LES AEHOSTIERS DE LA REPUBLIQUE II
Pendant qu'on développait à Meudon l'instraction technique des futurs aérostiers,la compagnie, après la bataille de Fleurus, prit ses quartiers d'hiver à Aix -la Chapelle. De là, elle fut envoyée sous Mayence, assiég^ée par le g-énéral Lefebvre. Elle y demeura près d'un an, continuant et perfectionnant son service d'informations; entre temps, pendant les armistices, on faisait les honneurs de l'Entreprenant à l'état-major autrichien, qui s'en montrait ravi.
Mais à tant servir, le ballon se fatiguait; un coup de feucharg^é à mitraille, tiré par malveillance sur l'aérostat au parc, rendit nécessaire son envoi en réserve au quartier g^énéral de Pichegru, à Mannheim, et de là à Molsheim, près de Strasbourg-, où, dans l'ancien couvent des Jésuites, se trouvait le parc des ballons.
C'est alors que Conté fut nommé directeur de l'Ecole de Meudon. Il y faisait des expériences sur l'hydrogène, lorsqu'une explosion, causée par une porte imprudemment laissée ouverte, le renversa, fit voler en éclats tubes et cornues ; il fut cruellement blessé par les morceaux de verre et perdit l'œil gauche. A la suite de cet accident, on le nomma chef de brigade.
Coutelle, promu chef de bataillon, commanda aux deux compagnies récemment créées. La première, capitaine Delaunoy; lieutenant de Sejle, fut affectée à l'armée du Rhin ; la seconde, capitaine Lhomond, lieutenant Plazanet, appartint à l'armée de Sambre-et- Meuse. Cette dernière compag-nie suivit Jourdan dans
la marche qu'il fit pour soutenir Moreau, alors en Bavière, mais après la défaite de Jourdan à Wurtzbourg, l'Hercule fut pris et V Entreprenant dég-onflé revint sur un chariot à Rastadt et de là regagna Strasbourg .
La première compagnie accompagna Moreau. Rentrée en France, ce fut elle qui fut choisie, sous le commandement de Conté et de Coutelle, pour prendre part, avec Bonaparte, à l'expédition d^Egypte. Le désastre d'Aboukir anéantit les ballons et tout le matériel des aérostiers. C'est là que durent périr l'Agile, ballon elliptique construit en vendémiaire an III, et les autres :/e Luxe, le Céleste, le Martial, l'Intrépide, le Précurseur, le Svelte, car on n'en entendit plus parler par la suite.
L'engouement pour les ballons semblait passé. De Selle, demeuré à Strasbourg, note avec mélancolie : « Nous nous apercevions que nos puissants protecteurs avaient cessé d'être influents dans les conseils de la guerre. Nous n'étions plus servis comme nous avions l'habitude de l'être ; nos demandes restaient sans réponse dans les cartons du ministère... Je prévis une dislocation. »
Elle ne se fit pas attendre : l'école de Meudon fut licenciée en l'an VI. Meudon, Bellevue, Brimborion, où se faisaient les expériences, furent vendus. Le matériel fut transporté à Vincennes.
En Egypte, les aérostiers sans machines firent cependant des prodiges. Conté avait proposé en vain
LES AEROSTIERS DE LA HEPUBLIOCE 12 1
la construction de postes télégraphiques qui eussent évité la défaite d'Aboukir. Dans le désarroi de l'armée, il fut un homme précieux ; il créa à force d'ingéniosité des ateliers pour avoir les outils, les armes, les balanciers à monnayer, les canons, la poudre qui lui étaient nécessaires. On a un ordre de Menou adressé du Caire, le 22 thermidor an VIII, « au citoyen Conté, chef de brigade des aérostiers », l'informant qu'il met à sa disposition la somme de 3.566 livres pour les dépenses de l'atelier et le salaire des ouvriers et des artistes sous ses ordres pendant le mois courant. Il se multiplia. De retour en France, il mourut le 6 décembre i8o5,peude tempsaprès la perte d'une femme qu'il adorait. Coutelle explora la Haute-Egypte et fouilla Memphis; puis il parcourut la presqu'île du Sinaï et celle de l'Horeb. C'est lui qui, dans une séance de la commission d'Egypte, du 8 octobre 1800, émit l'idée de transporter en France les obélisques deLouqsor et en développa les moyens. A sa rentrée en France, il fut nommé sous-inspecteur aux revues ; un moment intendant du Wurtemberg, il reprit du service actif, fit toute la guerre d'Espagne et, toujours avec le même grade, prit sa retraite en 1816. II mourut, à 87 ans, en i835, après avoir organisé au Mans, sa ville natale, l'Enseignement mutuel et des salles d'asile.
