‹ Études et lectures sur les sciences d'observation et leurs applications pratiques (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

LA GONSTITDTION INTÉBIEIIBE Dli GLOBE

Messieurs,

Je n'ai point ambitionné l'honneur périlleux de porter la parole devant cette brillante assemblée que , depuis deux siècles, le monde civilisé envie à la Franco. Il fallait un discours et je ne pouvais apporter qu'un simple entretien , une causerie de salon. Savoir ce (fucn vaut est un droit , mais savoir ce qu'on ne vaut pas est un devoir. Voltaire a dit :

Il est aisé, mais il est beau pourtant D'être modeste, alors que l'on est grand.

Ace compte , je n'ai pas même le droit d'être modeste ! Au cas où , par ma faute , la science vous paraîtrait peu attrayante , je puis faire valoir, pour mon excuse , que roes honorables et illustres confrères m'ont imposé l'o-

(0 iu à la séance publique annuelle des cinq Académies, »4 août 1 855.

IHbmi

[BLEXENTS DE TERRE. iCii

iu't supposant qu'il ressemblât à celui lîc niisit cette ville il y a juste cent ans .

Paris.

alors beaucoup de monde?

si toutes les cages à hommes <|ui litations à Paris venaient à se reiiibonne, il y aurait au moins quatrr ensevelis sous leurs débris. tel Et quand cela pourrait-il arriver?

à Lisbonne, ce st^ra le i*^ novembn ires du matin.

faire pour éviter une pareille cata-

i France, qui est le pays le moins sujet Qtsde terre, et ne pas vous pnwcuper âon impossible ! »

eut-être que le consultant s'en va content

hré. Point du tout; il regn»tte sa chimère.

eureux de ne plus Tétre.

1 des choses plus sérieuses.

Mements de terre sont un des accidents du

sique faisant partie du domaine des sciences

e nom de géographie physique, de cosmu-

î géologie, de physique terrestre et de météi'-

obrassent tous les phénomènes passairers et

Hiversifient l'aspect du globe suivant les

^ons et la structure intime du sol. Il y

feu , de Tair, de l'eau et de la terre.

iière, les feux électriques et la foudre

ère catégorie. Dans la seconde sont

ts de l'air, depuis les brises léizères

l62 TREMBLEMENTS DE TERRE.

bligation de parler, qu'ils m'ont fourni le sujet , et aidé de leurs lumières et de leurs conseils ; en sorte qu'aujourd'hui, devant vous, ma seule prétention, c'est de n'en avoir aucune!

Depuis quelque temps l'attention publique a été éveillée par les secousses de tremblement de terre qui ont agité la Suisse , et qui ont suivi le tremblement de terre, bien autrement redoutable, qui a dévasté la ville de Brousse dans l'Asie Mineure. On a craint que le fléau n'allât se rapprochant de la France et de Paris , et , avec le besoin d'émotions qui caractérise l'âme humaine , on s'est donné le plaisir d'avoir peur, ce qui est l'une des manières d'avoir le bonheur de sentir.

Voici un type de conversation qui donnera une idée des consultations scientifiques qu'on a plusieurs fois réclamées de moi. Je tiens de mon honorable confrère M. Boussingault , qui a visité les tremblements de terre chez eux, c'est-à-dire dans l'Amérique équatoriale, que de semblables questions lui sont journellement adressées.

« Monsieur, il y a maintenant bien des tremblements de terre? ^

— Pas plus qu'à l'ordinaire ; seulement , au lieu d'être à looo lieues de nous, ils n'en sont qu'à loo lieues, et au lieu d'être fort redoutables, ils sont trè&^aibles, ainsi que le comporte la constitution du sol de la France et sa disposition naturelle en pente régulière.

— Mais, monsieur, ne serait-il pas possible que le tremblement de terre vînt à Paris?

— Il n'y a rien en cela de logiquement impossible, mais ce tremblement de terre ne serait jamais bien fort.

