tous les grades de la Légion d'honneur.

On a vu que, dans la loi du 29 floréal, il n'était nullement question de décorations, et, si un insigne y eût été établi, il est peu probable que le Tribunat et le Corps législatif l'eussent voté. L'Empire une fois créé, l'Empereur commit une illégalité déplus pour altérer l'institution de la Légion d'honneur à son profit. C'est par simple décret (22 messidor an XIII) que fut instituée la décoration, et on lit dans VAlmanach impérial

1. J'ai publié cette lettre de démission dans la Révolution française, numéro du 14 juillet 1901.

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