M. DE MONTHOBENCT A MADAME RÉCAMIER
« Quelles charmantes choses vous savez dire et sentir I Quel baume vous savez mettre sur le mal que vous faites d'un autre côté à un ami sincère I Ah ! madame, vous me voye», vous me jugez avec les préventions du sentiment le plus aimable et le plus indulgent qui, réellement, embellit et ne juge pas. Mais je voudrais vous apparaître mille fois plus encore ce que je ne suis pas, je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami, obtenir votre amitié, votre confiance entière pour une seule chose au monde, pour vous persuader votre propre bonheur, et vous voir entrer dans la seule voie qui peut vous y conduire, la seule digne de votre cœur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle vous êtes appelée ; en un seul mot, pour vous faire prendre une résolution forte ; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? j'en cherche en vain avec avidité quelques indices dans tout ce que vous faites,
madame: BÉGAMIBB. 211
dans tous ces petits détails involontaires dont aucun ne m'échappe. Rien, rien qui me rassure, rien qui me satisfasse I Âh I je ne saurais vous le dissimuler, j'emporte un profond sentiment de tristesse. Je prierai Dieu sans cesse : lui seul peut dessiller vos yeux, et vous faire sentir qu'un cœur qui Taime véritablement n'est pas si vide que vous le pensez. Lui seul aussi peut vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des œuvres et des occupations qui seraient, en effet, bien appropriées à la bonté de votre cœur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile beaucoup de vos moments. Ce n'est point en plaisantant que je vous ai parlé de m*aider dans mon travail sur les sœurs de charité. Rien ne me serait plus agréable et plus précieux.
« Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le cœur, ce qui ne laisse aucun regret. Mais, au nom de Dieu, au nom de Tamitié, renoncez à ce qui ne vous rendrait jamais heureuse. »
Si cette noble amitié ne put obtenir tout ce qu'elle désirait, le sacrifice entier des triomphes de l'amourpropre, au moins exerQa*-t*elle une grande influence sur madame Récamier, qui, sous l'inspiration de son saint ami, concourut toujours et avec chaleur aux bonnes œuvres qui s'offraient à elle. Une autre liaison lui donna probablement les goûts littéraires qu'elle à cultivés jusqu'à son extrême vieillesse. Elle-même a raconté l'impression que lui fit sa première entrevue avec madame de Staôl.a Un jour, et ce jour fait époque dans ma vie, M. Récamier arriva h Glichy avec une
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dame qu'il ne me nomma pas, et qu'il laissa seule avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui étaient dans le parc. Cette dame venait pour parler de la vente et de l'achat d'une maison ; sa toilette était étrange, elle portait une robe du matin et un petit chapeau paré, orné de fleurs; je la pris pour une étrangère ; je fus frappée de la beauté de ses yeux et de son regard ; je ne pouvais me rendre compte de ce que j'éprouvais, mais il est certain que je ne songeais plus à la reconnaître, et, pour ainsi dire, à la deviner qu'à lui faire les premières phrases d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grâce vive et pénétrante, qu'elle était vraiment ravie de me connaître, que
M. Necker, son père A ces mots, je reconnus
madame de Staël I Je n'entendis pas le reste de sa phrase, je rougis, mon trouble fut extrême. Je venais de lire ses lettres sur Rousseau, je m'étais passionnée pour cette lecture. J'exprimai ce que j'éprouvais plus encore par mes regards que par mes paroles : elle m'intimidait et m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en elle une personne parfaitement naturelle dans une nature supérieure. De son côté, elle fixait sur moi ses grands yeux, mais avec une curiosité pleine de bienveillance, et m'adressa sur ma figure des compliments qui eussent parij exagérés et trop directs, s'ils n'avaient pas semblé lui échapper, ce qui donnait à ses louanges une séduction irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point ; elle le comprit, et m'exprima le désir de me voir beaucoup à son retour à Paris, car elle partait pour Goppot. Ce ne fut alors qu'une apparition daa9 ma vie, mais Timpression fat vive. Je ne pensais
qu'à madame de Staël, tant j'avais ressenti l'action de cette nature si ardente et si forte.»
