GRANDE-DUCHESSE ELISABETH-ALEXIEVNA
« Les Ames des empereurs et des savatiers, dit Montaigne, sont iectées à mesaie moule... ils sont menez et ramenez en leurs mouvements par les mesmes ressorts que nous sommes aux nostres... » Cette vérité philosophique est rarement une vérité historique; car, si nous sommes informés par le menu des conditions extérieures des grands de la terre, nous ne pénétrons que bien rarement dans l'intimité de leur âme.
Pour quelques lettres d'amour de Henri IV et de Napoléon, combien de romans princiers nous ignorons que nous voudrions savoir ! Et, parce qu'il s'agit de têtes couronnées, notre curiosité s'exaspère en vain à percer le mystère de leurs passions. Marie-Antoinette et Marie-Louise, — pour ne parler que de celles dont les correspondances ont été publiées, — n'ont confié ni à leurs parents ni à leurs amies leurs impressions de jeunes filles, leurs sentiments de jeunes femmes, elles qui cependant écrivirent tant.
Faute de preuves, un mariage royal demeure pour notre commun sens quelque chose comme un acte de haute raison politique, comme la cession d'une province ou d'une ville, comme la perpétuité adoucie du tribut qu'Athènes payait au Minotaure; et nous plaignons sincèrement les pauvres petites princesses qu'on expatrie pour satisfaire à la diplomatie et qui s'en vont, sans soutien et sans appui, contracter, à leur cœur défendant, une union que rien n'a provoquée.
Ainsi que pour « les savatiers » et pour les bourgeois; il arrive que ce soit vrai ; mais il se peut de même que ce soit faux. On soupçonne, pour reprendre le mot de La Rochefoucauld, que, chez les rois, il y eut « de bons mariages », si, du moins, on n'ait pas entendu dire qu'il y en eut « de délicieux ». Mais on n'en sait rien, les archives royales livrant plus difficilement encore les secrets d'amour que les archives privées.
Le grand-duc de Russie, Nicolas Mikhailovitch, qui a déjà tant fait pour l'histoire (i), vient de donner un exemple qui sera, espérons-le, suivi. Il publie la correspondance de son arrière-grand'tante, la grandeduchesse Elisabeth-Alexievna, et, après l'avoiréditée en russe, il en prépare une édition française, livrant ainsi , à tous, les secrets d'une des âmes les plus charman-
(i) Il suffit de rappeler : les Dolfforouki ; le Comte Paul Stroganov ; les Documents relatifs aux relations entre la France et la Russie et l'admirable série des Portraits russes.
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les qu'aient produites le sensible dix-huitième siècle.
Il n'a rien retranché de ses confidences politiques, de ses craintes, de ses espérances, de tout ce qu'écrivrait au jour le jour la grande-duchesse à sa mère la margrave de Bade. Il a fourni ainsi à l'histoire politique des documents de premier ordre et de premier jet : les lettres d'Elisabeth sur la mort de Catherine II et sur l'assassinat de Paul P'" sont historiquement des plus curieuses.
Mais ce qui nous touche le plus dans cette correspondance, ce n'est pas la politique, mais bien les effusions d'une âme qui apprend chaque jour à se mieux connaître et le récit délicat de l'éveil de sentiments tendresà l'égard de celui qu'on lui de:- tinait pour mari :1e grand-duc Alexandre, plus tard Alexandre P^ Il nous est ainsi permis de voir naître, croître, se développer le plus joli roman d'amour qu'on puisse imaginer, en même temps que de saisir sur le vif la plus délicieuse manifestation d'affection filiale qu'il soit donné à la littérature épistolaire de compter.
L'amour comme la piété filiale ont été si souvent influencés par les courants littéraires contemporains de leur éclosion que c'est un vrai régal d'entendre sur la manifestation de ces sentiments éternels des mots partis vraiment du cœur, nullement apprêtés. A lire ce qu'écrit la princesse, on oublie que son français est parfois d'une correction douteuse : c'est le meilleur éloge qu'on puisse faire de ses lettres.
