I. \ (,1! WDE-DTCHESSK Kl.ISABETH
a encore trois ou quatre tables de jeu. Nous deux, les deux jeunes Grands-Ducs, un certain comte Golovkier, la comtesse Schouvaloff, trois demoiselles ProtassofF et les deux demoiselles de service, nous sommes autour d'une table ronde, et alors on voit des estampes ou on joue au secrétaire ou des jeux comme cela. Gela dure quelquefois jusqu'à neuf heures et demie, jusqu'à dix même, quelquefois jusqu'à dix heures et demie. Nous revenons et soupons. Voilà notre train de vie ordinaire.
C'est autour de cette table ronde du salon de l'Impératrice que naquit et se développa, entre Alexandre et Louise, l'inclination que les débuts de leurs relations ne semblaient jamais faire espérer.
Le g-rand-duc Alexandre, ainsi que cela se voit chez beaucoup de jeunes garçons, manifestait, à l'égard de la fillette une hostilité, rébarbative, faite surtout de timidité. Peu à peu, « il se civilisa », suivant ce mot de Louise; « ces petits jeux à l'Ermitage, en très petite société, ses soirées passées ensemble, à la table ronde, où nous jouions,., amenèrent tout doucement le rapprochement. »
Le journal de Protassof, gouverneur d'Alexandre, en marque, jour par jour, les progrès.
Le 6 novembre 1792, on avait joué au furet, donné et reçu beaucoup de gages; rentré dans ses appartements, le grand-duc, qui « s'était montré plus dégagé )) envers Louise, dit à Protassoff « qu'elle était belle et autres choses du même genre. Et ayant
observé que j'en avais dit beaucoup de bien les premiers jours, en quoi je ne faisais que lui rendre justice, il m'a dit que, si j'étais amoureux d'elle^ il craignait de trouver en moi un rival ». « J'ai répondu, ajoute l'honnête gouverneur, ce qu'exig-eaient les convenances. »
Tous les soirs, ce sont maintenant des confidences et, le i5 novembre, c'est le grand aveu.
11 m'a dit franchement, écrit Protassoff, combien la princesse lui était agréable, qu'il avait déjà été amoureux de nos femmes dici, mais que ces sentiments à leur égard étaient remplis de feu et d'un désir incertain, une grande impatience de leur société et une extrême inquiétude, sans autre but précis que de se délecter à leur vue et à leur conversation ; qu'au contraire il éprouve pour la princesse quelque chose de particulier, fait de déférence, de tendre amitié et d'un plaisir ineffable de se trouver avec elle, quelque chose de plus satisfaisant, de plus tranquille mais de beaucoup, d'incomparablement plus agréable que ses autres mouvements de passion ; et qu'enfin elle est à ses yeux plus digne d'amour que toutes les personnes d'ici.
Protassof profita de la circonstance pour faire au prince un sermon sur c l'amour vrai, pour le bon motif» qui a a quelque chose de divin ».
Eu même temps, Louise marquait à sa mère les progrès des attentions du grand-duc pour elle. La margrave, qui avait traité d'enfantillages les premières répugnances manifestées par sa fille et n'avait pas
ajouté trop de créance à ses déclarations « qu'il lui serait impossible de rester » à Pétersbourg, répond à Louise, dont l'enthousiasme croît avec les témoignages d'affection du grand-duc, en lui donnant des conseils qui sont d'une mère, mais qui sont aussi d'une souveraine.
La mère entre dans une foule de détails; quelquesuns sont touchants.
Prenez bien garde, lui mande-t-elle le 16/27 octobre 1792, aux refroidissements... et ne vous exposez pas en hiver comme ici : il faut songer que le climat est bien différent. Faites-vous une loi de ne jamais boire après vous être échauffée, attendez toujours que vous soyez reposée, ne mangez point de glaces dans de certain temps. Ne mangez pas aussi entre les repas, faites-en quatre par jour, si vous avez de l'appétit, mais d'ailleurs n'ayez pas la bouche pleine de bonbons, etc. ; cela gâte les dents et c'est dégoûtant de sentir toujours la mangeaille. Observez toujours la propreté la plus exacte, ayez grand soin de vos dents... Ne prenez pas trop de temps pour votre toilette, mais soyez toujours bien mise. Levez-vous à l'heure fixée, et ne faites jamais attendre personne.