L'impression avait été réciproque, et l'amitié de madame de Staël fut aussi constante que vive. On en jugera par cette lettre qu'elle adressait à son amie, le lendemain du jour oh M. Récamier ayant dû déposer son bilan, la charmante Juliette se trouva réduite à la position la plus modeste.
Genève, 17 novembre 1806.
« Ah I ma chère Juliette , quelle douleur j'ai éprouvée à l'affreuse nouvelle que je reçois I que je maudis l'exil qui ne me permet pas d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon cœur !
« Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l'agrément de la vie, mais s'il était possible d'être plus aimée, plus intéressante que vous ne Tétiez, c'est ce qui vous serait arrivé. Je vais écrire à M. Récamier, que je plains et que je respecte. Mais dites-moi, serait-ce un rêve que l'espérance de vous recevoir ici cet hiver ? Si vous vouliez, trois mois passés dans un cercle où vous seriez passionnément soignée? Mais à Paris aussi, vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à Lyon oti jusqu'à mes quarante lieues, j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour vous dire que je me suis sentie pour vous plus de tendresse que pour aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire comme consolation, si ce n'est que vous serez aimée et considérée plus que jamais, et que les admirables traits de votre générosité et de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce
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malheur, comme ils ne l'auraient jamais été sans lui. € Certainement, en comparant votre situation à ce qu'elle était, vous avez perdu, mais s'il m'était possible d*envier ce que j'aime, je donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux, quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l'on marche si dépouillé ! Chère Juliette, que notre amitié se resserre, que ce ne soient plus simplement des services généreux qui sont tous venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin réciproque de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est vous qui me ferez revenir à Paris (1). Vous, vous serez toujours une personne toute puissante, et nous nous verrons tous les jours, et comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c'est nous qui en avons joui, votre fortune a été la nôtre, et je me sens ruinée parce que vous n'êtes plus riche ; croyez-moi, il reste du bonheur quand on sait se faire aimer ainsi. Mathieu m'écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère amie, que votre cœur soit calme au milieu de ces douleurs ; hélas ! ni la mort, ni l'indifférence de vos amis ne vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange, adieu. J'embrasse avec respect votre visage charmant.
« Necker de sïael-holstein. »
(t) Madame de Staël, i)arla volonté de Tempereor, était exilée k quarante lieuei de Paris.
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Cette lettre, si bonne et si délicate, honore infiniment le cœur de Corinne, et cette fois-ci^ la sibylle fut douée de prophétie.
Elle avait vu juste : la considération dont jouissait madame Récamier tenait à d'autres causes qu'à la fortune, et en la perdant, elle ne perdit pas le rang qu'elle occupait. Le courage sans ostentation, la dignité naturelle qu elle montra dans cette occasion pénible, lui attachèrent plus fortement ses amis, et lui en firent acquérir de nouveaux.
Son affection pour madame de Staël, qui fut sans orage, ne fut pas sans douleur. L'empereur en fut offensé ; et un nouveau décret d'exil bannit madame Récamier de Paris ; elle se réfugia à Lyon, où elle devint bientôt le centre d'une société choisie et brillante. Ce fut là qu'elle connut le philosophe Ballanche, à qui elle eut la gloire d'inspirer la plus pure et la plus vive amitié. Ballanche a été un des prosateurs les plus éminents de ce siècle ; philosophe chrétien, il mit dans ses écrits les trésors d'une âme angélique, renfermée dans l'enveloppe la plus disgraciée, et cette âme trouva dans celle de Juliette un doux et fidèle écho (1). Du jour oîi il la vit, son cœur fut enchaîné ; il lui appartint tout entier ; il lui écrivait : « Permettez-moi, à votre égard, les sentiments d'un frère pour sa sœur. J'aspire après l'instant où je pourrai vous offrir, avec ce sentiment fraternel, l'hommage du peu que je puis. Mon dévouement sera entier et sans ré-
) n a écrit: Antigone, — Fragments, — V Homme sans nom, — la Palingénésie sociale,— \& Vision d'Hébal chef de clan. (U. éprouvait un plaisir naïf à faire remarquer que dans Hébal et ctan se retrouve : Ballanche).
