LE P. GRATRY
Toute la vie du P. Gratry a été consacrée au service de Dieu, au service des âmes, si chères à leur Créateur et à leur Rédempteur. Il fut appelé de bonne heure à une mission de zèle, et il a dit lui-môme dans les Sources, comment après avoir considéré tous les biens que le monde pouvait offrir, tous ceux auxquels une légitime ambition aurait pu prétendre, la seule pensée de la mort, qui fauche si vite et les trésors du monde et leur triste possesseur, l'avait jeté soudain dans les bras de Dieu, et l'avait déterminé à servir le Maître éternel et les âmes qui ont Timmortalité pour partage. 11 devint prêtre, et jusqu'à l'âge de quarantedeux ans, il ne publia rien : la paisible activité du sacerdoce et Tétude solitaire occupèrent sa vie. Il prêchait, mais seulement à un auditoire restreint, car ses forces physiques ni sa voix ne pouvaient s'adresser à l'immense public des cathédrales.
Un de ses auditeurs a dit de lui : « J'ai entendu de « grands orateurs, et j'ai senti plus d'une fois le « glaive de leur éloquence aller, comme dit saint « Paul, jusqu'à la moelle de l'âme. Je dois dire ce- « pendant que cette parole du P. Gratry, qui n'était « qu'une conversation sur les choses de Dieu, me pé- « nétrait et me remuait davantage. Quand on l'avait « entendu, on voyait le christianisme sous un jour « tout nouveau ; on apercevait les harmonies de la « religion révélée avec tout ce qu'il y a de plus grand « dans la raison ; on se sentait invinciblement attiré « par le désir de devenir meilleur et plus pur, afin de . « pouvoir pénétrer plus avant dans l'intelligence de « cette divine philosophie. »
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Ces paroles photographieal le talent du P. Gratry. Cette âme était avant tout une âme d'apôtre, et la science, le génie, l'éloquence, la pénétration ne servaient, chez elle, qu'à la diffusion de TÉvangile. Il voulait amener les incrédules à la foi et les croyants à la perfection : c'était là le but constant de sa vie et de ses œuvres, et Dieu permit en effet qu'il fût pour un grand nombre une lumière dans les ténèbres, un guide dans le chemin. Un mot de l'Évangile se trouvait souvent sur ses lèvres : Mon omi, montez plus haut l Plus haut dans la vérité, plus haut vers la charité, plus haut vers le renoncement, plus haut dans l'intimité divine, plus haut dans la pureté de la vie et dans les clartés de la foi I
Nous n'entrerons pas dans le détail de la vie du P. Gratry, où les pensées seules furent de grands événements. Quand les augustes mystères du christianisme, ses dogmes, son histoire, furent pris à partie par une soi-disant science, le P. Gratry n'hésita pas : il monta sur la brèche, il combattit le bon combat, et il eut la gloire de vaincre ses adversaires avec toutes les armes de la modération et de la charité. Amant passionné de la vérité, il abhorrait Terreur ; mais avec quelle charité vraiment évangélique il parlait de ses adversaires, de ses critiques, de ses ennemis 1 Ce souvenir demeure ineffaçable à ceux qui l'ont connu.
Cette vie de zèle et de travail fut couronnée par un grand acte d'obéissance au concile du Vatican et au Vicaire de Jésus-Christ. Ce suprême devoir accompli, il ne lui restait plus qu'à souffrir, en union avec le divin Maître, ce qu'il fit avec un courage indicible :
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une maladie de six mois consuma ses forces et sa vie sans altérer sa patience; il mourut le 7 février 1872, à Montreux (Suisse) . Jusqu'au dernier instant il avait parlé de Dieu et de la France, dont les inexprimables malheurs avaient altéré sa santé et causé sa mort. Dans le cours de ses souffrances, il répétait fréquemment ces mots : « Oh la charité l la science de réunir les hommes ! comme j'ai pensé à cette science 1 il me semble que je l'ai trouvée ! »
Elle était dans son cœur, cette science sublime, et plaise à Dieu qu'il n'en ait pas emporté le secret.