La souveraine développe des considérations d'un ordre plus élevé.
Soyez toujours vertueuse, généreuse et bienfaisante, remplissez vos devoirs avec exactitude, ne vous mêlez d'aucune affaire que celles qui vous regardent personnellement. Soyez toujours d'une humeur égale, douce et bonne envers tout le monde. Ne vous laissez point emporter par la colère.
car cela rend injuste, et soyez complaisante, surtout entre sœurs : évitez les disputes ensemble,,.
Marquez du respect et de l'attachement à l'Impératrice, soyez obéissante à ses ordres et pleine d'attention à tout ce qui peut lui être agréable. Soyez de môme avec le Grand- Duc et la Grande-Duchesse et polie, sans gêne, avec les jeunes princes : tâchez de gag-ner leur amitié comme celle des jeunes princesses. Soyez polie et honnête envers tout le monde, sans exception, parlez à tous ceux qui viennent vous voir, sans oublier personne. Occupez-vous, en société, des personnes de marque, quand même elles seraient ennuyantes : il ne faut pas le faire paraître, au contraire, avoir l'air de s'intéresser à la conversation... Témoignez beaucoup de politesses à tous ceux qui sont du voyage et n'oubliez pas de remercier, quand ils vous rendront des services, et cela du premier jusqu'au dernier.
La margrave, dans cette règle de conduite, minutieuse jusqu'à l'exagération, n'oubliait qu'une chose, c'était de lui recommander d'avoir confiance en elle ; l'affection de la fille pour sa mère rendait cette recommandation inutile.
L'inclination du grand-duc étant manifeste ; en janvier 1798 on fit, àla cour de Bade, la demande officielle de la main de la princesse Louise. Elle pouvait écrire à sa mère dans la joie d'une déclaration qui venait d'être publique: « Je trouve, dans le grand-duc Alexandre, non seulement un homme (si je peux le nommer ainsi parce que ce n'est plus un enfant) qui est (vous m'avez dit, maman, de vous le dire naïve-
ment) amoureux de moi, mais je crois qu'il sera vraiment un ami pour moi. »
De janvier 1798, époque de la demande, au 10 mai, date des fiançailles solennelles, le cœur de la jeune fille qui, au baptême orthodoxe, précédant l'acte d'engagement matrimonial, prendra le nom d'Elisabeth- Alexiévna, passe par des émotions diverses.