''''^is, monsieur, s'il était fort?

l64 TREMBLEMENTS DE TERRE.

de terre et de mer jusqu'aux trombes et aux ouragans qui rasent tout à la surface de la terre, y compris les édifices les plus solides, et quelquefois même aplanissent des collines. Dans la troisième division on place les météores auxquels l'eau donne naissance , depuis l'imperceptible humidité qui se dépose en gouttes de rosée dans les nuits claires du printemps et de l'automne, jusqu'à ces vastes inondations , ces envahissements subits de la mer, qui sont aussi redoutables que des ouragans. Enfin la classe des météores terrestres embrasse les affections du sol , les eaux thermales et minérales , les volcans et leurs irruptions , puis les tremblements de terre près desquels, comme phénomènes destructeurs de l'espèce humaine , ni la foudre , ni les tempêtes , ni les inondations ne peuvent soutenir la comparaison.

Aristote , à qui nous devons cette classification météorologique , a très-exactement décrit les effets des tremblements de terre. Tantôt la terre est soulevée de haut en bas, tantôt il y a un mouvement d'ondulation dans le sol , comme des vagues qui se propageraient dans le terrain devenu fluide. Tantôt le choc souterrain précipite les objets dans le môme sens, tantôt il les lance dans les deux sens opposés. D'autres fois , le mouvement se fait en rond , et les masses envahies par le météore tournent sur elles-mêmes. H y a les grandes et les petites oscillations qui font, ou onduler lentement le sol, ou qui l'agitent à coups pressés et saccadés. Quand on pense combien l'Asie Mineure, la Grèce, l'Italie et la péninsule Ibérique ont été fréquemment ravagées par les tremblements de terre et par ractiott *^^s feux souterrains, on voit qu'Aristote était bien placé

TREMBLEMENTS DE TERRE. i'r

e nourrice, embarquée jour une ioriime Iraversêtésoi^anisée par ce qu'on api»e!ie le mal de mer . idomfie son enfant qui lui devient comme étran^'er ; ; un vaisseau en feu et dans un ^illai-'e emi^-rte it >s de fusil, la mère se sau\ t- seule . tandis que, sans irconstance du feu et de la mousi^ufterie .elle s*loyée avec ses enfants ou se fût fait sabrer avev- Nous avons une quatrième circonstancf ou ici eur surmonte l'amour maternel . c'est le trembleit du sol ; en pareil cas. on a mi les mères de ;ei:enfants les abandonner dans leur berceau . et na- ' plus dans l'âme d'autre sentiment que celui de iy eur et de la fuite.

!n Italie, comme en Grèce et en Amérique, la connation qui se répand aux i>remieres st*cousse? e?t \i\ ne. L'idée de la fin du monde est la seule qui ]jrénine. Tous courent â l'absolution. Les confessions n ite voix, et d'individu à individu, se font entendra tous côtés. Ce sentiment plusieurs fois exprimé pai de. que l'aveu des fautes en jirovwjue le pur-i-n . ne alors exclusivement :

Sumen confessis aliquod palet.

iu tremblement de terre de Caraccas. qui fit ptMJr gt-cinq mille hommes, l'évëque. sortant de son ais pour remplir son ministère sacré . fut tellement été à sa sortie par le peuple qui réclamait ses seirs spirituels , qu'il fut atteint et tué ]tar les débris ï murs dont il n'avait pu s'éloigner assez pour être rs de danger. Les instructions qu'on donne aux étran- :s fiour le cas d'ébranlement du sol ne sont pas ras-

iGB ÎHË^fiLEMEVrti» t)& TIÎRII£^

Hiji'antei* fl faut so [placer loin des murs et des colUiwi <»stiir|iée& t lie j^eur des élïoulemcnt^ et des raalérîam i]ut s éLTOalenl. Ji faut tenir les bras étendus de droite à ^uthe , et les jambes écartées d'avant en arrière l>our éviter d'êtt^e englouti , si la terre devient wurnoe du sable mouvant ou si elle se fend en larges crevaââe^. M, de Humboidt eîte un eas où les débris d'un ^ilîitge et les cadavres des habitants furent lancé-s fiar dt*î^ un cours d't^au sur les flancs dune tMjlline opposée* Si Ift wii est meuble, on craint d'y enfoncer ^ane retour; s'il est rocheux, il peut se feudre et se refermer BOr suite sur les malheureux qui sont tomt>és dans le Ire. Quelquefois des eaui bouillantes ont jailU sous là pieds û^s hommes rassei^btès i^mr fuir \e fléau ; d'autres fois^ des émanations brillantes ou asphyxiantes jw font jour et font périr coux (piî ont échappé aux i\m\l^ers des murs cf des toits renv orséfi. Souvent , comme à la Jamaïque , les maisons voisines du rivage s'enfoncent de manière que ïa nier arrive à la hauteur des loits. CVât aint^i qu'alors un vaisseau qid voguait sur r.imcien i[uai enfoncé et au travers des murs et des UHI^ riHiverUde f?ens qui s'y étaient réfugiés ^ sauva commi'