Catherine, qui avait marié deux fois déjà son fils Paul, une première fois avec Caroline de Ilcsse- Darmstadt, — Nathalie-Alexievna, — une seconde fois avec Sophie-Dorothée de Wûrtemberg-lMontbeliard, — Marie-Féodorovna, — lorsque son petit-fils Alexandre, son préféré, eut treize ans, songea à l'établir.
Pour cela elle écrivit, le i4 novembre 1790, à son agent près les petites cours allemandes, le comte Nicolas Roumiantzeff : « Allez à Carlsruhe et tâchez d'y voir les filles du prince héritier, Louise-Aug"usta, onze ans, et Frédérique-Dorothée, neuf ans. Outre leur beauté et autres avantages physiques, il faut que vous preniez des informations parfaitement sûres au sujet de l'éducation, du caractère et, d'une manière générale, des qualités morales de ces princesses. »
L'impératrice tenait avant tout à ce que celle dont elle ferait sa petite-fille lut bien élevée. Elle ne pouvait mieux s'adresser qu'à la cour de Bade.
Le prince Charles-Louis, fils aîné et héritier du margrave Charles-Frédéric, avait épousé la landgrave
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Amélie de Hesse, dont il eut six filles. Le ménage était fort uni, bourgeoisement conjugal; la mère s'occupait soigneusement de l'éducation de ses filles, veillant à ce qu'elle fût parfaite. C'était une femme supérieure qui, au dire du grand-duc Nicolas, rendit l'éducation de ses enfants « accomplie, au point d'être l'idéal compatible avec le train de vie modeste de la famille », si bien que, « le moment venu de les marier, les parents, à leur grand étonnement, trouvèrent une foule de prétendants, entre lesquels ils n'eurent que l'embarras du choix ».
Catherine connaissait d'ailleurs cette famille de Hesse à laquelle appartenait Amélie ; Caroline, sa sœur, n'avait-elle pas été sa première belle-fille ?
Les renseignements que Roumiantzeff lui fournit ne trompèrent point ses espérances, et, après s'être assurée que la famille ne « verrait pas d'inconvénient à un changement de religion », par lettre du 4 juin 1792 elle manda à sa cour les deux fillettes.
<( Vous direz à la mère, écrit-elle à Roumiantzeff, que je me charge volontiers d'achever leur éducation et de les établir toutes les deux. L'inclination de mon petit-fils Alexandre guidera son choix ; celle qui restera, je chercherai à l'établir en son temps. »
Dans l'année qui s'écoula entre la demande et le départ, les préférences naturelles de Catherine se pré" cisèrent et c'était Louise qu'elle destinait à Alexandre; néanmoins Frédérique devait accompagner sa sœur.
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Leur mère donna alors une preuve de son bon sens.
La princesse héréditaire, écrit de Francfort Roumiantzeff à Catherine, le j8 janvier 1778, et le margrave luimême m'ont charg-é de supplier V. M. de vouloir bien permettre à la princesse Frédérique de Bade de retourner à Carlsruhe au printemps prochain. Ils m'ont parlé avec beaucoup de sag-esse de l'avantage qu'il v aurait d'une part pour son éducation d'être achevée à Pétersbourg' et sous les auspices de V. M., mais à côté ils ont vu cet inconvénient qu'élevée à une grande cour, au milieu de toutes les profusions, elle s'habituerait difficilement à un état médiocre, au lieu que maintenant son extrême jeunesse devait faire espérer que les mêmes impressions, n'ayant eu de durée que quelques mois, s'effaceraient plus facilement.