Le prince allait tous les jours, et même plusieurs fois par jour, chez elle. A se fréquenter ainsi, la princesse s'aperçut de certains défauts. Elle écrit à sa mère le 18/29 janvier 1792 : « Vous me demandez si le G. D. me plaît véritablement. Oui, maman, il me plaît. Il y a quelque temps, qu'il me plaisait à la folie, mais à présent que je commence à le connaître (non pas qu'il perde à être connu, très au contraire), mais quand on se connaît de bien près, on remarque de petits riens, vraiment des riens... qui ont détruit la manière excessive dont je l'aimais. » Cette mauvaise impression est fugitive; quelques mois après, le 20 avril/ 1®' mai, elle s'écrie : « Ah ! vraiment, ma bonne maman, je l'aime de tout mon cœur. Et comme tous les jours, je vois davantage combien il m'aime, cela augmente (amour ou amitié, je ne sais jamais comment le nommer) pour lui. »
Le 5 mai, Alexandre, profitant des usages de la fête de Pâques, embrassa Elisabeth. Ce fut un grand événement, qu'elle annonce aussitôt à la margrave. « Vous ne sauriez vous imaginer, écrit-elle avec un
charmant sentiment de pudeur, comme cela m'a paru drôle d'embrasser un homme qui n'est ni mon père, ni mon oncle. Et ce qui m'a paru plus singulier encore, c'est de ne pas sentir, comme quand papa m'embrassait, il me grattait toujours avec sa barbe. »
Alexandre qui, jusqu'ici, s'était contenté de lui serrer furtivement la main sous la table, aussitôt qu'il se vit fiancé s'efforça de rattraper le temps perdu. « Quand nous parlons ensemble (pas devant le monde), dit-elle à sa mère, il ne me laisse presque pas achever une phrase sans m'embrasser ou me baiser la main. »
Ce sont entre eux de gentils enfantillages. « Tous les matins, écrit Elisabeth le 18/24 juin, quand il va se promener et qu'il ne peut pas venir chez moi, il s'arrête à ma fenêtre, me parle un peu. Comme dans une comédie, moi je suis à la fenêtre et je lui donne la main de la fenêtre; quand il revient de la promenade, alors il entre et quelquefois, quand je me suis levée tard et que je n'ai pas déjeuné encore, il déjeune avec moi. »
La margrave, qui a mal lu une phrase d'une ambiguïté réelle, s'étonne bien un peu de cette façon un peu romanesque d'entrer chez sa fiancée, mais ne gronde pas trop.
Le soir, ce sont, autour de la fameuse table ronde du salon, des jeux qui s'achèvent en brefs serrements de main, des billets gUssés par Alexandre, auxquels Elisabeth répond par des « chiffons de papier » comme
celui-ci, qui est la seule lettre gardée de cet amoureux manège.
Mon cher ami, Vous me dites que j'ai le bonheur d'une certaine personne en main. Ah ! si c'est vrai, son bonheur est assuré à jamais. Je l'aimerai, il sera mon meilleur ami, à moins d'une punition céleste. C'est lui qui m'a appris à ne pas me confier trop sur moi-même, il a raison, je l'avoue. Il tient le bonheur de ma vie en ses mains, aussi il est certain de me rendre malheureuse à jamais, si jamais il cesse de m'aimer. Je supporterai tout, tout excepté cela. Mais c'est mal penser de lui que d'avoir seulement une telle idée. Il m'aime tendrement, je l'aime de même et cela fait mon bonheur. Adieu, mon cher; ayez ces sentiments, c'est mon plus grand désir. Pour moi, vous pouvez être certain que je vous aime au delà de toute expression. Adieu, mon ami.
Elisabeth.
Petersbourg. Samedi, ce 27 août (1798), à 8 heures du soir moins cinq minutes, au palais de Tauride, dans la chambre de service, à la Table ronde, à la droite de mon ami, à la gauche de la princesse Sophie Galitzine.
C'est le cœur plein d'amour et de confiance qu'elle voit s'avancer le jour du mariage : « Il est impossible, s'écrie-t-elle, d'être aimée et d'aimer plus que je ne le suis et le fais. »
Le 26 septembre 1798, ils furent solennellement unis : Alexandre n'avait pas seize ans et Elisabeth n'en avait que quatorze et demi.
« Je n'ai jamais rien vu, écrit Komarowsky, en parlant de la jeune princesse, de plus charmant et de plus aérien que sa taille, sa g-ràce et ses manières exquises. »
Ce jug-ement d'un de ceux qui accompagnèrent Roumiantzow à Bade fut ratifié par tous ceux qui connurent Elizabeth entre l'époque de son arrivée en Russie et celle de son mariag'e.
« C'est une sirène que cette M"® Elisabeth, écrivait Catherine à Grimm ; elle a une voix qui va tout droit au cœur, et elle a gaçné le mien tout à fait. »
« Si l'on eût voulu peindre Hébé, remarque Langeron, on eût pu la prendre pour modèle : jamais on n'avait vu réunir tant de beauté, de fraîcheur et de grâce. »
« C'est Psyché », s'écrie M™« Vigée-Lebrun.