Lima, où une immense et subite vague dépassa le toit des maisons et détruisit tous les habitants comme toutes les habitations , sont des exemples de ces ras de marée dus indubitablement aux convulsions de la surface de la terre dans la partie qui est recouverte par la mer. Je citerai encore un désastre qui semble personnel à nos Académies. Un jeune homme plein d'espérances brillantes voyageait en chaise de poste sur ](?s plages de Cadix , le jour du tremblement de terre de Lisbonne. Une colline d'eau d'une hauteur prodigieuse envahit le rivage , et , en rentrant dans l'Océan , emporta sans retour ce jeune voyageur riche de la gloire de son père et de son aïeul. C'était le fils de Louis Racine, de l'Académie des Inscriptions, le petit-fils de Jean Racine , de l'Académie française.

Je ne partage pas la pensée de ceux qui regardent comme un surcroît de malheur de périr dans une circonstance où un grand nombre d'autres hommes subissent le même sort. Il n'est point de jour où l'iuimanité prise collectivement ne perde une centaine de mille êtres de notre espèce. Qu'importe à un Indien du Gange qu'il meure en môme temps que lui un Américain du Mississipi ou de l'Amazone? Mais, pour ceux à qui l'histoire ou des témoins vivants racontent dos catasirophes extraordinaires, il est évident que l'émolion , la pitié , et môme un sentiment plus pénible , nait du grand nombre de victimes qui ont perdu la vie, surtout cpiand rien ne pouvait faire prévoir de si grandes calamités. Aussi l'Europe entière fut frappée de terreur à la nouvelle de la catastrophe de Lisbonne, qui am\=a, comme on sait , il y a cent ans, savoir en 1755.

Voici comme parle un témoin oculaire :

« Le premier de ce mois (novembre) , vers les neuf heures et demie du matin, une très-violente secousse de tremblement de terre se fit sentir. Elle parut durer environ un dixième de minute , et en ce moment toutes les églises et les couvents de la ville , avec le palais du roi et la magnifique salle d'opéra qui y était attenante , sécroulèrent. En un mot, il n'y eut pas un seul édifice considérable qui restAt debout. Environ un quart des maisons particulières eurent le même sort , et , suivant un calcul très- modéré , il périt environ trente mille personnes.... La crainte et la consternation étaient si grandes , que les personnes les plus résolues n'osèrent rester un moment pour écarter quelques pierres de dessus rindividu qu'elles aimaient le plus, quoique plusieurs eussent pu être sauvés par ce moyen. Mais on ne pensa à rien autre chose qu'à sa propre conservation Le nombre des personnes écrasées dans les

maisons et dans les rues ne fut pas comparable à celui des gens qui furent ensevelis sous les ruines des églises; comme c'était un jour de grande fête et à l'heure de la messe , elles étaient toutes très-pleines. Or le nombre des églises est ici plus grand qu'à Londres et à Westminster ensemble (c'est un Anglais qui parle). Les clochers , qui étaient fort élevés , tombèrent presque tous avec les voûtes des églises , en sorte qu'il n'échappa que peu de monde....