A quelqu'un qui le félicitait sur sa vaste érudition, sur la beauté, l'élégance de ses écrits, il répondait modestement :
— Je n'ai qu'un mérite, c'est de savoir m'applîquer un peu.
Sa modestie et sa simplicité ne se démentaient jamais ; en voici un petit trait. — Une œuvre de charité l'avait appelé dans une petite ville du Nord, et il soupait à table d'hôte à l'auberge du Faucon, ou du Pélican. Un commis -voyageur tenait le dé et éblouissait l'assistance par un calcul sur la marche des astres ; le Père prit doucement la parole et rectifia les calculs et le système du Copernic de la quincaillerie : sa démonstration fut lucide, évidente.
« Vous connaissez l'astronomie ? Où avez-vous donc étudié, monsieur l'abbé ? demanda le commis-voyageur d'un ton d'humeur.
— A l'École polytechnique. Monsieur, répondit l'abbé avec douceur. »
Eit ce ne fut qu'en consultant le livre des voyageurs.
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quf l'orateur de table d'hôte apprit le nom de son contradicteur.
Pour donner une idée plus complète du cœur et des sentiments du P. Gratry, voici une page qu'il adressait à une jeune fille, fiancée au peintre Regnault, frappé mortellement à Montretout ; nous l'adressons à toutes les veuves, à toutes les orphelines que la guerre a faites :
« Mon enfant, ma bien chère enfant, qu*ai-je à vous (( demander? J'ai à vous demander l'immense hé- (( roïsme de ne pas fléchir jusqu*au désespoir. Mainte- <( nez- vous dans la vie et bientôt dans l'activité. Soyez (( un des instruments de cette cause pour laquelle il « est mort.
« Mourir pour une cause sacrée ne saurait ôtre néant « et vanité. Gela est grand et a une suite. Un pareil « acte, un pareil don de soi est une réalité qui subsiste.
« Rien de petit ne se perd ; à plus forte raison, rien « de grand. Tout martyr a sa vie éternelle, en pleine « et solide vérité.
(( Mon enfant, élevez votre âme très-haut. Ge monde a n'est pas un jeu cruel ni une apparence vaine. Le (( triomphe de tout bien et de toute justice est assuré, « le triomphe de la vie sur la mort est certain. (( Lorsque deux ôtres se sont donné la main et ont « dit : Pour toujours 1 ils se retrouveront, quoi qu'il « arrive. « Lorsque deux d'entre vous, dit le Ghrist, « sont d'accord sur la terre, quoi qu'ils demandent, « ils l'obtiendront.» — Si vous avez demandé le bon- « heur éternel et l'amour éternel, vous l'obtiendrez. « Notre Père est un père, et il est tout-puissant ! »
C'est une des gloires les plus pures de la France que ces familles où la science et Tintelligence sont héréditaires : les JussieUy les Dacier, les Geoffroy- Saint- Hilaire, les Sacy, les Ampère se sont passé, avec le flambeau de la vie, le flambeau du talent, et Ton recueille avec joie les renseignements familiers qui nous font entrer dans le secret de ces existences laborieuses et calmes, sages et recueillies I Ils ont laissé à d^autres la richesse, et ils n*ont demandé à la terre qu'un rayon de renommée et la chaleur du foyer domestique, où se cachaient à la fois leur labeur et leur félicité. Rien d'éblouissant dans ces destinées ; rien qui rel^semble à Humboldt, courtisan des rois, ou à Humphrey Davy, ou à Faradey, chargés de décorations, comblés de richesses : tout y respire la modération française, vrai caractère de notre peuple, altéré aujourd'hui par un trop vif contact avec les nations étrangères. Ces réflexions nous viennent à l'esprit à propos d'un précieux recueil de lettres , qui nous montre le grand Ampère, dans sa jeunesse, aux prises avec le travail et la pauvreté, et soutenu par un saint et légitime amour. Mais nos lectrices connaissent-elles les deux Ampère ? Savent-elles que le père, homme â*une intelligence singulièrement pénétrante, appli-
qua, le premier, rélectricité à la transmission des écrits ; que ses travaux, en mathématiques et en physique, ont une renommée européenne et que son instruction encyclopédique était appuyée sur les plus solides principes religieux ? Pour son fils, Jean-Jacques Ampère, savant aussi, mais plus littérateur que ne Tétait son père, il s'engagea dans tous les genres : poète, historien, romancier, voyageur; il a laissé des œuvres remarquables, il ne lui manqua qu'un peu de condensation dans le travail et dans la pensée, pour créer un livre durable. Son Histoire romaine à Rome fut vivement remarquée , ainsi que ses récits de voyages et une belle nouvelle historique, intitulée : Hilda. Il mourut jeune et ne voulut d'autre épitaphe que ces mots : Ici repose Jean- Jacques Ampère^ fils de M. André Ampère.