Ces hommes furent d'une rare énergie. Comme l'écrivait Coutelle à de Selle, le i5 messidor an XII :
On n'a jamais assez su ce qu'il en a coûté de peines, de fatigues pour établir cette machine ; on ne sait pas assez. qu'il est très possible qu'en d'autres circonstances, avec les mêmes moyens, on n'eût pourtant pas réussi, qu'il fallait être soldat et en faire preuve dans l'occasion ; qu'il fallait, enfin, avoir fait le sacrifice de son repos etde sa santé, ne voir et ne penser qu'à l'aérostat pour se porter partout aussi promptement, pour exciter l'enthousiasme de l'armée et porter le trouble dans l'armée ennemie.
Les aérosliers de la République offrent de nobles exemples à ceux d'aujourd'hui.
En l'an VII, ainsi que de Selle l'avait prévu, les compagnies d'aérostiers furent supprimées ; leur effectif fui versé dans les sections du génie et leurs officiers dispersés.
Quant à U Entreprenant il fut conservé — glorieuse épave — à l'arsenal de Metz, où il demeura longtemps comme un témoin de l'inconstance des hommes. L'idée qui l'avait fait naître était cependant grande et féconde : on l'abandonna trop vite.
OSWALD ET CORINNE
Mme DE STAËL ET M. DE SOUZA
OSWALD ET CORINNE
M'"'^ de STAËL ET M. DE SOUZA
La vie intime de M""® de Staël fut complexe et tourmentée. Son cœur, aussi actif que sa pensé, noua mille liaisons d'un genre indéfinissable, paraissant, d'après les historiens dévots à sa mémoire et aussi d'après certaines lettres, une sorte d'amitié amoureuse plus puérile que blâmable ; se révélant, au contraire, d'après certaines autres lettres et quelques faits, avec un caractère passionnel beaucoup plus net ; au demeurant, de quelque nom qu'on les nomme, laissant sur leur nature véritable l'esprit inquiet et plein de doute.
Sainte-Beuve avait déjà noté la multiplicité de ce qu'il appelle « les branches de sa vie » et il en avait séparé quelques-unes du fouillis de son existence : M'»^ de Staël et Benjamin Constant; M™^ de Staël et Mathieu de Montmorency; M"® de Staël et Barante ; M™** de Staël et Camille Jordan ; elles ont eu leur historien. De celles qu'a vues Sainte-Beuve, il reste à étudier la(( branche » M^^de Staël et Guillaume Schlegel.
Mais il en est d'autres dont le grand critique ne s'était point avisé, tant l'arbre est touffu : M™^ de Staël
et Talleyiand ; U^"" de Staël et Barras; M-^e de Staël et Alexandre de Lameth ; sans compter les ramifications avec les étrangers, avec Ribbing, un des assassins de Gustave III, avec Balk, avec Monti, avec Alborçhetti et enfin avec Rocca. A toutes celles-là, nul bûcheron littéraire ne s'est encore attaqué.
A l'arbre si ramifié qui couvre déjà la vie de son cœur, voici qu'une autre branche s'ajoute, une branche qui ne fut point un rameau stérile, mais qui porta un des beaux fruits de la littérature du dix-neuvième siècle : Corinne. C'est en effet de l'intrigue qu'elle entretint avec un Portugais, dom Pedro deSouza, que naquit le célèbre roman de M*"^ de Staël sur l'Italie. Ce n'est donc pas la simple histoire d'amour d'une femme de lettres que sa correspondance (i) nous permet d'écrire, c'est mieux; c'est un chapitre de son histoire littéraire.