» Environ deux heures après le choc , le feu se manifesta en trois endroits différents de la ville ; il était occasionné par les feux des cuisines , que le bouleversement avait rapprochés des matières combustibles de

THEIIBLEMENTS DE TERRE. 171

3ute espèce. Vers ce temps aussi , un vent très-fort uccéda au calme, et activa tellement Tincendic, qu'au •oui de trois jours la ville fut réduite en cendres. Tous 9S éléments parurent conjurés pour nous détruire. Llissitôt après ce choc, qui fut à peu près au temps le la plus grande élévation des eaux , le flot monta do io pieds plus haut qu'on ne l'avait jamais observé , et « retira aussi subitement. »

On craignait la contagion de tant de cadavres; « mais, iit le narrateur, le feu les consuma et prévint ce mauvais effet. » On craignait la famine, mais on sauva quelques greniers. Cependant, « dans les trois premiers jours , une once de pain valait une livre eVor, n 11 ajoute : « La troisième grande crainte était que la classe [Vile du peuple ne prît avantage de la confusion pour tuer ktt voler le petit nombre de ceux qui avaient sauvé quel- " que chose. Cela arriva jusqu'à un certain point; sur r.qaoi le roi ordonna qu'on dressât des gibets tout autour p de la ville, et après environ une centaine d'exécutions, le mal fut arrêté.

. « Dans la maison que j'habitais, sur trente-huit personnes, il no s'en est sauvé que quatre. Huit cents périrent dans la prison civile, douze cents dans l'hôpital général. Dans un grand nombre do couvents, qui contenaient chacun quatre cents personnes, il n'en est échappé aucune. L'ambassadeur d'Espagne a péri avec trente-cinq domestiques.... Heureusement le roi et la lamille royale étaient à Bélem, à une lieue de Lisbonne. Le palais du roi dans la ville s'écroula à la première secousse , mais les habitants du pays assurent que le bâtiment de l'inquisition fut renversé le premier. Quel- II. 8.

ques-unes des grandes villes commerçantes sont dans une situation encore pire , s*il est possible , que Lisbonne. La durée totale du tremblement de terre, après le premier choc , qui fut le plus destructeur , fut de cinq à sept minutes. » En y comprenant les personnes qui périrent dans les environs, le nombre des morts est porté à soixante mille.

En général , la durée de la secousse ne dépasse pas deux minutes, et ordinairement elle est beaucoup moindre. Mais la secousse principale est suine pendant plusieurs jours , et môme pendant plusieurs semaines, d'agitations plus faibles. Les tremblements do terre de la Calabre , dans le siècle dernier , durèrent un grand nombre d'années consécutives, et il existe dans le nord de l'Irlande une localité où chaque jour le même phénomène se renouvelle. Suivant MM. de Humboldt et Boussingault , en ne prenant que l'Amérique seule, il n'est point de jour où la terre ne soit agitée de ces convulsions si curieuses ; en sorte qu'en réalité , Tétat de mouvement perpétuel est l'état normal de la surface de notre globe.

Ce n'est point seulement aux hommes et aux êtres vivants que les tremblements de terre font ressentir leur influence. Leurs effets destructeurs bouleversent souvent l'aspect d'un pays en faisant crouler des montagnes escarpées , soulevant le sol en collines ou le déprimant en vallées, ou le sillonnant de fentes larges et profondes qui ont plusieurs centaines de lieues, changeant le cours des rivières , les interceptant , ou tarissant les anciennes sources pour en faire naître de nouvelles. L'antiquité et les âges modernes nous fournissent

TRSMBLEllE!<rrS DE TERRE. 17)

S par centaines, et les poètes ont célébré ces jphés en vers aussi beaux que le sujet était ble. CK'ide, Lucrèce, Stace, Sénèque, Ammien in et tous les chroniqueurs sont pleins de cuobservations sur ces météores. D'années en an- 'S tremblements de terre achèvent de renverser nnes de Paimyre et de Balbeck , que la fureur . fîmes avait épargnées. On a remarqué qu'en gés constructions gothiques, avec leurs arceaux 1 arêtes saillantes et leurs compartiments voûtés portée, résistent mieux aux tremblements de 18 les édifices grecs. La plupart des construcirétiennes bâties au moyen âge à côté des basi- Tecques qui avaient déjà résisté aux secousses eur ont sunécu. Dans rou\Tage de Durand sur ?cture, omTage où tous les édifices sont dessiune même échelle, on est étonné de la petitesse îtive des édifices fameux de la Grèce. C'est que ilité du sol ne permettait pas d'atteindre de plus dimensions. Le temple de Thésée à Athènes, mis e l'immense basilique de Saint-Pierre de Rome , la grandeur d'un enfant, comparée à cellç d'un Toici une curieuse remarque mathématique qui >orte aux temples de Sicile , et notamment aux uines de Sélinonte. Pour renverser ces édifices uire la confusion de leurs débris qui frappe auii nos yeux, la nature a dû faire plus de travail iployer plus d'énergie destructive , plus de force [u'il n'en avait fallu à l'homme pour extraire les ux de la carrière, les tailler en murs, en colonnes )ûtes, ci enfin les construire architecturalement.

