‹ Études et leçons sur la récolution françaiseChapitre 99 sur 158 · Arch. nat., AFiv · texte numérisé non relu

Arch. nat., AFiv

de la première prestation de serment et de la première distribution de croix. Cette cérémonie eut lieu dans la chapelle des Invalides, le 14 juillet 1804 (26 messidor an XII), jour anniversaire de la prise de la Bastille. Le grand chancelier Laoépède célébra pompeusement la victoire remportée en 1789 sur la tyrannie. Il dit qu'alors la nation « reprit ses droits usurpés ». Mais trompée, trahie, elle allait périr, « lorsque lç héros du xix e siècle, interrompant ses triomphes lointains et accourant à sa voie, est venu la sauver, la délivrer et la rendre à la gloire et au bonheur ». Il déclara que la Révolution était terminée. « Aujourd'hui, dit-il, tout ce que le peuple a voulu, le 14 juillet 1789, existe par sa volonté. Il a conquis sa liberté : elle est fondée sur des lois immuables ; il a voulu l'égalité : elle est défendue par un gouvernement dont elle est la base ; il a voulu que la propriété, fût sacrée : elle est rendue inviolable par toutes nos institutions. » La Légion d'honneur ajoute à toutes ces garanties. Conclusion: « Honneur! Patrie! Napoléon! Soyez à jamais la devise sacrée de la France et le gage de son éternelle prospérité ».

Ce discours, le serment, une messe, la distribution des croix, voilà en quoi consista cette cérémonie, qui n'excita alors qu'un médiocre enthousiasme, si l'on en croit la tradition orale. Le maréchal Augereau, entouré de quelques officiers, resta sur la place des Invalides et s'abstint de répondre à l'appel de son nom. Quelques personnes, irritées qu'on eût monarchisé la Légion d'honneur, renvoyèrent leur brevet,

entre autres Lemercier et Truguet. D'autres, pressentis, refusèrent, comme Rochambeau et La Fayette. Il y eut au début des ricanements, des haussements d'épaule. On lit dans les Mémoires de M mc de Chastenay : « M. Real ne put, dans le premier moment, se montrer à nous sans rougir. Je trouvai Garât chez Fouché, les revers de l'habit exactement croisés, pour qu'on n'aperçût pas sur la poitrine d'un philosophe le signe trop peu équivoque de la vanité d'un courtisan ; mais l'impitoyable Fouché se fit un jeu de forcer Garât à me le découvrir. En peu de jours on s'y accoutuma ; en peu de mois, on en vint à l'envier. » Il semble bien que, déjà, à la seconde distribution, au camp de Boulogne, le 28 thermidor an XII, la Légion d'honneur n'était plus ridicule.

Pendant le Consulat et l'Empire, il y eut environ quarante-huit mille nominations, dont 1.400 de l'ordre civil.

Sur les dotations, sur les maisons d'éducation pour les filles de légionnaires, il y eut une foule de décrets et de règlements, dont l'étude ne serait pas sans intérêt pour l'histoire, soit économique, soit pédagogique. Mais, ne voulant que raconter les origines et la création de la Légion d'honneur, je rappellerai seulement, pour ce qui est de l'application et du fonctionnement de cette institution, que Napoléon créa d'autres ordres

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de chevalerie. La Légion d'honneur lui parut trop démocratique pour son royaume d'Italie: il y établit, en 1805, Tordre de la Couronne de Fer, à figure bien plus « féodale». Il éprouva aussi le besoin, quand il eut aboli les derniers vestiges des institutions républicaines, de créer un ordre au-dessus de la Légion d'honneur, les Trois Toisons d'Or (décret du 15 août 1809), exclusivement réservé aux militaires et aux grands dignitaires, comprenant 100 grands chevaliers, 400 commandeurs et 1.000 chevaliers, avec un grand chancelier, qui fut le comte Andréossy, général de division, conseiller d'État. En outre, le 18 octobre 1811, il abolit Tordre royal de TUnion, qui existait en Hollande, ainsi que tous les ordres des pays annexés, et créa un ordre de la Réunion, destiné aux civils et aux militaires de tout TEmpire, avec 200 grand'croix, 1.000 commandants, 10.000 chevaliers. L'insigne était un ruban bleu de ciel. Le grand chancelier de cet ordre fut Champagny, duc de Cadore.

A ce moment-là, presque toutes les formes de l'ancien régime réapparaissaient une à une, et Napoléon, perdant le sentiment de la réalité, déployait un faste aussi chimérique que Tétait son rêve de domination mondiale. On était loin , non seulement de l'époque où le président de la Convention nationale donnait en citoyen Taccolade fraternelle au brave Bertèche, mais de cette première conception, à demi démocratique, de floréal an X, où se mêlaient confusément, dans une forme républicaine, les idées révolutionnai-

res et les souvenirs d'ancien régime. C'est cette conception première, aujourd'hui oubliée, dont nous avons cru opportun, à propos du centenaire de la Légion d'honneur, de rappeler les précédents, les origines, les circonstances, la première application, afin de mieux connaître, par ces faits oubliés ou travestis, et les Français de 1802 et Napoléon Bonaparte lui-même.

1 er juin 1902.