Les témoignages sont unanimes : Elisabeth a séduit tout le monde.
Les portraits plus détaillés de ProtassofF et de la comtesse Golovine nous énumèrent ses charmes : « Ses traits sont fort beaux, dit le premier... Elle a un
physique très avantageux, un charme majestueux, une taille élevée. Ses mouvements et ses manières ont un attrait tout particulier. »
Elisabeth a seize ans, écrit la comtesse Golovine. Elle est grande, bien élancée, des épaules très effacées, une taille charmante, des cheveux blond cendré, long-s et fins, un teint de blanc de lait, des feuilles de rose sur les joues, des yeux bleusentourés de cils noirs, des sourcils de même, mais pas assez épais, une bouche très ag-réable, un reg^ard doux et poli.
Petit détail, mais qui ajoute à l'ensemble : « elle a une petite veine bleue au milieu du front, qui se gonfle à mesure qu'elle s'attendrit. »
Voilà pour le physique. Au moral, tous ceux qui l'ont approchée découvrent d'aussi rares et fortes qualités. « La bonté d'âme et la droiture se lisent sans ses yeux, dit Protassoff. Toutes ses actions témoig-nent de sa grande prudence et de sa sagesse. » « Son esprit et son caractère égalaient ses charmes, déclare Langeron, sa touchante bonté ajoutait encore à tant de perfections : c'était une princesse accomplie. » Ces qualités idéales de lajeune fille n'excluent point d'autres mérites. « La jeune grande-duchesse, remarque Simon Worontzoft', est une personne bien intéressante... ayant une volonté à elle et faisant la plupart du temps à sa tète. Ou je me trompe fort, ou un jour elle fera tout. » WorontzofFse trompait sur ce point.
Le fiancé était-il digne des rares mérites d'Elisabeth? Physiquement, on peut répondre affirmativement et la grande-duchesse est la première à vanter sa tournure. « Le grand-duc A., écrit-elle à sa mère, est très grand et assez bien fait ; il a surtout la jambe et le pied très bien formés, quoique son pied est un peu grand, mais il proportionne à sa grandeur. Il a les cheveux brun clair, les yeux bleus, pas très grands, mais non plus petits, de très joUes dents, un teint charmant, le nez droit assez joli, » Ce qu'elle ne disait pas, et ce qui gâte un peu cet ensemble assez séduisant, c'est qu'il était myope et sourd. « Il faut crier bien haut, dit Worontzoff, car il n'entend rien d'une oreille. »
Moralement, c'était autre chose. Les qualités naturelles de la grande-duchesse, que voilaient parfois une trop grande timidité, disent les uns, un peu trop de froideur, disentles autres, étaient soutenues parles solides mérites d'une forte instruction. « Partie de Carlsruhe avec de fortes lectures, dit le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, elle conserva en Russie l'habitude et le goût des livres, trouvant le temps de noter ses observations sur ce qu'elle lisait et capable de tenir une conversation sur les sujets les plus variés. » Mais si Alexandre, au dire de Worontzoff, avait « le cœur pur et bon, tout porté vers le bien, » il était paresseux et ne voulait « s'occuper de rien ». « J'ai essayé, ajoutet-il,de piquer sa curiosité en aiguillonnant un peu son
amour-propre, mais cela n'a rien produit. Il ne touche jamais à un livre. »
Comme Alexandre adorait sa jeune femme et qu'elle le lui rendait bien, le ménage fut d'abord heureux.
« Je suis mariée d'avant-hier, écrit Elisabeth à sa mère, je me trouve parfaitement heureuse et contente de l'être. » On voit dans sa correspondance le reflet de ce jeune bonheur, dans les mille charmants enfantillages auxquels se plaît l'amour dans quelque classe de la société qu'il se révèle et dont elle fait confidence à sa mère.