Que sera-ce si l'on pense aux édifices auxquels on peut appliquer ce fameux hémistiche de Lucain :

Etiam periere ruinœ.

« Les ruines mêmes en ont péri ! »

Quand on considère l'immense étendue des con- •irées qu'un même tremblement de terre atteint d'une seule secousse , il est impossible de ne pas concevoir l'idée que nos continents et le fond de nos mers ne reposent point sur une base solide, et que ce sont comme d'immenses fragments mal unis et mal fixés ensemble, flottant et pesant sur une masse fluide intérieure, comme flottent et pèsent les glaçons d'une débâcle à la surface d'un lac qui en porte les débris entassés confusément, et se présentant à l'œil dans tous les sens par rapport à leur formation primitive. Ces fragments , soulevés d'un bout et enfoncés de l'autre sous la masse liquide qui les porte, représentent au mieux nos saillies de montagnes , dont les crêtes ne sont portées si haut qu'en raison de la dépression que leurs couches atteignent sous les autres matériaux qui constituent ce que l'on a si justement appelé Vécorce (lu globe. Nous verrons tout à l'heure que les terrains solides qui font nos continents n'ont guère plus de 60 kilomètres d'épaisseur, et que de plus , chose aussi étonnante que certainement démontrée , le fluide qui les porte est une mer compacte de feu, un vaste noyau qui consente encore sa fusion primitive , sa réaction élastique de l'intérieur à l'extérieur, et qui, dès que ao« '-«vatoppe vient à se briser mécaniquement, épanche 1 sein des fleuves de lave liquide, des colonnes

de gaz dont la nature est telle, qu'après avoir été lancées à plusieurs milliers de mètres de hauteur , elles retombent en sables volcaniques, comme l'eau qui, projetée en vapeur dans l'air d'un hiver de Sibérie, retombe en grains solidifiés de neige et de glace.

Mettant pour le moment de côté toute idée théorique , nous dirons que le tremblement de terre de Lisbonne , en 1755, se fit sentir d'un bout à l'autre de l'Europe. Les eaux minérales qui vont puiser leur chaleur dans les profondeurs du sol , où elles trouvent , comme nos puits artésiens, des couches d'autant plus chaudes qu'elles sont plus profondes, se troublèrent du nord de la Baltique jusqu'aux rivages de l'Afrique, et dopuii! l'Europe orientale jusc^u'aux îles et au continent nord de rAmérique. Les secousses même furent ressenties: sur toute cette vaste portion du globe. Nous avons dos cartes de tous ces grands effets météorologiques. La terre et la mer y sont divisées par districts dont les secousses sont simultanées. Il y a le district Atlantique, celui de l'océan Pacifique, celui de l'Asie centrale, sans compter les petites subdivisions comme l'Italie, la Sicile, Tembouchure de la mer Rouge , le Kamtschatka, le lac Baïkal. Quant aux tremblements individuels, il y en a aussi de toutes les grandeurs, depuis ceux (jui agitent tout un district de premier ordre, jus^iu'au petit tremblement de 1846 au pays de Nassau, La circonscription peu étendue de cette miniature de comiilsion terrestre , et sa nature peu offensive semblaient faites pour éveiller plutôt la curiosité que la crainte, et sauf quelques malheurs heureusement peu nombreux, on peut en dire autant de la secousse alpine du mois der-

nier. Dans les pays dont le sol est fort accidenté et dont les couches sont fort disloquées, comme est le sol de la Suisse, il n'est pas rare de voir de minimes tremblements de terre ne secouer qu'un seul canton , souvent même une paroisse isolée. Quelques hectares de terrain mal équilibré retombent à la stabilité tout aussi bien (}ue les vastes continents qui prennent orgueilleusement le nom de parties du monde.