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serve. Je voudrais votre bonheur aux dépens du mien ; il y a justice à cela, car vous valez mieux que moi. »
Dans une autre lettre il lui dit, en parlant du besoin de dévouement que toujours elle avait ressenti :
« Vous étiez primitivement une Antigone, dont on a voulu, à toute force, faire une Armide. On y a mal réussi : nul ne peut mentir à sa propre nature. »
Et ailleurs :
« Ce qu'il y a de séparé dans votre existence, n'est pas ce qui nous eût le mieux convenu,si vous en aviez eu le choix. Le phénix, oiseau mer veilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit-on. Il se nourrissait de parfums et vivait dans la région la plus pure de Tair, et sa brillante existence se terminait sur un bûcher de bois odoriférant, dont le soleil allumait la flamme... Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes : l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même ; vous vous enivrez des parfums que Ton brûle à vos pieds. Vous êtes ange en beaucoup de choses, vous êtes femme en quelques-unes. »
On voit que le philosophe de Lyon partageait, sur le sort de sa jeune amie, les craintes du duc de Montmorency. Cette coquetterie du cœur, ce besoin d'hommage est, en efTet, le seul tort que Ton puisse reprocher à madame Récamier, et elle-même s'en inquiétait à la fin de sa vie. En dépit de ces préoccupations, l'affection de Ballanche dura autant que ses jours.
La restauration ramena madame Récamier à Paris, et un nouvel ami, plus cher, plus intime que les autres, M. de Chateaubriand, vint prendre alors dans son cœnr et dans son existence une place que nul ne lui
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disputa. Elle avait besoin de consolation, car Tannée 1817 venait de lui enlever madame de Staël : avec elle demeura ensevelie la première partie de la vie de madame Récamier: Chateaubriand occupa la seconde.
Elle ouvrit son salon, et hommes d'État, savants, gens de lettres, se disputèrent Thonneur d'y paraître. Ce fut pendant trente-cinq ans une réunion exquise, littéraire, polie, qui rappelait les élégantes traditions d'autrefois, en accueillant toutefois les talents nouveaux, et TAbbaye-aux-Bois eut une célébrité aussi grande et plus pure que les salons de madame GeofTrin ou de mademoiselle de Lespinasse. Tous étaient bien reçus, appréciés, estimés, mais Chateaubriand dominait à la fois par l'autorité du génie, et par l'ascendant d'une exclusive amitié.
« Dès l'instant que M. de Chateaubriand eut été introduit dans la société de madame Récamier, l'apparition de ce roi de Tintelligence, ainsi que le qualifiait M. Ballanche dans les inquiétudes de son amitié, eut pour résultat de lui donner sur ce théâtre intime la place prépondérante que son génie lui assurait partout. Avec le besoin de dévouement qui remplissait l'âme de madame Récamier, dévouement qu'elle portait dans toutes ses affections, et dont elle avait donné des preuves si touchantes à madame de Staôl, on comprendra facilement, qu'à dater de cette époque, et toutes les fois que, M. de Chateaubriand quittait Paris, l'intérêt de la vie dût se concentrer pour la belle recluse de l'Abbaye-aux-Bois dans la correspondance de Tami qui, par son caractère agité, la disposition mélancolique de son imagination et les vicissitudes
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de son existence, excitait sans cesse chez elle rinqaiétude et la perplexité. Il est certain que l'enthousiaste amitié que madame Récamier voua à M. de Chateaubriand mit souvent beaucoup de trouble dans son âme. Ses efforts constants, sa préoccupation journalière, avaient pour but de calmer, d'apaiser, d'adoucir en quelque sorte Tirritation, les orages, les sus^ ceptibilités d'une nature noble, généreuse, mais personnelle, et que Tadmiration du public avait trop occupée d'elle-même. »
Les lettres de Chateaubriand à madame Récamier ressemblent à un vent d'orage qui apporte parfois de doux parfums, mais qui désole et ravage. Cependant, elle fut fidèle à cette amitié comme à toutes les autres, et quelque difficile qu'eût été cet attachement, il survécut à tous, et la consola de ce qu'elle avait perdu ; car madame Récamier eut le malheur de voir mourir les amis de son âge. Madame de Staël, madame de Chevreuse, Mathieu de Montmorency, Ballanche, le duc de Laval, la précédèrent au tombeau ; Chateaubriand restait seul de cette génération. Tous les jours h la même heure,, le domestique annonçait, comme à l'époque heureuse de^leur vie : — Monsieur le vicomte I et déposait le vieillard malade en présence de son amie qui ne pouvait le voir, car elle était presque aveugle; il ne pouvait lui parler, car il avait perdu la parole ; ils restaient ainsi, recueillis en eux-mêmes, et se comprenant par une mystérieuse communication. Telles furent les dernières années de madame Récamier, mélancolique comme l'est toujours la vieillesse, et plus triste encore pour elle, si isolée dans sa vie bril-
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lante. Elle survécut de deux ans à son illustre ami, et fut rapidement enlevée au milieu de nos troubles politiques. Sa mort cependant fut remarquée : l'académie de Lyon mit son éloge au concours, et, après dix ans de travail, la plume de sa fille d'adoption vient de publier l'intéressant travail dont nous avons tiré cette faible analyse.