On sait que l'astronome Lalande faisait profession d'athéisme à une époque où presque tous les esprits cultivés croyaient encore au Dieu de Voltaire ou à celui de Jean-Jacques. On sait aussi que Napoléon lui fit un crime de cette opinion et le morigéna officiellement. C'est là un incident presque célèbre, mais dont les circonstances sont moins connues, et, à l'étudier dans les vrais et authentiques documents, il me semble qu'on voit mieux, non seulement la figure du bon Lalande, mais les mœurs, le régime d'alors et le caractère de Napoléon.

Lalande fut-il un grand astronome? Je n'en sais rien, étant incompétent en astronomie. Ce qui est certain c'est qu'il avait, à la fin de l'ancien régime, une honorable situation scientifique, comme nous dirions, qui se maintint pendant la Révolution, si bien qu'il fit partie de l'Institut national. Il publiait

beaucoup, son nom était fameux, et il n'est pas douteux que ce ne fût un très honnête homme.

Mais sa réputation n'allait pas sans quelque ridicule.

J'ignore s'il est vrai qu'il déjeunât d'un plat d'araignées, comme le disaient ses pieux ennemis (car il passa dès l'origine pour un antichrétieu décidé) ; mais je le vois un peu excentrique, aimant à se mettre en avant, à écrire aux journaux, à dire son opinion sur toute chose, et, en toute occasion, à parler au public.

C'est surtout à l'époque du Directoire qu'il fut en vue, non seulement par les discours agréables qu'il prononça comme inspecteur du Collège de France aux rentrées annuelles de ce grand établissement, mais comme le correspondant occasionnel et bénévole des gazettes influentes.

Il aimait à y dire comment l'astronomie l'avait rendu athée.

L'athéisme de Lalande, le catholicisme de La Harpe, c'était en l'an V un sujet de conversation, un sujet d'article. Ainsi on lit dans le journal VAmi des Lois du 23 floréal an V : « On ne croit pas plus à l'athéisme de Lalande qu'au christianisme de La Harpe; ces deux hommes sont mus par l'amour de la singularité et le désir d'occuper les cercles de leurs ridicules querelles. Un athée de bonne foi rougirait de manifester sa désolante doctrine, et un philosophe devenu sérieusement chrétien craindrait, en mettant le public dans la confidence de sa conversion, de passer pour

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inconséquent et d'être, à raison de sa versatilité, l'objet des sarcasmes de tous les partis. Le vrai chrétien est modeste, réservé, fuit l'éclat, et se retire, comme Jésus-Christ dans la retraite pour prier. Ou peut être un instant athée; on peut, dans le malheur, douter de la Providence ; mais il est impossible de persister ; on a besoin, dans cette situation cruelle, de ridée consolante d'un Dieu : elle nous fait supporter avec plus de patience les méchants, les scélérats, les fripons et la foule de coquins enrichis... »

Lalande ne craignait pas le ridicule. S'intéressant beaucoup au problème de la navigation aérienne, il encouragea les aéronautes d'alors. L'un d'eux, le fameux Garnerin, grand puffiste, mais qui avait de l'audace et de la chance, ayant annoncé qu'il emmènerait avec lui une dame, la citoyenne Henry, dans sa prochaine ascension, la pudeur des journaux s'alarma de cette annonce: la police interdit l'ascension, puis la permit. Cela fit du bruit, et, le 22 messidor an VI, il y eut foule au parc de Monceau pour voir partir en ballon le citoyen Garnerin et la citoyenne Henry. Aux applaudissements d'un public goguenard et amusé, la ce jeune et belle nymphe aérienne » (lit-on dans le Rédacteur du 25 messidor) fit plusieurs fois le tour de l'enceinte au bras du fameux Saint-Georges. Puis, ce fut Lalande en personne qui lui offrit la main pour qu'elle entrât dans la nacelle en forme de char. Le lendemain, il écrivit aux journaux pour faire observer que cette expérience, nouvelle pour une femme, avait eu lieu « le jour où on célèbre à Beauvais la levée

du siège de 1472 par la valeur d'une femme, Jeanne Hachette ».

Lui-même, Tannée suivante, se décida à faire une ascension, et l'annonça par une lettre aux journaux.

Les catholiques ne perdirent pas l'occasion de ridiculiser leur ingénu adversaire. On cria dans les rues de Paris un pamphlet intitulé: Grand conseil tenu par les sylphes pour recevoir dans les airs et complimenter dignement le plus grand de tous les astronomes du monde 1 . On y reprochait à Lalande de se faire appeler Monsieur de Lalande, et non citoyen. On lui reprochait d'être laid : « Remarquez-vous ces jambes frôles et cagneuses, ce petit dos courbé surmonté d'une petite tète de singe, ces traits livides et rabougris, ce front étroit et sillonné, et, sous des sourcils presque rouges, ces yeux immobiles et insignifiants ? » Surtout on lui reprochait d'être athée : «... Ingrat envers Dieu, malgré ses bienfaits; ingrat envers la République, malgré les 20.000 francs dont elle le gratifie chaque année sous différents titres... »

L'ascension n'en eut pas moins lieu. Lalande partit avec Taéronaute Blanchard, le 8 thermidor, dans une nacelle suspendue au-dessous de cinq .ballons réunis en un seul groupe. Il n'y eut point d'accident, et les voyageurs firent quelques observations curieuses.

Mais l'habitude était prise de se moquer de Lalande. Il y avait longtemps que les mystificateurs s'achar-

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