Alexandre, sans cesse aux côtés de sa femme, lient à joindre quelques mots, assez bien tournés d'ailleurs, aux lettres pour la margrave. « Le grand-duc A., écrit Elisabeth avec une pointe de gaminerie (je m'en vais lui montrer cela, parce qu'il est à côté de moi à se casser la tête à écrire au grand-papa, et il va se fâcher parce qu'il veut que je mette : mon mari. Je lui ai montré et il me charge de vous dire que d'abord il a dit qu'il voulait vous écrire que j'étais une méchante ; ensuite, voyant que c'est une plaisanterie, il m'a chargé de vous dire nommément qu'il m'a baisé la main. Le voilà embarrassé comme un chien en voyant que je vous écris tout cela, il rit comme un fou en voyant cela). » Dans le décousu et l'incorrection de ces phrases, on voit comme le reflet d'une gentille querelle d'amoureux.
On ouvre leurs lettres et le grand-duc s'en amuse :
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Ma chère et bonne maman, écrit-il à la margrave le 12-23 décembre 1798, vous ne sauriez croire avec quoi plaisir je saisis l'occasion sûre que j'ai pour vous écrire, car malheureusement toutes les lettres qui arrivent et partent par la poste sont ouvertes et lues. Jugez, ma chère maman, que je m'amuse chaque fois qu'on apporte votre paquet à ma jolie petite femme (qui me rend on ne peut pas plus heureux) de voir dans quel endroit de l'enveloppe on l'a coupée et je le découvre toujours et d'une façon très claire..
Vous ne sauriez croire, ma chère maman, combien nous sommes heureux ensemble, et tout ce que je désire, c'est seulement qu'elle puisse être aussi contente de moi que je le suis d'elle. Au moins tout ce que je peux dire, c'est que je l'aime de tout mon cœur et que je tâche de faire mon possible pour mériter ses bontés.
Les sentiments d'union entre les deux époux subirent, peu de temps après le mariag-e, un dangereux assaut. « Elle entraîne, attache et intéresse de manière à occuper l'âme tout entière », disait d'elle la comtesse Golovine. Ce redoutable privilèg^e tourna la tète du propre amant de Catherine.
Trois mois après le mariage d'Elisabeth, on vit subitement l'attitude de Zouboff changer radicalement. A l'heure où la grande-duchesse venait rendre visite à l'impératrice, le favori ne faisait que soupirer. « Il s'étendait, dit Czartorjski, de tout son long sur les sofas, avait l'air triste et semblait succomber sous l'action d'un grand poids sur le eœur. Il ne se délectait qu'aux sons mélancoliques et voluptueux de la
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flûte. » Au jeu de Catherine, il avait des distractions impardonnables et jetait sans cesse des regards langoureux vers la table ronde où étaient assises les grandes-duchesses.
Tout le monde s'apercevait de ce manège, sauf l'impératrice. « Un soir, raconte la comtesse Golovine, le grand-duc Alexandre vient à nous, nous prend par le bras, la grande-duchesse et moi et dit: « Zouboffest amoureux de ma femme. » Ces paroles, dites assez haut, troublèrent profondément Elisabeth, qui demeura confuse et inquiète.
Le lendemain, toujours d'après le même témoignage, comme Alexandre et sa femme devaient aller dîner au palais de Sofia, chez le grand-duc Constantin, Elisabeth, prenant à part la comtesse Golovine, femme du maréchal de la cour grand-ducale, lui dit :
Ce matin, le comte Rostopchine est venu confirmer au grand-duc tout ce qu'on a remarqué de Zoubotf ; il était, en me rapportant cet entretien, dans une agitation et un trouble tels que j'ai failli me trouver mal. Je suis on ne peut plus confuse et je ne sais comment faire : la présence de Zouboff va certainement me gêner.
— Pour l'amour de Dieu, lui répondis-je, calmez-vous I L'effet violent que tout cela vous produit ne tient qu'à votre jeunesse ; vous n'avez ni gêne, ni inquiétude à ressentir : ayez la force de volonté d'oublier ce qui a été dit et cela passera tout seul.