Il est probable que si nous avions des instruments assez sensibles , nous verrions notre sol continuellement en mouvement. Déjà les astronomes se plaignent que leurs instruments trahissent, par des perturbations inexplicables, l'instabilité de l'écorce terrestre qui les porte. M. Le Verrier s'occupe d'installer ces indicateurs à l'Observatoire impérial , avec la masse immense de perfectionnements réalisés en partie ou seulement projetés. Lorsque le tremblement de terre de Brousse, près de Constantinople , vint donner l'éveil au monde, qui n'avait pas fait attention au petit phénomène du pays de Nassau , M. Élie de Beaumont , en qui la géologie semble aujourd'hui incarnée , écrivit à M. d'Abbadie , qui a établi au pied des Pyrénées occidentales les niveaux les plus sensibles du monde entier, pour savoir s'il avait observé quelque chose d'extraordinaire à ces appareils solidement établis dans les souterrains de son château. D'après la réponse , il fut évident que l'observateur français avait reconnu à la loupe et au microscope, pendant huit jours, les perturbations terrestres qui, à 1000 lieues de là , s'étaient fait sentir aussi pendant huit jours aux musulmans de l'Asie Mineure par la chute des habitations et la destruction des habitants.

Dans les contrées sujettes aux tremblements de terre, il est une architecture faite en quelque sorte pour que les bâtiments tombent avec le moins de dommage possible, s'ils ne peuvent résister aux secousses. Les encadrements des fenêtres et des i)ortos offrent des lieiiN de refuge à ceux qui ne peuvent à temps t!:agner les places à découvert. Les murs rembourrés , plutôt cpic bâtis, de paille et de minces branches, résistent, par leur faiblesse même , à la désorganisation. Dans le violent tremblement de terre américain de 1827, M. Boussingault, assis avec une montre marine à la main, brava le météore et compta les coups réguliers du tonnerre souterrain , qui dura six minutes. C'est une des plus longues durées qui ait été bien observée. La sécurité du savant voyageur venait de ce que sa maison était vu bois et qu'elle était recouverte en paille. Il laissa donc le tremblement de terre promener les meubles de sa chambre et le secouer lui-môme très-vivoment sur sa chaise, sans lui faire perdre la mesure des intervalles qui séparaient les violents nddos de la terre ébranlée.

Je ne puis m'empêcher de remarquer combien nous de^'^ions être peu rassurés, sous cette haute et massive coupole de l'Institut, si nous étions au Mexique, au Guatimala, au Pérou ou au Chili. Elle semblerait faite pour nous écraser au mieux en cas de catastrophe. Cette idée, qui nous fait sourire ici, paraîtrait tort sérieuse là>bas, où l'on enseigne aux enfants ce qu'il faut faire en cas de tremblement de terre.

Je trouve dans les épîtres de Synésius, rendues célèbres par les études de M. Villemain, que ce bon évoque d'Afrique, se trouvant dans la Thrace à l'époque d'un

tremblement de terre très-violent, jugea à propos de cherclier un refuge sur la mer, « Dieu , dit-il , secouait la terre plusieurs fois par jour, et tous les hommes prosternés étaient en supplications , car le sol ondulait violemment. Alors , bien persuadé que la mer était plus solide que la terre, je pris ma course de toute ma force vers le port, et je ne fis mes adieux que par des signes indiquant que je no restais pas plus longtemps dans ce pays. » Plusieurs marins, et notamment M. l'amiral (lu Petit-Thouars , ont ressenti des secousses en pleine mer, et tous s'accordent à dire que la sensation était la même que si le vaisseau eût touché en s'échouant. Jamais en pleine mer ces secousses n'ont été nuisibles; mais près de la côte , et notamment pendant les catastrophes de la Jamaïque et du Callao , des vaisseaux ont été poussés à la côte avec les ras de marée qui accompagnaient le tremblement , et ont péri. La recette de l'évèque de Cyrénaïque ne serait donc infaillible que sur la Seine, et je conseille à ceux qui redoutent si fort le prochain tremblement de terre (que nous n'aurons pas), de se faire construire une habitation flottante, reliée au rivage ou au fond de l'eau par des câbles élastiques qui ne transmettraient que très-peu les secousses du sol , à moins qu'ils ne préfèrent coucher dans un hamac suspendu à un ballon. Oh l alors , sécurité complète, du moins en ce qui regarde le tremblement de terre.