Racontons d'abord le roman.
L'année i8o4 avait été dure pour M""^ de Staël; en avril, elle avait perdu son père, et la blessure de son cœur de fille s'aggravait d'une autre grave blessure
(i) Les lettres de M"'^ de Staël à jM. de Souza ont été publiées en partie dans l'ouvrage de M"» Vaz de Carvalho : Vida do Duque de Palmella, Lisboa, i8g8, t. I, en partie dans l'Amateur d'autographes de 1905. J'y ai ajouté, par endroits, les fragments de lettres inédites se rapportant au sujet.
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faite à son cœur de femme: Benjamin Constant, fatig-ué de son joug-, lui faisait des scènes continuelles; elle ne voulait pas l'épouser, et, par contre, ne lui permettait pas d'épouser ailleurs. Après des tiraillements plus violents que de coutume, M™' de Staël se résolut à fuir et décida un voyage en Italie, qu'elle n'arrêta qu'après s'être assurée qu'il ne déplairait point à l'Empereur Napoléon, à celui dont elle ne cesse de maudire la tyrannie. S'étant convaincue qu'il le tenait pour agréable, elle franchit les Alpes et, en janvier i8o5, commençait dans la péninsule ce voyage, au cours duquel elle reçut des honneurs inédits, dus à une souveraine des lettres, qui arrachaient à Constant ce mot très dur, mais peut-être très vrai : a II y a du saltimbanque dans cette conduite. »
En dehors des réceptions académiques qui lui furent prodiguées à un point dont elle se souviendra dans Corinne, elle se lia avec la comtesse d'Albany et attacha à son char deux des plus grands poètes de l'Italie d'alors : Alborghetti et Monti.
Le premier avait été un des promoteurs des idées révolutionnaires en deçà des Alpes et jouissait dans les milieux politiques du royaume napoléonien d'Italie d'une certaine notoriété; l'autre, que ses compatriotes surnommaient « le Dante gracieux », après avoir servi le pape et chanté l'assassinat de Basseville, s'était rallié à l'Empire et, devenu historiographe officiel, professait à Milan un cours de belles-lettres. C'est surtout,
I2b ETUDES ET PORTRAITS D AUTREFOIS
malgré la servilité de son génie, ce dernier que M™ de Staël distingua, au point que sa fille Albertine disait : « Maman n'a aimé que deux choses en Italie : la mer et Monti. » Il y avait aussi le Vésuve, mais M™^ de Staël n'avait-elle pas écrit à Monti lui-même : « Le Vésuve et vous, cela pourrait bien compter un peu pour un. »
Albertine péchait par omission ; en Italie, M*"^ de Staël aima encore M . de Souza .
Dom Pedro de Souza e Holstein, premier comte, premier marquis et premier duc de Palmella, était né à Turin. Son père tenait de ses ascendants paternels le nom d!une principauté allemande, qui avait été apporté dans sa maison par D. Marianna de Holstein-Beck, qui avait épousé son aïeul Manuel. Sa mère, D. Izabel- Juliana de Souza-Gotinho, fille de l'ambassadeur de Portugal en France, avait été la victime de l'ambition de Pombal, qui l'avait forcée à prendre son fils José- Francisco de Carvallio e Daun })our mari. La jeune fille fut conduite à l'autel, mais refusa d'être la femme du fils du tyran de sa patrie. On la jeta dans un couvent, on lui fit subir mille tortures ; on ne brisa pas sa résistance et on n'empêcha pas la cour de Rome de prononcer la nullité d'un mariage qui n'avait pas été consommé. Elle ne sortit du cloître qu'à la mort du marquis de Pombal, et ce fut cette fois pour suivre les inspirations de son cœur et s'unir à Alexandre de Souza, qu'elle aimait depuis l'enfance. Les jeunes