Escortées des comtesses SchouvalofiF et Strikaloff, elles firent leur entrée à Pétresbourg- le 3i octobre
Dans une lettre à sa mère, du 12 novembre, elle raconte en ces termes la première entrevue avec l'impératrice :
Nous arrivons premièrement, ensuite nous montons l'escalier ; où Narichkine, le grand maréchal, me donne le bras et nous sommes précédées par deux gentilshommes de la cour. Ils nous font traverser quelques chambres, nous arrivons à une porte fermée ; elle s'ouvre, ma sœur Frédérique et moi nous entrons, on referme la porte sur nous. C'était la chambre où l'Impératrice nous attendait. Je la vois; j'avais envie de croire que c'était elle, mais comme je ne la croyais pas là, je ne voulais pourtant m'avancer vers elle craignant que ce ne soit quelqu'un d'autre. Dans
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le premier moment je ne l'ai pas bien regardée. J'aurais pourtant dû la reconnaître, ayant vu tant de ses portraits. Enfin, je reste comme pétrifiée un moment, lorsque je vois aux lèvres de ce M. ZoubafF qu'il dit « c'est /'/mpératrice » et en même temps, elle s'avance vers moi en me disant : « Je suis enchantée de vous voir. » Alors, je lui baise la main, alors arrive la comtesse Schouvaloff et tout suit.
Le récit est charmant de naïveté. Dans cette cour où elle se sent si seule, malgré les bontés de Catherine, un souvenir la soutient : celui de sa mère. Le temps est clair, la lune brille et elle regarde l'astre, à la même heure, où dans une suprême recommandation au moment du départ, sa mère, à Carlsruhe, la regarde aussi, en songeant à sa fille partie.
Mais, livrée aux mains des femmes, la petite princesse Louise est coiffée, poudrée, pour la première fois de sa vie, affublée de lourds paniers et conduite, — visite redoutable , — chez « le grand-duc père et la grande-duchesse mère », — Paul Pétrovitch et Marie Féodorovna. — Là, elle voit celui qu'on lui destinait.
Je reg-ardai, écrit-elle, le grand-duc Alexandre avec autant d'attention que la bienséance le permettait, je le trouvai très bien, mais pas aussi beau qu'on me l'avait dépeint. Il ne s'approcha pas de moi et me reg-ardait d'un air hostile.
Après avoir quitté le grand-duc père et la grandeduchesse mère, nous allâmes chez l'Impératrice qui était déjà établie à sa partie de boston, dans la chambre des dia-
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niants. On nous plaça autoui* d'une table ronde, avec la comtesse Schouvaloff, les demoiselles d'honneur de service et les g-entilshomnies de la chambre auprès de ma sœur et de moi. Lesdeux jeunes grands-ducs vinrent bientôt après nous; le grand-duc Alexandre acheva la soirée sans médire un mot, sans s'approcher de moi, me fuyant môme avec un air d'éloig-nement.
Cette première entrevue n'avait rien d'encourag"eant. Pour un peu, la petite princesse en aurait pleuré; d'autant que la vie dans les palais de Catherine n'avait pas la liberté imprévue de Carlsruhe. Louise conte à sa mère quelle est son existence :
Je me lève ordinairement vers des neuf heures, parce qu'il ne fait presque pas plus tôt jour ; ensuite je déjeune et je reste en roulière. La comtesse Schouvaloff vient ordinairement à dix heures et demie ; je me fais coiffer et habiller. Vient le maître à danser M. Pique; mais à présent nous aurons un maître de dessin à la place. Ensuite, vient trois fois par semaine, lundi, mercredi et vendredi, Sarti, le maître de musique. A une heure et demie, nous dînons; après le dîner nous restons quelquefois une heure, quelquefois une demi-heure, souvent moins ; si c'est le jour de poste, j'écris après dîner. Lundi et jeudi vient un M. Mouraviefl^qui est cavalier chez les jeunes g'rands-ducs),!! quatre heures, qui m'apprend le russe. Ensuite je m'habille pour le soir, car il faut être habillée tous les soirs à six heures, et on nous cherche pour aller au spectacle à l'Hermitag-e ou pour aller dans la chambre des diamants. Quand nous sommes dans la dernière, c'est jeu, comme chez vous, maman ; l'Impératrice joue aux échecs à (juatre et puis il y