Cette analyse servira à faire connaître un peu à notre public une femme qui a tenu une place si distinguée dans le monde intellectuel de notre temps ; mais conclura- 1- on de ceci que la vie de madame Récamier ait été heureuse et enviable ? Nous espérons que non. Une mère de famille, appui, conseil, guide de tous les siens, nous semble plus heureuse que la charmante Juliette ; plus heureuse encore est la femme chrétienne, qui a su mépriser le monde et dédaigner les triomphes de l'orgueil, qui a offert à Dieu le meilleur de son cœur, et qui aurait su repousser d'une âme ferme et sereine ces hommages idolâtres qui ne sont pas dus à la créature. Plus heureuse mille fois la chaste épouse, la mère dévouée, la sainte religieuse, la femme enfin qui a donné à ses facultés un but légitime, qui a trouvé un devoir pour alimenter en elle le feu des saintes affections I Madame Récamier a été aussi pure que belle, mais au-dessus de la vertu flère qui triomphe, se place la vertu humble qui fuit le péril, et qui combat le désir de plaire et le besoin de briller. Un spirituel auteur a dit , en parlant de celle qui nous occupe : u Elle aurait pu être sainte avec les efforts qu'il lui fallut pour rester pure. »
Elle Tavouait elle-même, dans une lettre écrite à sa nièce elle dit :
a II ne faut pas, ma chère enfant, te parler de bonheur quand ton cœur est déchiré, mais tes peines seront passagères, et ton sort me semble si doux, que je donnerais volontiers les plus beaux jours de ma vie pour tes jours les plus tristes. »
Quel aveu ! et ne rappelle-t-il pas la pauvre infirme qui dit à Corinne, en lui demandant une aumône pour les pauvres : « Je voudrais vous voir aussi calme que moi. » Les dons éclatants, beauté, génie, ne font pas le bonheur, et c'est à sa bonté, à son cœur compatissant, que madame Récamier dut les moments heureux de sa vie. Elle répète sans cesse ces mélancoliques confidences :
• Je suis ici (à Dieppe) au milieu des fêtes, des illuminations, des spectacles. Deux fenêtres de ma chambre sont en face de la salle de bal, et les deux autres vis-à-vis du théâtre. Au milieu de tout ce fracas, je suis dans une parfaite solitude ; je vais m'asseoir et rêver au bord de la mer ; je repasse toutes les circonstances tristes de ma vie. J'espère que tu seras plus heureuse que moi 1 Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée, quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un tout autre sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries ; c'est par toi que j'ai un avenir...
« En vérité, je suis si lasse de moi, que je crains surtout d'en lasser les autres ; non assurément que je ne compte sur l'attachement de mes amis, mais n'être pour eux qu'un sujet de tristesse, ne contribuer en
MADAME tlÉGAMIEft. Î2{
rien à Tagrément de leur vie est pour moi la plus vive peine que je puisse éprouver... »
Le néant de tout ce qui n'est pas dans la ligne trèsdroite se voit au fond de ces plaintes si amères ? et on peut y ajouter : Servir Dieu, c'est régner^ régner sur l'homme c'est servir î