Encore un mot sur le peu de probabilité d'une calastrophe à Paris. Les constructeurs de cartes de géographie physique ont suivi l'heureuse idée des teintes ca- "'îtéristiques de notre confrère M. le baron Charles

Dupin. Ils ont passé des teintes de plus en plus foncées sur les localités où les tremblements de terre étaient les plus fréquents ou les plus redoutables : alors , plus la teinte d'un pays est noire , plus il est indiqué commt^ sujet à Faction do ces météores terrestres. Or, ou jetant les yeux sur une carte de rEurojje , les Françjiiî^ peuvent voir avec plaisir la partie de notre territoire qui comprend les bassins de la Seine, de la Loire et des affluents eord de la Gironde , embellie d'une teinte remarquablement claire, qui indique une remarquable sécurité.

Essayons maintenant de nous faire une idée de la constitution intérieure de notre globe, d'où résultent des phénomènes si peu en harmonie avec les idées d(; stabilité du sol qui nous porte et d'invariabilité dans la forme de la terre qui semblent s'être identifiées avec nous dès Tenfance. Buffon et Laplacc sont arrivés tous les deux à faire de la terre , à l'origine, une masse fluide de chaleur, comme nous voyons le fer ou la lave en fusion ignée. On pourrait faire remonter ces idées à l'antiquité , mais comme les anciens ont dit en tout le pour et le contre sans adopter aucune théorie de préférence, ils n'ont point ici d'autorité: ils ont tout imaginé et rien démontré.

La fluidité primitive de notre terre est indiquée pai sa fonne légèrement aplatie aux deux pôles, comme il convient à une masse fluide qui tourne sur elle-même. Bien d'autres idées théoriques marchent vers la môme conclusion, mais laissons-nous guider par les faits qui parlent un langage aussi clair que précis et qui n'exigent aucune notion des calculs transcendants fie Tastronomie et de la géodésie.

jSo TîlEMBLEMEXTB DE T£RRË-

Cesl un fait bien constaté qu'à mesure qu'on s enfoncé sous la surfai'^ de la terre on obtient une tempéraUiip ik plus en plus élevée. Déjà, dans te mines profonde*^ même diins U>â galeries abandonuées depuis des siècles, il règne constammeni la température de Tété. La chaleur des fu rages aitésiens, mesurée esiiclcmeTit par ÎVL VValferdin, et par lui seul, nous a donné une élé^*»ûon de chaleur d'un degré pour une pénétration de Sr mètres en profondeur. Si le forage du puits de Grenelle eût été poussé jusqu'à une uaii}je inférieure soupçoanée à 200 ou 3oo mètres au-dessous de cdli qm a été atteinte , il eût ramené de Teau à la l^rature des bains chauds , et on aurait eu ainsi 111 véritable source thermale comme celles que la natui produit sans doute par ïe même procédé, c'est-à-difa t^n faisant tomber des sourires froides dans des ciîvUéi très- prof ondes et par cela même très-chaudes à h partie inférieure. L'eau froîdu . en tond>ant , \n -m fod et fait déborder Feau chaude, llîen de plu,s simple, D'après ce prot;r6s régulier de chaleur ^ à mesure Ton descend plus bas . on trouve (ju à 3 kilomètres nrofondeuron aurait plus lUie la chaleur

TRfiXBLEMENTS DE TERRE. l8f

vation, à part de toute théorie , nous montre donc, à une-? profondeur comparativement assez petite, que notre giobe est en fusion, et qu*ainsi nos continents flottent iwr un océan sans rivages de matière fondue , comme les pierres flottent sur la fonte de for qui coule en torrent des hauts fourneaux activés par une souflleric chargée de plusieurs milliers de kilogrammes.

Mais si la terre est de feu à l'intérieur et à une si petite profondeur, pourquoi no voyons-nous pas appa- ^ rattre le feu central toutes les fois qiio la croûte vicMit J à se briser par un effet mécanique quelconciue , tel ([uc J'ie refroidissement graduel de la surface, la dislociition I des masses rocheuses qui portent à faux dans un équit libre peu stable, enfin l'écrasement même des parties ►trop faibles quand les couches supérieures pèsent sur s parties d'une résistance insulRsante?