La grande-duchesse se calma un peu et le dîner marcha assez bien.
Malheureusement cela ne devait pas passer tout seul, comme le croyait la comtesse Golovine.
De plus en plus perdu de passion, Zouboff prit toute la cour comme confidente. Il s'épancha dans le cœur du comte Golovkine, du comte Stackelber^, du comte KolytchofF, grand-maître de la cour, du docteur Beck et des princesses Golitzine, demoiselles d'honneur d'Elisabeth. Il fit plus, il se confia à la comtesse SchouvalofF, maîtresse de la cour de la grande-duchesse, une intrigante, et s'en remit à elle du soin de le rendre heureux.
La malheureuse Elisabeth vécut pendant plus d'un an dans un étrange milieu, en proie à des tentations, à des intrigues de toutes sortes, épiée, surveillée, circonvenue. Elle fut, au témoignage de tous, admirable, et le premier à le proclamer, ce fut son mari.
Il écrivait, le i5novembre 1796, au comte Kotchoubey :
La comtesse SchouvalofF, le comte Golowkine, que vous connaissez, et M. Miatleff ont tourné la tête au comte ZoubotF et l'ont fait entrer dans une passion qui, tôt ou tard, lui cassera la tête. Il est amoureux de ma femme depuis le premier été de mon mariage, c'est-à-dire depuis un an et quelques mois. Jugez dans quelle position embarrassante cela doit mettre ma femme qui, réellement, se conduit comme un ange ; mais pourtant vous avouerez que la conduite qu'on doit tenir avec lui est furieusement embarrassante, d'autant plus que tout le public en est informé. Si on le traite bien, c'est comme si on approuvait son
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amour, et si on le traite froidement pour l'en corrig-er, l'Impératrice, qui ignore le fait, peut trouver mauvais qu'on ne distingue pas un homme pour lequel Elle a des bontés... Enfin, jusqu'à présent cela va bien, grâce aux conseils de bons amis et aux principes de ma femme, qui me rend bien heureux pour mon particulier .
Elisabeth, qui ne souffle mot de ces aventures dans ses lettres à sa mère, qu'elle savait être lues, fut enfin délivrée par l'impératrice qui, éclairée sur la singulière conduite de son favori, le guérit de sa passion par une scène comme elle savait les faire lorsqu'elle était en colère.
Le comte Matov Zouboff*, remis à sa place, n'eut garde, par la suite, d'oublier le respect qu'il devait à la grande-duchesse. Et celle-ci, après avoir beaucoup souffert, se consola, en écrivant à la margrave : « Mon mari me tient lieu de tout ici. »
Cependant, il vint un temps où ce ne fut plus vrai. Sous quelles influences la lassitude se produisitelle? On ne sait pas au juste. Tout au plus peut-on deviner qu'avant la mort de Catherine des frivolités fâcheuses détournèrent Alexandre d'un foyer où Elisabeth apportait un peu trop, peut-être, de personnalité ! G. Prolassofi^ se plaint, dans son journal, que les costumiers et les coifteurs aient pris possession du prince. Après la mort de l'impératrice, ce furent d'autres soucis, ceux de la résistance au gouvernement d'un père qu'il jugeait tyrannique et les exigences d'un
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métier de « sous-officier », ainsi que le grand-duc l'écrivait lui-même à La Harpe, puis les angoisses d'être mêlé à une conspiration qui devait aboutir à l'assassinat de Paul P"" le détournèrent de goûter les charmes de sa jeune femme et l'empêclièrenl de la consoler, comme son cœur voulait l'être, lorsqu'elle connut l'affreux malheur de perdre sa petite fille.