André Ampère n'avait pas eu d'autre enfant de son mariage avec Julie Carron, sa femme tant aimée et tant regrettée.
Sa correspondance se compose des lettres à sa femme, de quelques réponses de Julie et des lettres de quelques autres personnes de la famille. On y trouve l'alliance la plus rare de la simplicité vraie et d'une intelligence supérieure, d'une tendresse profonde et du génie ; la bourgeoisie d'avant la Révolution y apparaît sous de bien nobles traits : fière, généreuse, cultivée, religieuse, n'ayant aucun désir de la fortune et sachant conserver, dans une position étroite et gênée, le charme des manières et les élégances de l'esprit. L'argent, qui est tout aujourd'hui, ne jouait alors qu'un rôle effacé; le désir du luxe
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n'existait pas, mais on attachait une grande importance aux biens de Tàme et à ceux de Tintelligence.
Que les temps sont changés !
Cependant, ce strict nécessaire auquel on bornait alors ses désirs manquait à Ampère; il était professeur de sciences à Bourg ; sa Julie était malade et il dut s'éloigner d'elle, faute de pouvoir lui assurer une position et des soins convenables. Les jeunes époux s'écrivaient, et leurs lettres retrouvées, après soixante ans, par des mains fidèles, forment le recueil publié aujourd'hui. Nous en conseillons la lecture pour tous les jeunes ménages I
Le début de ce livre est d'une grâce sereine. Ampère est pauvre, mais il a foi en l'avenir, il aime Julie ; les moindres incidents, un beau jour passé à la campagne, une lecture, des vers qu'il destine à sa fiancée, une fable que Julie écrit elle-même, ce sont autant de joies; elle devient sa femme, elle lui donne un fils, leur bonheur serait à son apogée, sans deux points noirs qui projettent )eur ombre sur ces jours heureux : la nomination d'Ampère à Bourg et la santé chancelante de Julie. Il lui écrit :
« Mon temps se passe à penser à Julie et aux
ouvrages que je médite. Hier, je ne pus souper qu'à dix heures, bien las d'avoir pilé, broyé, porté du charbon et soufûé le feu pendant douze ou treize heures, mais content d'avoir réussi quelquefois. Ah ! si tout cela me fait arriver au Lycée, je serais satisfait, je ne craindrais plus de vivre longtemps séparé de Julie, de ne pas pouvoir lui fournir le nécessaire, à elle si sou-
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vent privée de mille choses indispensables. Ma bonne, ma charmante amie, qui mériterait mieux que toi tout ce qui contribue à rendre la vie heureuse?... Chère Julie, consulte le médecin que tu voudras, mais ne reste pas sans t'occuper de ta santé! Ah I si je savais te guérir en retournant à Lyon, j'abandonnerais vite École centrale et tout. Mais, loin de là, j'augmenterais tes souffrances, en te donnant de l'inquiétude et en détruisant mes espérances d'un sort plus honnôte... A Pâques, ma bien -aimée, à Pâques, j'aurai quelques jours de bonheur Adieu...