A cela, il n'y a qu'une réponse, c'est qu'en effet Cloutes les fois qu'il s'établit une communication entre Il surface de notre terre et son intérieur, des masses de 'feu surgissent tout à coup, poussées du centre au deihors par cette force que M. de Ilumboldt a si bien établie et que Laplace a si bien démontrée. Le fou central est non-seulement de la matière incandescente, [mais. il est encore dans un état d'élasticité énergique, amime l'état que nous a révélé notre confrère , M. le laron Cagniard de la Tour. Dans cet état, les corps maîtrisés à la fois par la chaleur et par l'attraction ont k compacité des liquides et le ressort des gaz et des vapeurs. Tel est, indubitablement, l'état de l'intérieur de notre planète. Aussi , dès qu'une fracture mécanique fend récorce du globe, la lave et le fluide central s'é-

l82 TREMBLEMENTS DE TERRE.

lancent au dehors et nous passons des tremblements de terre aux volcans. Deux ou trois cents bouches vomissant du feu et des roches volatilisées ont été placées sur nos cartes physiques , et , de nos jours comme dans rage terrestre qui a précédé le nôtre , une longue fissure dans le sol est devenue «ne ligne de volcans. Ces météores de la terre nous offriraient sans doute de curieuses notions à étudier, mais je me sens pressé de ne pas abuser plus longtemps de votre indulgente attention. Pour no pas être ingrat envers les écrivains qui nous ont guidé dans cette partie de la science, je citerai un Mémoire de notre confrère M. Cordier, qui a fixé la science, mais dont l'auteur, se plaçant hors du cadre des bruyantes réputations, n'a pas recueilli toute la gloire qui lui était duo et que la postérité lui payera plus tard. Un autre ouvrage, bien moins scientifique, mais remarquable pour la justesse de ses vues et son profond savoir, c'est celui du docteur Bertrand sur les révolutions du globe. C'est le seul ouvrage que les gens du monde puissent lire avec confiance. L'auteur, enlevé par une mort prématurée, manque aujourd'hui à la géologie, où la science de l'organisation prend tous les jours une place de plus en plus importante ; son fils , doué d'un espiit mathématique de premier ordre , ne laissera pas périr le nom de son père.

L'homme , après avoir tremblé devant les fléaux de la nature, songe bientôt à utiliser leur énergie nuisible. Il a fait travailler à son profit le vent , les eaux , la substance de la foudre. C'est la pensée dominant le monde matériel :

Mens agitai molem l

TREMBLEMENTS DE TERRE. l83

« L'esprit fait marcher la matière, » Oserai-je transcrire cette petite fable de la Fontaine en quatre vers :

Le premier qui vit un chameau S'enfuit à cet objet nouveau ; Le second approcha , le troisième osa l'aire Un licou pour le dromadaire.

Mais que pourront la science et le travail pour utiliser le feu central de notre globe"? Un agent qui se manifeste par les volcans et les secousses , qui renverse les villes , est un esclave terriblement difficile à maîtriser et à transformer en travailleur. Rien de plus facile pourtant.

Tout le monde sait qu'on fait tout avec du feu et de la chaleur. On substitue le travail de quelques centimes de charbon au travail de l'homme pendant toute une journée. Avec le feu , on pare aux inconvénients des climats. on modifie les substances alimentaires, on compose et décompose tous les corps. Prométhéc, en donnant le feii à Thomme, lui donna l'empire du monde et le foisonnement indéûni de sa race. Eh bien , il faut aller prendre au sein de la terre le feu et la chaleur qui y sont en si grande abondance. On a été chercher à d'immenses profondeurs les minerais divers que la nature avare semble n'y avoir déposés qu'à regret, et l'on a négligé le feu souterrain que la nature est prèle à prodiguer en tout lieu à qui saura l'y conquérir.

Nous ne sommes plus au temps où Voltaire raillait si amèrement Maupertuis, qu'il accusait d'avoir voulu percer la terre de part en part , en sorte que nous aurions vu nos antipodes en nous penchant sur le bord du puits de cet antagoniste de l'irascible roi de la litté-

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