Si Alexandre, le 3i octobre 1796, écrivait à La Harpe :
«... Enfin, je suis heureux à quelques circonstances près. Ma femme contribue beaucoup à ma satisfaction, » la grande-duchesse, de son côté, mandait à la margrave. — et cela deux ans auparavant, le () juin 1794 : — « Je suis si enchantée de mes deux cabinets de retraite que je ne voudrais pas en sortir; l'un est plus petit que votre cabinet à écrire ; l'autre pas beaucoup plus grand, mais cependant un peu. Dans le premier, j'ai mon clavecin et ma harpe, et, dans le second, j'écris : il j a une cheminée et une grande table où j'ai tout, des carpettes, des papiers, et c'est là que j'écris. Je suis bien : vous savez la signification de ce bien. »
Le sentiment^ chez la femme, du bien-être qu'elle ressent de la solitude; les réticences, chez le mari, lorsqu'il se dit si heureux « à quelques circonstances près m; tout cela était l'indice que leur juvénile roman tournait à la prose du mariage.
Dès lors, d'ailleurs, dans les lettres d'Elisabeth à sa
mère, il est bien moins question d'Alexandre et bien peu de leur amour ; il n'y a plus de place que pour un sentiment qui fut toujours très vif chez elle, mais qui maintenant s'exaspère, celui de la piété filiale.
La g^rande-duchesse a toujours adoré sa mère et lui en a toujours donné les preuves les plus vibrantes. Il n'est aucune de ses lettres où elle ne multiplie les expressions affectueuses par les superlatifs les plus recherchés : « Ma chérissime maman, mon adorable maman. »
Dans ses tristesses, dans ses découragements, c'est le souvenir de Garlsruhe, c'est son affection pour sa mère qui la soutient.
Vous avouerai-je une folie, écrit-elle le 8/i4 mars 17947 que j'ai honte de dire, mais le motif en est si naturel, ma bonne Maman ? Quelquefois, quand je suis absorbée dans Carlsrouhe, que je désire tant j être pour un instant seulement, je pense (je ne le pense pas sérieusement, car il faudrait avoir perdu l'esprit pour cela), mais je m'imaç^ine que je suis peut-être douée du pouvoir de me transporter où je veux, et, ne l'ayant jamais essayé, je n'en sais rien ; alors je me mets toute seule dans une chambre, je ferme et je dis en moi-même : je désire être dans telle ou telle chambre de Maman; j'ouvre les yeux avec crainte, et je me retrouve dans la même chambre, chose que je savais bien avant de commencer. Avouez, Maman, qu'on ne peut pas
avoir une plus folle imag-ination. Voilà ce que c'est, Maman, d'être séparée de vous, cela fait perdre l'esprit.
Sa pensée est là-bas dans la tranquille maison du pays de Bade, bien plus que dans aucun des palais qu'elle habite. Elle qui écrit gentiment, il est vrai, mais souvent comme une fillette, trouve, lorsqu'il s'agit de sa mère, des accents vraiment nouveaux et des tournures d'une délicieuse originalité.
« Savez-vous bien, lui dit-elle un jour, que votre lettre vous sent, surtout à un endroit où il est tombé de la poudre dessus, on le voit. Ah 1 ma bonne, ma chère maman, comme cela me rappelle vous! Je n'ai besoin que vous me soyez rappelée, car, éveillée et endormie, je ne vois, je ne pense que vous. Et quand vousreverrai-je? Ah ! que cela me fait de mal à penser. On ne peut pas aimer comme je vous aime. Si on pouvait mourir de tendresse, j'en mourrais, je crois. »
En janvier 1 795, elle termine ainsi une de ses lettres : « Adieu encore, bien chère maman. Grand Dieu I je vous aime à un point au delà de toute imagination ; je crois qu'on ne peut guère aimer comme cela. Mais il n'y a aussi pas de mère comme vous, assurément : ah ! que je suis heureuse d'être votre fille ! » Et un mois après : « Mes sœurs ont passé presque dixneuf ans sans vous quitter et je n'en ai passé que treize. Ah ! maman, chère maman, pourquoi, vous adorant comme je le fais, faut-il être séparée de vous !
Tous les jours, mon amour pour vous augmente, je vous le jure. Mais pourquoi dis-je cela, et peut-être vous attristé-je par ces idées? Pardon, mille pardons, bien-aimée, bien chérie maman ! »
En août, d'autres effusions : « Lundi passé, j'ai passé une heure après souper seule avec la lune et vous dans mon cabinet : si j'avais eu votre portrait, au moms cela aurait été une petite illusion. Si vous pouviez concevoir à quel point je vous chéris, chère, chère maman! c'est là tout ce que je puis exprimer : si je pouvais vous le prouver par quelque chose ! C'est bien peu de donner ma vie pour vous. »
Catherine écrivait à Grimm, le 7 avril lygT) : « Présentement, il (Alexandre) pousse sa femme pour qu'elle se presse à moi, ne la croyant nulle part mieux que le plus près possible. » Elisabeth qui, à en croire la comtesse Golovine, « aimait avec vivacité, avec feu », s'était laissé pousser dans les bras de l'impératrice : elle l'adorait. Aussi fut-elle désemparée par sa mort presque subite, qu'elle ressentit vivement. Ce chagrin redoubla sa tendresse pour sa mère, d'autant que, sous la coupe de la femme de Paul Y\ de l'impératrice Marie-Feodorovna, elle se sentait encore plus amoindrie et diminuée :
C'est extrêmement désagréable, écrit-elle à la margrave le 27 juin/8juillet 1797, de devoir continuellement l'entourer, je ne saurais vous l'exprimer, mais ce sont de petites choses, dont il faut être témoin, et ensuite vous avouerez
que devoir rég-ler tout son temps, tout ce qu'on fait de plus indifférent d'après une personne étrang-ère avec laquelle on n'est pas accoutumée de vivre... cela ne peut qu'être gênant. J'en reviens toujours à cela : si cela avait été Maman ! Mais c'est qu'elle diffère si excessivement de Maman ! Et dépendre de quelqu'un quand \e sentiment ne parle pas en moi, cela m'est terrible, je vous l'avoue. Ah ! par exemple, être liée à vous par une triple chaîne, cela serait le bonheur ! Dépendre entièrement de vous, vous consacrer tous mes moments, quelle idée délicieuse !
Lorsqu'en juillet 1799 lui naquit sa petite Marie, l'amour maternel qui s'éveille en elle redouble encore sa tendresse filiale. Elle écrit : « On me l'avait toujours dit et je vois que c'est vrai : depuis que j'ai un enfant, il s'esf ajouté un sentiment de plus à mon excessif attachement pour vous, bonne maman. Je pense que vous sentez pour moi, et avez senti longtemps avant que je puisse m'en douter, tout ce que j'éprouve pour ma fille, et cela me donne un sentiment de reconnaissance si excessive. »
La plainte de son cœur meurtri, lorsqu'un an après elle perdit l'enfant, « sa Mauschen, » c'est vers sa mère qu'elle monte lamentable et continue, en des termes qui font mal. « Tous les endroits sont de même pour moi, je l'ai vue partout, je sens sa perte partout, et je la sentirais tout aussi vivement dans un endroit tout à fait nouveau pour moi. Quand on sent un chagrin bien véritablement, je trouve que c'est un faux
igO ETUDES ET PORTRAITS D AUTREFOIS
calcul de changer de séjour : on porte son âme partout où l'on va. »
Elle la porta toute sa vie, endolorie par ce coup, et si, aux heures tragiques de la nuit fatale où périt Paul P'', elle se réveilla énergique pour soutenir la veuve que brutalement des soldats écartaient du corps de son époux, pour réconforter la pensée vacillante d'Alexandre, elle demeura, par suite, lorsqu'Elisabeth fut impératrice à son tour, attristée et dolente.
Si, au dire de Montaigne, les empereurs et les impératrices aiment comme aiment « les savatiers », ils souffrent aussi comme eux et peut-être savent-ils mieux qu'eux encore ennoblir la souffrance.